Vendredi 11 juillet 2014 à 8:24

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 " La porte a claqué derrière moi, j'ai appuyé sur l"interrupteur de l'entrée. J'ai prononcé son nom et le silence m'est tombé dessus. Mylène n'était pas là. Elle avait pu être retenue à son journal par la rédaction d'un article de dernière minute, ou ressortir faire une course. J'ai déposé ma veste dans la penderie de l'entrée, puis j'ai fureté dans l'appartement à la recherche d'une trace d'elle. Ca n'a pas été long. La feuille d'un format courant était placée en évidence sur l'îlot central dans la cuisine, sous le manche en corne d'un couteau Laguiole. 
"Je ne rentrerai pas". "

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Peut-on imaginer l'effroi de Jean-Baptiste, rentrant chez lui, s'attendant à y trouver sa femme, sa compagne, celle avec qui il a partagé vingt-quatre ans de vie commune, et ne trouvant qu'un mot lapidaire : "Je ne rentrerai pas". ? Les questions se bousculent : est-ce temporaire ? Est-ce un imprévu ? L'aime-t-elle toujours ? Ca ne ressemble pas à la douce Mylène, à cette femme aimante avec qui il faisait encore l'amour sur le canapé quelques heures auparavant. Et lui, lui qu'a-t-il fait pour mériter ça ? Lui qui a toujours aimé sa femme, qui a toujours tout fait pour la rendre heureuse, pour mériter son amour... Il pourrait accepter que sa femme le prenne pour un salaud, sur un malentendu. Mais que sa fille l'appelle, en lui disant qu'il est un monstre, un homme odieux, que Mylène a été suffisamment clairvoyante pour partir et mettre fin à des années d'un jeu ignoble, c'en est trop.Il le sait, qu'il est innocent, qu'il l'aime, Mylène, qu'il n'est rien sans elle, que c'est elle, l'unique. On plaint Jean-Baptiste, on se dit que ce n'est quand même vraiment pas juste. Mais connait-on la vérité . Vraie victime ? Vrai salaud ? Manipulateur expert ? Dindon de la farce ? Qu'en est-il du jeu des apparences ...

Voilà un roman glaçant sur le couple, la confiance, la trahison ... Voilà un roman où l'on ne sait pas qui manipule qui, qui a raison, qui est honnête. Au départ tout semble clair, le lecteur prend parti, on se range du côté du faible, par compassion. Et à force de pénétrer dans ce drame ordinaire, on commence à douter, à se poser des questions. Gilles Bornais joue avec nos émotions, avec notre crédulité, et il le fait plutôt bien.

L'histoire est simple, les péripéties peu nombreuses, on erre dans Paris avec Jean-Baptiste, avec ses doutes, ses questionnements, son chagrin, ses remords, on vit avec lui l'étirement du temps, la tonalité froide du téléphone, les sonneries qui s'égrainent et la voix métallique du répondeur. On vit chaque heure à ses côtés, on l'accompagne dans ses changements d'humeur, d'avis, dans ses souvenirs aussi. Mylène n'est jamais loin, elle est centrale, on la voit à travers le prisme de son mari blessé, on découvre ses habitudes, ses goûts, un aperçu de sa vie. Et petit à petit, on la comprend. 

"J'ai toujours aimé ma femme", c'est l'impression d'être pris dans une spirale manipulatrice, où la mesquinerie conjugale serait le coeur. On ne veut pas y croire, on cherche des excuses, on est floué, mais force est de constater que l'on reste abasourdi devant l'ampleur des révélations. L'auteur a réussi un joli petit tour de force littéraire, et sans être le roman de l'année, on passe tout de même un moment intéressant, qui nourrit énormément de réflexions. Sujets universels, la trahison, la confiance, le mensonge, nous renvoient à nos propres expériences, nos propres souvenirs, et font que ce roman ne peut pas glisser sur son lecteur. 

