Jeudi 19 février 2015 à 9:31

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 " Peut-être qu'il n'y a plus rien à dire. On a tout tenté, exploré le moindre recoin de notre prison en quête d'une échappatoire. La seule chose à laquelle nous n'avons pas touché, c'est le pistolet. Il est là, immobile, il nous appelle. Je lèvre la tête et surprends Amy en train de le lorgner. Quand elle croise mon regard, elle baisse le sien. Plus d'énergie, désormais, pour expliquer ni justifier. Aurait-elle le cran de s'en saisir ? Il y a quinze jours, j'aurais répondu impossible. Mais aujourd'hui ? La confiance est une chose fragile : difficile à gagner, facile à perdre. Je ne suis plus sûr de rien. 
Tout ce que je sais, c'est que l'un de nous va mourir." 

/images/9782365690812.jpg Ils sont comme vous et moi, un couple, des collègues de travail, un parent et son enfant, des amis. Toujours par deux, ils sont enlevés et déposés dans un endroit clos, sans issue, sans possibilité d'appeler au secours. A leurs pieds, un téléphone et un pistolet chargé d'une seule balle. Le principe est simple, le jeu est macabre : Sur le téléphone, un message donne l'unique consigne. Pour que l'un vive, l'autre devra mourir. Mis au pied du mur, les victimes ont le choix, tuer ou être tué. Essayer de lutter n'est pas une option, sans eau ni nourriture, la situation devient vite un enfer, l'humanité de chacun est rongée petit à petit, et l'instinct prend le dessus. Helen Grace et son équipe enquêtent sur ces disparitions inquiétantes, jouent contre la montre pour sauver ceux qu'ils peuvent, tentent de comprendre qui peut prendre plaisir à contempler la souffrance des autres et s'en repaître. Ils ne savent pas encore ce qui motive la personne derrière toutes ces mises en scène ... 

Pensé comme une série télé, Am Stram Gram possède un rythme rapide, saccadé, les chapitres sont courts, privilégient l'action à la description, il faut percuter le lecteur, lui donner envie de tourner la page, et ça fonctionne plutôt bien, même si certains chapitres sont tout de même trop courts. Sans crier au coup de coeur, on lit Am Stram Gram avec un certain plaisir, on cherche qui pourrait bien être le coupable, quel pourrait être le lien entre tous ces enlèvements sordides. Même si je n'ai pas été très convaincue par l'enquête, je reconnais avoir apprécié les chapitres où l'auteur se plonge dans la psychologie des victimes. Mis au pied du mur, l'être humain reste complexe, même quand l'instinct animal, la survie reprennent le dessus, on sent les vieux restes d'une conscience, d'une morale, et ça je trouve qu'Alridge a bien réussi à le transposer à l'écrit. 

Comme dans beaucoup de romans policiers, on suit également les hauts et les bas de l'équipe, les petits tracas du quotidien, les histoires de bureau, les petits intérêts des uns et des autres. Parfois ça prend, parfois ça glisse un peu trop dans le pathos, et c'est dommage, parce qu'à la base, cette équipe n'est pas si mal fichue. Difficile de s'attacher à Helen Grace tant elle est opaque, tant elle est hermétique à tout. Véritable mur imperméable, on ne décèle rien de son passé, si ce n'est un traumatisme ancien qu'elle cherche à expier par des moyens extrêmes. Elle est humaine, elle souffre, nous voilà rassurés, mais ça n'est pas assez pour nous faire ressentir de l'empathie. 

Pour le reste, c'est pas mal fait mais on voit un peu les ficelles, ça rappelle Saw, et la fin est un peu rapide et évidente. J'aurais aimé un peu plus de recherche. Pas de coup de coeur, mais une lecture qui se fait sans déplaisir, ça distrait, c'est sympa, mais ça ne rentrera pas dans ma liste des indispensables. A tenter pour les amateurs de thrillers, les gens qui n'accordent pas trop d'importance à l'écriture ou qui aime quand les choses avancent vite, très vite ! 




M.J. Alridge. Am Stram Gram. Les Escales, 2015. 364p.
Traduit de l'anglais par Elodie Leplat. 

Dimanche 1er février 2015 à 21:40

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" Nous regardons tous, un coup de sang. Une forme un peu plus loin, oui. Le refuge. Des cris. On y est, on l'a eu ! Où allons-nous chercher cette pauvre réserve d'énergie qui nous fait hâter le pas, obnubilés par la masse grise devant nous, notre salut, notre arche de Noé - ou peut-être avons-nous seulement l'impression de courir, tel un curieux rêve. Pas un instant, la pensée que cette cabane soir dénuée de tout confort ne nous effleure. Que nous puissions y trouver quatre murs et un toit nous suffit. Et une cheminée. Nous acceptons tout. Le reste n'est qu'artifice. Pas un instant nous ne nous rendons compte que quelque chose cloche. " 

/images/obad3501104094599969771003174243364806285143.jpg Lou n'est pas une passionnée de montagne, mais avec son amoureux ils ont été choisis pour participer à un trek de trois jours en Albanie. Décor de rêve, neige superbe, montagnes à couper le souffle. Le rythme s'annonce un peu soutenu, mais ils ne sont pas seuls. Leurs quatre autres camarades ne sont pas chevronnés et le guide compte y aller doucement. Non loin de là, Mathias, sacrificateur, fait perdurer les vieilles traditions et superstitions de ces contrées reculées où le Diable est plus craint que les hommes. Lui sait que ces montagnes renferment quelque chose d'indicible, une présence sourde que l'on sent dans le vent, quand il se lève pour envelopper les randonneurs, les réduisant à de petites fourmis blanches, accrochées tant bien que mal aux parois. D'abord six, puis cinq, la montagne prélève sa part, et le séjour de rêve vire soudain au cauchemar. Mais que se cache-t-il dans ces montagnes ? 