Gilles Bornais. J'ai toujours aimé ma femme. Fayard, 2014. 248p. Sortie le 1er septembre 2014

Mardi 8 avril 2014 à 15:08

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" J'avais rarement vu un homme aussi séduisant.
Il avait les cheveux très sombres et son visage aux traits bien dessinés suffisait à le faire remarquer, mais, plus que le reste, ce furent ses yeux qui retinrent mon regard; de couleur claire, j'imaginai qu'ils étaient bleus. Quel dommage qu'il affiche une mine aussi renfrognée ! Je me demandai qui il était ... Un frère ? Non, l'article publié dans le journal ne mentionnait qu'une soeur, peut-être était-il son fiancé ? Je me penchai à l'oreille d'Emily. Elle, qui était toujours au courant de tout serait sûrement capable de me renseigner."

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Lorsque la nouvelle de la venue de Matthew Lorley, le célèbre directeur des magasins Lorley, se répandit dans Limerick, Mrs Nothfield eut immédiatement l'idée de le marier à sa première fille Brittany. Et c'est efflanquée de son mari, professeur d'université, et de ses trois autres filles Cassandra, Nikki et Victoria. Et Cassandra, étudiante en Lettres à l'université de la ville, sait bien que sa famille peut difficilement se faire discrète en société, mais n'accepterait de personne la moindre critique sur les gens dont elle partage le quotidien. Alors que vient se permettre ce grand brun arrogant, suant le mépris et la condescendance ? Le fier Damon Drayton est sur le point d'entrer dans la vie de Cassandra et elle n'est pas vraiment d'accord. Il se trouve qu'elle a un certain nombre de préjugés sur lui. Et réciproquement. Et tous deux ont leur orgueil. Décidément, ce n'est pas forcément un hasard que la jeune fille étudie l'oeuvre de Jane Austen lors de son semestre ... 

Je tiens tout d'abord à remercier Demoiselle Coquelicote pour m'avoir prêté ce livre, et vous pouvez retrouver son avis sur son très chouette
blog. Je n'ai pas vraiment l'habitude de lire des adaptations de romans de Jane Austen, ayant facilement tendance à être déçue dès que l'on s'éloigne de l'oeuvre originale, et pestant dès que l'on tombe dans une réécriture similaire. Bref, en ce qui concerne Jane Austen, je ne suis jamais contente si ce n'est pas elle l'auteur. Et j'ai été plutôt surprise par cette adaptation contemporaine qui utilise la trame d'Orgueil et Préjugés, tout en modernisant les anecdotes et caractères. 

Certaines choses m'ont un peu chagrinée, les prénoms des personnages par exemple... Peut-on m'expliquer comment réussir à idéaliser un homme qui s'appelle Damon Drayton ? Impossible, heureusement que l'image de Darcy reste dans l'imagination afin de rattraper le coup. On se laisse porter par cette histoire, que l'on connaît, tout en s'amusant de la réécriture. Mr Collins est toujours un imbécile à la fidélité excessive, sauf qu'au lieu d'aduler sa protectrice, il fait ici l'éloge de sa patronne. Point de demeure de Pemberley perdue dans le Derbyshire, ici la visite se fait dans un club de golf appartenant à l'héritier ...
Les transpositions sont faites de manière intelligente et aucun détail ne manque.  

Un roman sans prétention, qui prend et fonctionne plutôt bien, lorsque l'on est une addict de Jane Austen comme je peux l'être. Les personnages sonnent plutôt juste, entre une mère d'une vulgarité incroyable, gavée de soap opera minables (jusqu'à appeler ses enfants en hommage aux personnages de sa série favorite.J'ai par contre regretté qu'une place un peu plus importante ne soit pas faite à Mr Nothfield, le père de Cassandra. C'est un personnage (Mr Bennett) que j'aime énormément dans la version originale, mais à part quelques répliques sympathiques, je ne l'ai pas trouvé assez présent dans le roman de Jess Swann. Par contre, la modernisation permet d'approfondir certains aspects de la relation Cassandra-Damon (Lizzie-Darcy) qui auraient fait rougir Jane Austen. Attention, la fin de ce roman n'est pas pour les oies blanches ! 