Attention, avec Sandrine Collette, vous ne verrez plus jamais les vacances au ski de la même manière. En quelques chapitres elle plante le décor. Tout semble idyllique pour nos six randonneurs, mais de son côté Mathias sait que les lieux sont hostiles. Mais il est loin, il ne connait pas ces gens, il ne peut pas les prévenir. Le lecteur suit les pensées de Mathias, alternées avec celles de Lou au fil des chapitres. Les deux écritures sont radicalement différentes, le premier utilisant un langage plus littéraire, plus travaillé, plus spirituel et même mystique. Lou, quant à elle, m'a un peu agacée au départ. L'oralité de ses chapitres me perturbait, les choses étaient "super" ou "vachement bien". Et puis au bout de quelques temps, on s'habitue, et son style change. Elle perd de son insouciance, elle accède à une part plus intime d'elle même, on s'attarde plus sur ses sensations, ses peurs, ses espoirs... 

A partir du moment où la situation météorologique se dégrade, le roman prend une autre tournure, plus sombre, plus oppressant. Et en cela l'auteur fait très bien son travail. La tension du lecteur augmente avec celle des personnages, leur angoisse devient communicative, on se prend à avoir quelques sueurs froides, parfois un léger sentiment de claustrophobie ou de panique indicible. On sent l'étau qui se resserre sur le groupe de Lou, et les chapitres de Mathias sont autant de répits accordés par l'auteur. Son histoire à lui est terrible, aussi, celle d'une traque, d'un drame impossible à éviter, mais la tension n'est pas la même. 

On ressort de ce roman totalement glacé, avec l'impression d'avoir séjourné dans le blizzard pendant quelques jours, d'avoir été un peu vidé de notre énergie, et c'est vraiment plaisant, cette possibilité d'être happé par un roman. Je n'ai rien lu d'autre de Sandrine Collette pour le moment, mais j'irai avec plaisir jeter un oeil à ses précédents ouvrages, car celui-là m'a plu, sans peut-être crier au coup de coeur. Un bon thriller, efficace, glaçant et dont les ficelles ne se voient pas trop. 

Sandrine Collette. Six fourmis blanches. Denoël, 2015. 276p. 

Jeudi 29 janvier 2015 à 9:36

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 " Pendant des années, Janet pensait avoir vu tout ça, pensait s'en souvenir. Le jeune Noir aux cheveux crépus et aux vêtements sales qui portait son frère sur ses épaules. La tête blonde de Justin dressée haut dans le ciel, presque aussi haut que le sommet de la balançoire. Justin qui paradait comme un champion. Qui tombait dans le piège de cet homme. Avant de se faire enlever.
Mais elle ne s'en souvient pas vraiment, si ? " 

/images/rdsm.jpg Depuis vingt-cinq ans, Janet vit avec le poids de la mort de son petit frère. Elle vit avec la culpabilité, avec le remords de n'avoir pas assez bien surveillé Justin, de l'avoir laissé se faire enlever, et tuer. L'affaire avait fait grand bruit dans cette petite bourgade tranquille du sud des Etats-Unis. Et même après plusieurs décennies, les gens en parlaient encore. Au moment de l'anniversaire des vingt-cinq ans de cette disparition sordide, les journalistes s'étaient penchés à nouveau sur cette affaire, sur la culpabilité de l'homme qui avait purgé sa peine pour ce meurtre. Un homme noir, qui était dans le parc au moment des faits, un homme qui approchait un peu trop les enfants. Mais après tout ce temps, après avoir répété sa version des faits un nombre incalculable de fois, Janet doute. Elle était si jeune, elle ne se souvient plus vraiment de ce qu'elle a vu ce jour-là, des faits et gestes de chacun. Quand le deuxième témoin revient en ville, son ami Michael, elle commence à devenir obsédée par ce besoin de découvrir la vérité, quitte à exhumer les secrets des uns et des autres. 

Le premier chapitre de ce roman est très accrocheur. Vingt-cinq ans après un meurtre tout est remis en question, on replonge dans les souvenirs d'une Janet anxieuse, en proie à de violents doutes. Et petit à petit tout se met en place, on découvre la famille de Janet, son père, sa fille, cette ville où les Blancs et les Noirs ne se côtoient pas tant que ça, vieux racisme sudiste dans l'air. J'ai apprécié l'aspect sociologique de ce roman, la façon dont la couleur de peau peut influencer une enquête, un jury, la manière dont certains possèdent une forme d'immunité liée seulement à leurs revenus, ou  leur ascendance. 

L'auteur alterne les points de vue entre Janet, sa fille Ashleigh et l'Inspecteur en charge de l'affaire. Ce dernier est à mon sens le plus complexe et donc sacrément intéressant. Au départ il apparaît comme un vrai pourri, enclin à tirer des conclusions hâtives, irrespectueux envers le meurtrier présumé, sûr de lui, de son bon droit. Et puis ses convictions vacillent, comme un colosse au pieds d'argile, ses certitudes s'effondrent. Il devient alors plus humain, plus réfléchi. 

Toutefois, Un lieu secret ne m'a pas totalement convaincue. L'auteur met en place certaines choses sans vraiment aller au bout de sa démarche.  J'ai senti la fin venir et n'ai pas été vraiment surprise par les révélations finales. Même si les personnages m'ont intéressée, ils ne m'ont pas touchée, je n'ai ressenti aucune proximité à leur égard, aucune émotion. J'ai passé un bon moment, mais je n'en garderai pas un souvenir impérissable, ce qui est dommage car l'intrigue de base avait attisé ma curiosité. 

David Bell. Un lieu secret. Actes sud, 2015. 334p. Traduit de l'anglais par Claire-Marie Clévy. 

Dimanche 18 janvier 2015 à 18:19

 
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" Six semaines après ma sortie, le dernier mardi d'octobre, j'étais plantée devant un miroir dans un hôtel en bordure de Sacramento. J'avais l'impression d'être là depuis des plombes à me tortiller les cheveux comme une conne de préado en cherchant le courage de me les couper et de me les teindre.
En prison, mes cheveux étaient mon unique possession, la dernière chose qui faisait de moi qui j'étais. Une vraie galère à entretenir, d'ailleurs, vu que pendant une éternité les seuls produits de beauté auxquels j'avais droit étaient ces sachets de shampoing aqueux pas plus grands que les machins de ketchup qu'on vous distribue au McDo. D'autres filles rêvaient de sexe, de drogue ou de cigarettes ; moi, j'aurais donné mon rein gauche pour un  putain de flacon de Pantène." 

/images/image-copie-3.jpgQui est cette Janie Jenkins qui défraie tant la chronique ces derniers temps ? Vous ne la connaissez pas ? Mais si, cherchez un peu dans votre mémoire, c'est cette fille riche qui avait assassiné sa mère et passé dix ans en prison. Elle était forcément coupable, elle avait des résidus de poudre sur les mains et sa mère avait même écrit son prénom avec son sang. Eh bien elle est sortie, à cause d'une histoire de preuves falsifiées. Quant à sa culpabilité ... Eh bien elle-même n'en a aucune idée. La nuit du meurtre, elle cuvait tellement qu'elle n'en a aucun souvenir, rien, le trou noir. Elle aurait pu flinguer sa mère, elle ne s'en serait même pas rendu compte. Les seules bribes d'information qui lui restent sont des paroles que sa mère a prononcées au début de la soirée. Et Janie a beau n'avoir aucune idée de ce vers quoi ces quelques mots vont la conduire, elle est bien déterminée à obtenir des réponses aux questions qu'elle a eu tout le temps de se répéter lorsqu'elle était au mitard. Elle ne sait pas si elle est prête à envisager sa culpabilité, mais ce dont elle est sûre, c'est que certaines personnes n'ont aucune intention de la laisser en paix. 

Elizabeth Little livre ici son premier polar, et c'est une réussite, laissez-moi le dire. Dévoré en deux jours, j'ai passé un excellent moment avec ce roman et vous le recommande chaudement. Au travers du personnage de Janie Jenkins, c'est tout une société viciée qu'elle cherche à mettre en avant. Cette jeune femme représente la jeunesse dorée, les privilégiés de l'Amérique. Ces adolescents qui se prennent pour des adultes parce qu'ils peuvent boire, se droguer, s'envoyer en l'air comme des grands sans que leurs parents y trouvent quoi que ce soit à dire, parce que leurs parents s'en foutent, qu'ils sont pleins aux as et pensent que l'argent peut tout acheter, même une morale. Janie Jenkins pourrait donc être un personnage extrêmement agaçant, futile, superficiel, supérieur. Mais ses dix années en prison l'ont changée, elle a mûri, elle a pris du recul. Ce qu'elle garde de son adolescence, c'est son cynisme. Remarques acides, ton tranchant, une bonne dose d'humour noir, cet esprit acéré est son atout. De plus, cela confère au roman une ambiance plus rock and roll, plus drôle aussi. 

Parce que, qu'on se le dise, on se marre bien avec Janie. Condamnée à s'habiller avec d'ignobles vêtements bon marché et arrêter de se coiffer, voilà son arme pour passer incognito et aller mener sa petite enquête. Ce qui laisse la place à pas mal de commentaires désopilants. Du point de vue de l'enquête, on n'a pas le temps de s'ennuyer. Les indices s'enchaînent, la petite mécanique roule bien, c'est agréable de se laisser porter par une auteure qui sait où elle veut emmener son lecteur. Le décor se prête bien à des révélations et des secrets de famille. On est au fin fond des Etats Unis, dans une ville dont la réplique exacte se trouve à quelques kilomètres et fourmille de maisons abandonnées, on côtoie quelques taiseux, un flic légèrement louche, mais séduisant, et des habitants qui ont tous quelque chose à voir avec Janie Jenkins, même si eux-mêmes n'en savent rien. 

Je dois avouer que j'ai été surprise de nombreuses fois, ne m'attendant pas du tout à certaines révélations. De plus, l'auteure prend soin de glisser entre les chapitres des extraits de conversations par sms entre Janie et son avocat, des articles de presse concernant le procès et la libération de la jeune femme, des extraits de la biographie qui lui est consacrée. On pourrait presque se demander si tout cela a vraiment existé... Entre avancées de l'enquête, retours dans le passé sur la jeunesse de Janie, son rapport à sa mère, ses souvenirs diffus de la nuit du meurtre, on tâtonne avec la jeune femme, en quête de vérité, prêt au pire, prêt à se dire que l'on a passé un sacré bon moment avec une criminelle. Les détracteurs de la jeune femme sont féroces et virulents, on sent un véritable acharnement. L'auteure n'a pas été tendre envers les blogueurs spécialisés dans les faits divers, les comparant à des rapaces chassant leur proie sans aucune compassion, avec un besoin primaire de faire payer aux autres des crimes qu'ils n'ont peut-être pas commis. Alors, coupable ou pas, Janie Jenkins ? Pour le savoir, lisez Les Réponses, d'Elizabeth Little.... 