Au final, ce roman est vraiment divertissant, même s'il n'égale pas l'oeuvre originale. On prend plaisir à retrouver des situations et des personnages que l'on connaît et que l'on aime, tout en déplorant un peu le niveau d'écriture, qui aurait pu, à mon goût, être un peu plus travaillé.
 

Jess Swann. Amour, Orgueil et préjugés. Les roses bleues. 2013. 425p. 

Lundi 10 mars 2014 à 13:25

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Quand on allait sur les chemins, à bicyclette...
 

" Nous enchaînons de grands rappels. Le même rituel fastidieux, je glisse avec le descendeur et l'autobloquant, recherche les rares ancrages cachés par la neige des dernières perturbations, sinon des rochers à ceinturer, ou des fissures susceptibles d'accueillir deux pitons. Je m'arrête le plus près possible du bout de la corde, à soixante mètres. J'installe avec soin le nouvel amarrage pendant que mon compagnon descend. Puis nous tirons un brin de la corde pour la rappeler et la récupérer, définissons la prochaine trajectoire. Et ainsi de suite, le col, banquette blanche aux formes arrondies, ne se rapproche pas vite.J'ai hâte d'y être, je commence à trouver, comme souvent, la descente longuette. Mais en même temps je connais trop ce dangereux signal que côtoie l'accident. Avec un soupir, je poursuis mes sauts de puce définitivement inadaptés."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/tourfranceexactement1507970616x0.jpg Le Tour de la France, on voit à peut près. Que ce soit en vélo en criant Vas-y Poupou, ou bien avec Astérix, le principe est assez simple. Sauf que Lionel Daudet est un tantinet perfectionniste, le Tour de la France, lui, il le fait sur la frontière ! Départ et arrivée au Mont-Blanc, parce qu'il n'y a jamais trop de montagne, et c'est parti pour quinze mois à alterner marche, escalade, vélo, kayak... Ah oui, j'oubliais, le contrat c'est de n'utiliser aucun moyen de transport motorisé, ça fait les bras. Et les jambes. Quinze mois à côtoyer les habitants de ces zones si particulières,mais aussi les aficionados du Dodtour, des passionnés de sport et d'aventure. 

Frissons en montagne, panne de vent près de la Corse, une vague un peu trop violente sur la côte Basque, Lionel Daudet narre ses mésaventures avec un humour presque enfantin, prenant chaque situation que la vie lui apporte avec une bonne humeur et un fatalisme amusant. Mais au-delà de l'aspect sportif, il s'attarde sur cette notion de frontière, qu'elle soit sémantique, historique, sociologique ou économique. Ses rencontres diverses et les paysages traversés nourrissent ses méditations. Franchement écolo, fasciné par l'aspect humain, toujours prêt à pousser un coup de gueule contre les policiers qui  interdisent un sentier protégé à son vélo léger alors que ces derniers font ronronner le moteur de leur voiture de fonction. Et c'est un jeune homme sacrément sympathique que l'on suit pendant toutes ces pages, vivant au rythme de ce Dodtour. 



Lionel Daudet. Le tour de la France, exactement. Stock, 2014. 318 p. 

Jeudi 23 janvier 2014 à 20:20

 

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Un petit  quelque chose d'Eribon... 