Elizabeth Little. Les Réponses. Sonatine, à paraître le 12 mars 2015. 495p. 

Vendredi 16 janvier 2015 à 16:54

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 "  But I have wasted enough energy on my own preoccupations. I should have already opened the door of 221B Baker Street and entered the room where so many adventures began. I see it now, the glow of the lamp behind the glass and the seventeen steps beckonning me up from the street. How far away they seem, how long ago since last I was there. Yes. There he is, with pipe in hand. He turns to me. He smiles. "THe game's afoot"." 

/images/celebrityrichardandjudybookclubthehouseofsilkanthonyhorowitz.jpgAu moment de rédiger ses mémoires, John Watson, compagnon du célèbre Sherlock Holmes, revient sur une affaire particulièrement sordide à laquelle il prit part avec le détective consultant le plus remarquable de son époque. Enquêtant sur un homme de la bonne société londonienne qui serait suivi par un malfrat arrivé directement des Etats-Unis, les indices qu'ils récoltent vont les emmener sur un terrain beaucoup plus sombre. Et au détour des ruelles sombres, un nom revient régulièrement, un nom qui fait trembler les uns, disparaître les autres. Un nom pour lequel on tue, un lieu, ou une société, un club, une institution, un commerce. Personne ne sait de quoi il retourne, mais les bouches se ferment automatiquement, et jusque dans les cercles les plus hauts de la gentry londonienne. On ne doit rien dire, on ne doit rien savoir, sous peine de voir sa vie abrégée, sur... La maison de soie... 

Après des années à traîner dans ma bibliothèque, je me suis enfin attaquée à Anthony Horowitz et sa Maison de soie. Ce livre fit plutôt grand bruit lors de sa sortie, l'auteur mettant en scène le personnage peut-être le plus célèbre de la littérature, j'ai nommé Sherlock Holmes. Nul n'est besoin de présenter encore une fois ce fameux détective adepte de la science de la déduction. Hautain, méprisant, d'une intelligence remarquable, Sherlock a été réutilisé de nombreuses fois par les auteurs de toutes nationalités. Ici, on ne déroge pas à la tradition qui veut que ce soit John Watson qui soit le narrateur. Habitué à rédiger les aventures de son ami, il prend la plume une dernière fois afin de dévoiler une enquête qu'il a longtemps tue, par peur de choquer son époque. 

Tout y est, le décor est remarquablement planté, nous nous retrouvons dans le Londres du XIXè siècle, avec son brouillard, sa Tamise paisible, ses ruelles sombres, ses pubs bruyants et le claquement des sabots des chevaux sur les pavés. Loin de la lueur rassurante des becs de gaz, la ville devient menaçante, le pire peut arriver à l'homme qui s'égare. Les conditions de vie décrites sont déplorables, et le sort des enfants fait frémir. Je ne peux pas trop vous en dire, malheureusement, de peur de dévoiler les tenants et les aboutissants de l'intrigue. Mais ce que je peux vous dire, c'est qu'Horowitz aime balader son lecteur. Les liens entre l'enquête de base et la résolution de l'énigme peuvent sembler à mille lieues, mais l'auteur retombe sur ses pattes, n'oublie aucune réponse à donner à son lecteur, clôt tout ce qui a été débuté. 

Le point assez intéressant, à mon sens, c'est que dans ce roman, on arrive parfois à distinguer chez Holmes une once d'humanité, de remords même parfois. Il peut être touché, peiné, pas autant que le commun des mortels, mais tout de même. On y côtoie Mycroft, résolument différent de l'idée que je m'en faisais, basant ma vision de ce personnage sur sa version incarnée par Mark Gatiss dans la série Sherlock. Dans l'ensemble, j'ai passé un très bon moment, j'ai appris un peu de vocabulaire anglais, je sais désormais que "in dire straits" veut dire "dans une misère noire" et non pas "dans un groupe de rock des 70's". Pas sûre que ce roman me reste en tête durant des décennies, mais sa lecture a été très agréable, j'ai pris plaisir à retrouver un personnage que j'aime énormément, Sherlock Holmes. J'aime beaucoup Watson aussi, mais que voulez-vous, chez moi "Brainy is the new sexy", alors les déductions alambiquées mais toujours efficaces du grand dégingandé me font de l'effet. Je ne sais pas ce que pensent les spécialistes de Sherlock Holmes comme Matilda, mais pour moi il n'y a pas grand chose à redire à cette Maison de Soie. 

Anthony Horowitz. La maison de soie. Orion books. 2012. 405p. 


Dimanche 28 décembre 2014 à 18:31

 
/images/22762465495f51a012f0z-copie-1.jpgLorsque, plusieurs années auparavant, on m'a offert ce recueil de nouvelles, je n'avais même pas vraiment pris le temps de voir ce dont il retournait exactement. Je crois que je m'attendais à un recueil de textes écrits par Elizabeth George, ce qui n'est absolument pas le cas. Dans Les reines du crime, la célèbre romancière présente 26 nouvelles écrites par des auteures phares de la littérature policière. Présentées chronologiquement, ces nouvelles permettent de dresser un panorama de la littérature policière écrite par des femmes depuis le début du XXème siècle. 

Toutes ces nouvelles ne m'ont pas semblé égales, certaines ont été un vrai régal, d'autres m'ont laissée plus indifférente. Mais avant de faire un petit point sur celles qui m'ont marquée, je vous fais la liste de ces 26 auteures, afin que vous ayez un panorama de la diversité des styles présentés  dans ce recueil. 
Susan Glaspell, Dorothy L Sayers, Ngaio Marsh, Shirley Jackson, Charlotte Armstrong, Dorothy Salisbury Davis, Margery Allingham, Nedra Tyre, Christianna Brand, Nadine Gordimer, Ruth Rendell, Joyce Harrington, Marcia Muller, Antonia Fraser, Sara Paretsky, Nancy Pickard, Kristine Kathryn Rusch, Sharyn McCrumb, Barbara Paul, Carolyn Wheat, Wendy Hornsby, Judith Ann Jance, Lia Matera, Gillian Linscott, Joyce Carol Oates, Minette Walters. 

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Avant même de plonger dans ces nouvelles, l'introduction d'Elizabeth George présente un intérêt considérable lorsque, comme moi, on découvre la littérature policière. Fervente partisane de la littérature de genre, Elizabeth George redonne ses lettres de noblesse au roman policier, seul genre selon elle dans lequel la nature humaine peut s'exprimer sur une large palette. 

"Le crime, c'est l'humanité flirtant avec la destruction, l'humanité in extremis". 

Dans les nouvelles qui ont retenu mon attention, il y a tout d'abord L'Homme qui savait comment faire, de Dorothy L Sayers. On suit un homme qu'une rencontre va obséder et plonger aux limites de la paranoïa. La montée en tension est assez brillante, et la chute extrêmement ironique. Baignant dans une atmosphère début de siècle qui m'a évidemment plu, j'ai apprécié la manière dont l'auteur se moque du lecteur et de son personnage principal. 

Les estivants, de Shirley Jackson, possède une atmosphère beaucoup plus angoissante. Un couple de retraités décide de rester plus longtemps que prévu dans leur maison de vacances. Malheureusement, personne ne semble ravi à l'idée de les voir rester, et leur paisible retraite va rapidement tourner au cauchemar. Bien que cette nouvelle soit courte, elle concentre des éléments qui tendent à mettre le lecteur mal à l'aise. 

Dans C'est le pourpre l'important " Dorothy Salisbury Davis ne décrit pas exactement un crime, ou un type d'histoire habituellement raconté dans les romans policiers. Lors de l'incendie d'un musée, une femme s'enfuit avec un des tableaux, d'abord dans l'idée de le protéger des flammes. Lorsqu'elle décide de le restituer, les choses se corsent. Cette nouvelle est presque machiavélique dans la manière dont elle transforme une femme a priori honnête en criminelle. 

Une prédatrice est une nouvelle particulièrement réussie. Sharyn McCrumb dupe son lecteur avec un titre et une introduction qui laissent présager un dénouement totalement différent. Elle explore la manière dont le grand public peut se fourvoyer et condamner quelqu'un plus en fonction de son passé que de ses actions présentes. Le prédateur n'est peut-être pas celui que l'on croit, et quelqu'un prêt à tout est plus dangereux que quelqu'un qui a tout perdu. 

Jack, si rapide est une nouvelle de Barbara Paul reprenant le thème de l'histoire de Jack L'Eventreur. On y lit le journal intime d'une femme de pasteur de Whitechapel, quartier où sévit le meurtrier toujours inconnu. Plus par son histoire que par son écriture, cette nouvelle m'a séduite. Les meurtres de Jack l'Eventreur ainsi que le mythe qui a accompagné ses actes m'a toujours intéressée. Barbara Paul donne une intéressante version, quoique fantaisiste. Le point important de cette nouvelle est son approche féministe, une première dans le genre. 

Bien qu'elle ne soit pas une auteur de roman policier exclusivement, Joyce Carol Oates a sa place dans ce recueil. Sa nouvelle, Homicide involontaire, explore la psyché torturée d'un adolescent accusé du meurtre de sa mère. Je crois que décidément, je suis une inconditionnelle de cette auteure. Je n'ai pas lu énormément de ses romans, mais chaque lecture a été un véritable plaisir, dans lequel j'ai pu apprécier un style travaillé, une histoire bien ficelée. Homicide involontaire ne fait pas exception, tant les personnages décrit ont de l'épaisseur et agissent de manière terriblement humaine. 

Je pourrais parler encore un peu d'autres nouvelles de ce recueil, mais je préfère vous laisser l'occasion de les découvrir par vous même, si par hasard il vous tombait entre les mains. Beau panorama de la littérature policière féminine, ces 26 nouvelles sont à picorer, à piocher au gré de vos envies, ou à dévorer d'une traite si cela vous sied. 

Elizabeth George présente, Les reines du crime. Pocket, 2007. 751p. 

 
 
 

Lundi 22 décembre 2014 à 8:58

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 " Oncle Joshua ne parlait jamais ouvertement de ses années passées en Amérique du Nord. Il fallut qu'il me surprît un jour en train de contempler une carte de l"Alaska et du territoire du Yukon au Canada pour m'accorder les informations les plus détaillées que je lui avais jamais extorquées. Cette carte se trouvait dans un vieil atlas bedonnant rangé dans la bibliothèque de Tredower House. Il avait acheté la plupart des livres de cette pièce en vrac à Mrs Pencavel de façon à pouvoir les étagères, je suppose, puisqu'il n'était pas ce qu'on appelle un littéraire. Les cartes, en revanches, il avait l'air d'aimer ça. Peut-être lui rappelaient-elles sa période nomade. Celle-ci avait dû répondre à je ne sais quel besoin de son âme, sinon elle n'aurait pas duré aussi longtemps.Et, sans surprise, l'atlas semblait toujours s'ouvrir à cette page précise." 