"Les mots
 maniéré, efféminé, résonnaient en permanence autour de moi dans la bouche des adultes: pas seulement au collège, pas uniquement de la part des deux garçons. ils étaient comme des lames de rasoir, qui, lorsque je les entendais, me déchiraient pendant des heures, des jours, que je ressassais, me répétais à moi-même. Je me répétais qu'ils avaient raison. J'espérais changer. Mais mon corps ne m'obéissait pas et les injures reprenaient. Les adultes du village me disaient maniéré, efféminé, ne le disaient pas toujours comme une insulte, avec l'intonation qui la caractérise. Ils le disaient parfois avec étonnement, pourquoi choisit-il de parler, de se comporter comme une fille alors qu'il est un garçon? Il est bizarre ton fils Brigitte (ma mère) de se conduire comme ça. Cet étonnement me compressait la gorge et me nouait l'estomac. A moi aussi on me demandait pourquoi tu parles comme ça? Je feignais l'incompréhension, encore, rester silencieux - puis l'envie de hurler sans être capable de le faire, le cri, comme un corps étranger et brûlant bloqué dans mon oesophage."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782021117707.jpgEddy Bellegueule, c'est un nom avec lequel il faut composer, surtout lorsque l'on parle avec une voix légèrement plus aiguë que les autres, quand on a des manières, quand on est un peu efféminé. Et encore plus lorsque l'on vient d'un village de Picardie où les hommes se doivent d'être des durs, afficher un embonpoint signifiant que l'on mange à sa faim, un goût pour le football et la poitrine des femmes. Pas question d'aimer le théâtre, les tenues féminines et les chanteuses de variétés. Mais Eddy refuse cette famille, sa vulgarité, son racisme. Et quand ce ne sont pas ses proches qui le ridiculisent, c'est la violence physique, au collège qui le rattrape afin de rappeler sa différence. D'abord l'envie de correspondre aux standards, de faire plaisir à son père, à sa mère en sortant avec des filles, en apprenant par coeur le nom des joueurs de foot. Mais se trahir pour ne plus être brimé, battu, Eddy ne peut pas. Il faudra fuir, quitter le village afin de se donner une chance. Aujourd'hui Eddy s'appelle Edouard, il étudie la sociologie et vient de publier un ouvrage sur Bourdieu. Finalement, la chance a été saisie.

Ce livre est étonnant car il est sous-titré : roman, alors qu'il n'a rien d'un roman. Dans ces pages, Edouard Louis raconte son enfance, dont il n'a apparemment aucun souvenir vraiment heureux. Sans apitoiement, il pose le contexte, donne les faits, tente de les comprendre, de les expliquer. Pour ses parents, aucune haine, aucune rancoeur, parfois même un peu de tendresse. Se dégage l'image de gens qui n'ont pas su comment réagir face à l'inconnu, qui ont rejeté la différence de leur fils car ils ne savaient absolument pas quoi faire d'autre. Malgré tout, on peut sentir une forme d'amour, mal exprimée, complexe, mais sincère. Quand Eddy cherche à s'enfuir et se fait rattraper par son père, ce n'est pas une dispute qui l'attend, mais une incompréhension : Pourquoi tu veux partir ? 

L'attitude des jeunes garçons de son collège est par ailleurs beaucoup moins acceptable, tout comme le rôle des professeurs qui ont sûrement remarqué ce qui se tramait, sans jamais intervenir. Mais même là, Edouard Louis n'accable personne et ne cherche pas à se défendre, à se placer uniquement en victime. Il parsème son récit d'ébauches d'analyses sociologiques, assez finement pour que le lecteur les remarque à peine, et intelligemment afin que son texte sorte du lot et ne soit pas comparé à tous les témoignages remplis de pathos qui occupent les rayons de beaucoup de librairies. 

Avec une grande clairvoyance, l'auteur ne s'épargne pas, livre au lecteur ses doutes, ses erreurs, ses hontes, ses pensées d'adolescent, même si elle peuvent choquer, heurter, ternir l'image de ce jeune homme. La violence de ce texte est parfois difficile à supporter, certaines scènes provoquent des réactions physiques. Mais il ne s'agit pas d'un simple étalage, la violence a son utilité car elle a existé, elle a été le quotidien d'un enfant, d'un adolescent, cette violence physique mais aussi morale, et elle a provoqué sa fuite, elle est même l'origine de ce roman. S'il n'y avait pas eu ce rejet, ces coups, ces insultes, ces brimades, si Edouard Louis avait été un enfant accepté par ses parents, même homosexuel, même efféminé, jamais ce livre n'aurait eu de raison d'être.

Edouard Louis. En finir avec  Eddy Bellegueule. Seuil, 2014. 224p. 

La photo illustrant l'article vient de
ce site 

Jeudi 16 janvier 2014 à 16:01

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L'esprit frappe toujours deux fois... 