/images/GoddardRetourHiRes.jpgChris Napier n'a jamais entretenu de relation proche avec sa famille. Des années d'alcoolisme l'ont même plutôt éloigné de ses proches. Mais lorsque après plusieurs années de sevrage il se rend au mariage de sa nièce dans la maison familiale de Tredower House, il ne s'attend pas à ce que le passé vienne douloureusement se rappeler à lui. Sa famille vit confortablement sur l'héritage d'Oncle Joshua, assassiné quelques décennies auparavant. Le meurtrier, Michael Lanyon, avait été condamné et exécuté sans qu'aucun doute ne plane sur sa culpabilité. Mais au cours de cette journée particulière, Nicky Lanyon, le fils du meurtrier et l'ami d'enfance de Chris, refait surface avec quelque chose à dire au sujet de la mort de son père et d'une possible erreur judiciaire. Avant  qu'il ait pu révéler ses secrets, il est lui-même retrouvé mort. Chris Napier, poussé par la culpabilité ainsi qu'un devoir de mémoire pour son ami, va plonger dans l'histoire de sa famille afin de faire la lumière sur cet épisode trouble du passé des Napier. 

Auteur reconnu depuis le succès d'Heather Mallender a disparu, Robert Goddard signe ici un roman que l'on ne lâche qu'à regret. Dressant le décor d'une famille irréprochable des Cornouailles britanniques, il érafle petit à petit le vernis, brise l'image lisse d'individus que la concupiscence peut pousser à tout. Le Retour est un roman à mi-chemin entre le roman noir, la saga d'une famille pas si bien sous tout rapports, la quête désespérée d'un homme seul contre les siens. Seul individu que la vérité tient vraiment à coeur, Chris Napier est attachant. Ses failles, ses faiblesses, ses actes insensés font de lui un personnage plaisant à suivre, loin des stéréotypes. 

Alternant avancée de l'enquête de Chris et retour dans le passé sur l'histoire familiale des Napier, Robert Goddard sait doser le rythme comme il faut. Passer des souvenirs d'enfance du héros à une enquête qui parfois devient dangereuse et dérape, c'est comme passer de vieilles diapos jaunies de vacances à un film d'action sur grand écran, mais ça fonctionne, et même très bien. Attention toutefois à avoir une bonne mémoire des noms, ou alors à faire comme moi, un petit arbre généalogique des personnages à portée de main, parce que les personnages sont nombreux et l'alternance des époques n'aide pas forcément à s'y retrouver. Autre aspect intéressant du roman, il tient la route jusqu'au dénouement final, ce qui n'est pas toujours le cas. 

Au-delà de cette enquête familiale, le point positif du Retour, c'est la plongée dans un contexte historique bien détaillé. La Grande-Bretagne d'après guerre, le rationnement, la reconstruction, toute cette ambiance est décrite de manière vivante, dressant un décor fouillé et concret. Le Retour est un roman qui peut plaire aux lecteurs qui ne sont pas spécialement amateurs de polars, car il sort des sentiers battus. Bien que le meurtre initial soit très présent qu'une ambiance tendue porte le roman, on baigne surtout dans une histoire familiale trouble, le récit d'une enfance, d'une amitié ainsi que du besoin d'un homme de faire éclater la vérité au grand jour. Non, vraiment, je vous le dis, Le Retour est un excellent roman. 

Robert Goddard. Le Retour. Sonatine, 2014. 428 p. 

Vendredi 12 décembre 2014 à 11:46

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 "Après avoir laissé l’eau ruisseler dans ma gorge, je renversai la tête et écoutai les paroles. Une chanson folklorique russe, l’histoire d’un homme emprisonné pour avoir dit la vérité. Il s’évade de sa prison par une nuit sans lune et arrive au bord du lac Baïkal, où il monte dans une barque de pêcheur. En traversant le lac pour retourner voir ses parents, il chante une chanson triste. Parvenu sur l’autre rive, il embrasse sa mère et s’enquiert de son père et de son frère. Mais son père est mort et repose depuis longtemps dans la terre humide, tandis que son frère porte des chaînes en Sibérie"

/images/9782749133362.jpgAlors qu'il chasse avec ses deux fils, Luka aperçoit au loin un homme qui avance péniblement dans la neige. Il est faible, sur le point d'abandonner. Dans son traîneau, deux enfants, morts, dont une petite fille affreusement mutilée. Luka prend le risque de ramener cet homme dans son village ukrainien, bien que rien ne soit sûr à cette époque. Les communistes affluent de partout, envoyés par Staline fin de collectiviser et envoyer les koulaks dans des camps de travail. Mais Luka est persuadé que cet homme est innocent, qu'il n'est ni un communiste ni un tueur d'enfants. Mais le village n'est pas de cet avis et préfère écarter tout risque en envoyant cet homme se balancer au bout d'une corde. C'est alors qu'une petite fille disparaît. Jugé coupable d'avoir introduit un intrus dans leur paix relative, Luka est envoyé à sa recherche. Mais celui qui a enlevé cette enfant est bien plus habile, rusé, et cruel qu'il n'y paraît. Luka se lance alors dans une traque dangereuse, au péril de sa vie et de ceux qu'il aime.

Ah, l'Ukraine en 1930, voilà déjà un décor qui fait rêver. Le froid, la neige, le manque de nourriture et la menace des communistes qui peuvent surgir à chaque instant ... Le décor est planté, dans le village de Vyriv, on vit dans la peur. Peur de mourir de faim, d'être envoyé en Sibérie, de voir les siens emmenés, ou tués. C'est cette peur sourde qui régit le quotidien des habitants qui explique leur geste atroce. Tuer un homme, le rouer de coups, le pendre, lui faire porter toutes les angoisses d'un peuple que l'on dépossède petit à petit. Loin de dépeindre des personnages manichéens, Dans Smith joue au contraire sur la dualité de l'être humain. On peut être du côté des gentils, mais commettre des actes terribles. On peut faire le mal uniquement parce que l'on a peur.
 

Et l'on peut être à la recherche d'une petite fille en danger, et ressentir le plaisir de la traque, de la chasse. Le personnage de Luka est un ancien soldat. Il a combattu tour à tour dans différentes armées, et s'est reconverti en honnête paysan. Mais l'adrénaline des batailles lui manque, le sentiment de danger, l'attente, la préparation d'un plan. Lors de la recherche de cette enfant, il ressent, coupablement, un certain plaisir à replonger dans ses vieilles habitudes. Il est humain, il a des sentiments contradictoires tant envers lui qu'envers ses fils, envers l'homme qu'il recherche. Cette recherche dans la psychologie des personnages est vraiment un atout de ce roman. 

Quant à l'aspect historique, je ne suis pas assez calée sur la période pour juger de la véracité des faits énoncés, mais je fais confiance à l'auteur et j'ai eu plaisir à me plonger dans une page d'histoire sordide. On a souvent tendance à oublier que le régime de Staline a fait des millions de morts, que des pays entiers ont été dépossédés de leurs biens, que des familles ont été contraintes à l'exil, que même les enfants étaient envoyés en camps de travail, au nom de la grande Mère Patrie. Mais ce roman a tout de même quelques bémols. Tout d'abord certaines longueurs, quand la traque dans la neige s'éternise un peu. Et la fin, la toute fin de ce roman. Je n'en dirais qu'un mot : pourquoi baigner le lecteur dans tout ce que l'humain a de pire, si c'est pour finir sur une note assez invraisemblable et presque trop humaniste pour être vraie ?

Dan Smith. Le village. Cherche midi, 2014. 462p. 

Dimanche 23 novembre 2014 à 20:58

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A
lors que je poursuis mes découvertes policières, je me suis dit que jeter un oeil au dernier Paul Cleave ne serait pas du luxe, vu que j'en entends pas mal de bien autour de moi. Un ancien flic tout juste sorti de prison après avoir percuté une jeune étudiante alors qu'il était ivre et conduisait, la même jeune étudiante disparue, le professeur de la jeune étudiante tout aussi disparu et une tueuse en série courant dans la nature, sur le principe on a de bons éléments pour un polar musclé et rythmé. 

Paul Cleave décide de briser le suspense dès le départ en narrant son histoire selon plusieurs points de vue : Le premier, celui de Theodore Tate, ancien policier ayant passé quatre mois en prison après un accident de voiture ayant grièvement blessé Emma Green. Dès sa sortie, Tate se fait alpaguer par un ancien collègue afin de jeter un oeil au dossier Melissa X. La jeune femme est connue des services de police pour tuer des hommes en uniformes, mais n'a jamais été arrêtée. Au même moment, Emma Green disparaît à la sortie de son travail. 
Le deuxième point de vue est celui de Cooper Riley, professeur émérite de psychologie et criminologie dans l'université que fréquente Emma Green. Son petit hobby est de conserver des reliques de tueurs en série, passion étrange mais plutôt inoffensive. Lui-même est enlevé alors qu'il sort de chez lui par un admirateur des plus inquiétants : Adrian

Adrian est notre troisième point de vue, et de loin le plus malsain (bien que les autres ne soient pas si innocents que ça). Ancien patient d'un hôpital psychiatrique qui a fermé ses portes, Adrian aime par-dessus tout suivre les gens qui lui font du mal, tuer leurs animaux de compagnie, regarder leur propriétaire les enterrer puis retourner les déterrer. Il aime également allumer des feux, et occasionnellement faire brûler des gens, comme sa mère, par exemple. Vous l'aurez compris, un charmant garçon. Adrian fait diverses collections, mais il est sur le point d'en commencer une particulièrement intéressante, et Cooper Riley est sa première pièce. 

Vraiment, au départ, toute cette affaire me semblait tenir la route. Mais plus j'ai avancé dans ma lecture et plus Paul Cleave a dégringolé les marches de mon estime. Alors pourquoi ça ne prend pas avec moi ? Parce que la surenchère de gore et de macabre me semble desservir le propos. Être en présence de personnages mentalement instables et malsains, soit, décrire par le menu diverses scènes de viol en sentant le sourire pervers du narrateur, ça n'est pas forcément utile. Paul Cleave devrait savoir que parfois la suggestion produit plus d'effet que d'exposer les faits toutes tripes à l'air. Et pourtant je ne suis pas si sensible que ça. J'ai lu des romans noirs particulièrement crus et durs (je pense notamment au Diable, tout le temps, de Donald Ray Pollock, ou à Necropolis d'Herbert Lieberman) mais jamais je n'avais été obligée de mettre en pause ma lecture pour cause de nausée. Âmes sensibles, ou normales d'ailleurs, s'abstenir. 

Mais si ce n'était qu'une question d'écriture un peu trop explicite, ça passerait. En plus de cela Paul Cleave aggrave son cas avec un tas de petites incohérences agaçantes. Un inspecteur trop intelligent pour être honnête qui fait les bonnes déductions quand il le faut et trouve des indices et des pistes absolument tirées par les cheveux, ça lasse au bout d'un moment. Même réflexion pour le psychologue dépêché par la police qui fait le portrait de notre Adrian en deux secondes chronos sans la calculatrice. Et la fin fait même lever les yeux au ciel d'exaspération. (Attention Spolier alert) Que la jeune femme soit sauvée et s'en tire grâce à une capacité de résilience hors du commun, pourquoi pas, ça en fait un personnage assez  badass, mais que trois semaines après avoir été enlevée et séquestrée elle décide bravement d'intégrer les forces de police afin d'agir civiquement, ça sonne un peu propagande neo-zélandaise pour intégrer la maréchaussée. 

Je concède toutefois que le style de l'auteur donne envie de poursuivre sa lecture, que le personnage de Cooper Riley est assez intéressant, psychologiquement parlant, et que le décor donne un peu la chair de poule (les vieux hôpitaux psychiatriques désaffectés ça fait souvent son petit effet). Donc, tout n'est pas à jeter, mais un peu plus de réalisme et moins d'exagération dans le glauque et on arrivera à quelque chose de correct. 

Paul Cleave. La collection. Sonatine, 2014. 475p. 

Jeudi 20 novembre 2014 à 9:12

"- Il y a un bar ouvert la nuit...
- Je m'en fous. On se verra plus tard, à ton bureau.
- Culpepper, je reçois un client ce matin, un type plus généreux que toi. Et j'ai bossé toute la nuit. Si tu as l'intention d'utiliser cette info, je te conseille de ne pas traîner."
Strike perçut un grognement suivi d'un froissement de draps.
"T'as intérêt à m'offrir un truc bien juteux.
- Le Smithfield Café sur Long Lane", dit Strike avant de raccrocher."

/images/2702901versoiegalbraithjpg2343186.jpgDevenu un temps populaire grâce aux retombées de l'affaire Lula Landry (voir L'Appel du Coucou) le détective privé Cormoran Strike s'occupe désormais plus d'histoires de divorces, de tromperies et de filatures que d'affaires réellement intéressantes. Et ça ne semble pas s'arranger lorsque Leonora Quine lui demande de ramener à la maison son écrivain de mari, évaporé dans la nature depuis une dizaine de jours. Le type a l'air du genre à partir sans demander la permission afin de passer du bon temps avec l'une de ses maîtresses, rien de bien croustillant. Sauf qu'en grattant un peu, Cormoran Strike découvre qu'Owen Quine était sur le point de faire publier un ouvrage scandaleux, regorgeant de petits secrets désagréables. Lorsqu'il s'avère que cette disparition n'a rien de naturel et qu'Owen est sûrement en danger, ou même déjà mort, Strike réalise que cette histoire est bien plus complexe qu'il ne l'avait imaginé. Accompagné et aidé par son assistante Robin Ellacot, notre duo d'enquêteurs londoniens vont mettre le pied dans le dangereux monde de l'édition afin de découvrir qui pouvait en vouloir à ce point à Owen Quine...  

Quel plaisir de retrouver Cormoran Strike et Robin Ellacot pour ce deuxième opus ! Et quelle histoire ! JK Rowling, ou Robert Galbraith, nous prouve qu'encore une fois, elle est capable de se faufiler dans n'importe quel milieu afin de l'analyser, le décortiquer, le critiquer. Et ici c'est un univers qu'elle connaît plutôt bien, puisque l'on est en plein dans le monde des écrivains, éditeurs et agents. Et elle n'est pas tendre avec eux ! Décrit comme un monde de requins opportunistes, prêts à tout pour sauver leurs intérêts ou leur image, les éditeurs en prennent pour leur grade. Mais pas de panique, les auteurs ne sont pas épargnés ! Owen Quine est décrit comme une diva capricieuse, un tape à l'oeil exubérant sans aucune retenue ; Michael Fancourt comme un homme cynique, exempt de bons sentiments, impitoyable sous ses airs d'homme philosophe...

Et à côté de cette enquête, la vie de notre duo avance. Strike laisse de côté son histoire passée alors que la femme qui a partagé sa vie pendant seize ans se marie avec un homme qu'il méprise. Et Robin tente de jongler entre un métier dangereux mais passionnant, et son fiancé qui n'apprécie pas du tout qu'elle passe autant de temps avec Cormoran. L'équilibre est trouvé et l'auteur  nous livre un roman policier excellent malgré sa facture classique. Certains ont pu trouver à ce roman un rythme un peu lent, quelques impasses parfois, mais encore une fois je trouve que cela ajoute au réalisme de l'histoire. Effectivement, parfois, les choses piétinent, ne mènent à aucune piste fiable, baladent les enquêteurs. Strike et Robin ne sont pas épargnés !  

J'aime ce roman, comme j'avais aimé l'Appel du coucou, pour la vision de Londres qu'il offre, pour ces personnages si réalistes, si humains et pour cette ambiance inimitable. Rien de grandiose dans les meurtres, pas de plan machiavélique d'un tueur en série malsain, non, ici les mobiles et les intérêts sont plus réalistes.
On tue parce que l'on a peur, on tue parce que l'on est en danger, on tue parce que l'on remue de vieilles rancoeurs ou que l'envie de vengeance est plus importante que tout le reste. Je vous conseille vivement de découvrir ce duo d'enquêteurs attachant et leurs enquêtes passionnantes ! 

Robert Galbraith. Le ver à soie. Grasset, 2014. 570p.  

 

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