"– Dois-je vous rappeler que nous autres, adeptes du spiritisme, devons presque tout à cette belle personne qui nous vient de New-York et qui, pour la première fois, voici plus de vingt ans, alors qu'elle n'était encore qu'une petite fille, entra en communication avec l'outre-monde, si l'on excepte bien sûr la sibylle de Cumes ou Jésus dialoguant avec Élie et Moïse… À notre cause sont désormais acquis les plus éminents savants comme l'astronome Camille Flammarion qui déclara haut et fort aux obsèques d'Allan Kardec : "Le spiritisme est une science, pas une religion"


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/1461516gf.jpgVous rappelez-vous l'histoire des soeurs Fox, jeunes filles de la campagne américaine qui révolutionnèrent l'Amérique et mirent en branle la grande machine du spiritisme et des mediums ? En 1848, à la fin de la guerre américano-mexicaine, deux adolescentes emménagent avec leurs parents dans une maison de Hydesville. La maison serait hantée, aux dires des habitants du village, et les manifestations surnaturelles ne tardent pas à se produire. Kate, la plus jeune des soeurs Fox, entre en communication avec l'esprit frappeur, baptisé Mister Splitfoot. Leah, soeur aînée des Fox vivant à la ville, voit rapidement le profit qu'elle peut tirer d'une situation aussi extraordinaire. La famille part habiter à Rochester, les deux soeurs se produisent devant des assemblées de crédules, la presse s'enflamme. En quelques mois, le mouvement spirite est né et ses adeptes et pratiquants fleurissent aux quatre coins des Etats-Unis. Charlatans, supercheries, trucages, la vérité finira par éclater, mais non sans avoir épargné les plus jeunes soeurs, lancées à corps perdu dans une aventure qui les dépasse, et dont elles n'ont pas forcément voulu. 


Avec Théorie de la vilaine petite fille, Hubert Haddad nous plonge dans un roman d'ambiance extrêmement réussi. Le contexte historique est planté, on visualise même les hommes se rendant au saloon sur leur cheval, la barbe drue, les joues crasses et l'haleine chargée. Au milieu de cette vie campagnarde, l'innocence des soeurs Fox ressort d'autant plus. Leur malice, leurs jeux sont vites rejoints par une impression de malaise, des questionnements au sujet de Kate. Saurons-nous un jour ce qu'il en est de ses dons, de sa fragilité psychologique, de sa lucidité sur les trucages qui l'entourent ? Tout comme la spéculation financière que les talents des jeunes filles, mais aussi ce que l'on pouvait tirer de divers supercheries. Hubert Haddad effleure tout cela, en parle sans trop en dire, laisse au lecteur la liberté d'interprétation.

On est vite emporté par le tourbillon des évènements qui s'enchaînent et se bousculent pour les soeurs Fox. Tout est allé très vite pour les médiums, et en quelques années c'est une partie des Etats-Unis qui a été transformée. Avec talent, Hubert Haddad nous présente une époque qui change, un pays qui évolue, le battement d'ailes de papillon provoqué par deux adolescentes qui a conduit à ce bouleversement à la portée mondiale. La documentation est précise, mais ne se fait pas sentir, on se laisse porter par une écriture travaillée, fluide pourtant, poétique parfois. Les descriptions donnent un caractère cinématographique à l'ensemble, on visualise ces jeunes filles, leur maison, mais également la détresse des soldats lors de la guerre de Sécession...
 

Guerre, séances de spiritisme, communautés polygames perdues au fin fond des Etats-Unis, le pays change, il remue, s'agite de tant de nouveautés. C'est une ère brouillonne, où l'on meurt à la guerre, où l'on appelle ses morts dans des salons meublés de tentures de velours. Presque gothique, Théorie de la vilaine fille n'est pas sans rappeler Joyce Carole Oates et la Légende de Bloodsmoor, on y retrouve ces morts romantiques, l'éclat de la bonne société terni dans la fréquentation des nécromants et la crasse bucolique de la vie campagnarde. C'est une ambiance, il faut aimer, et c'est mon cas, mais dans tous les cas, on ne peut nier la grande maîtrise de l'écriture d'Hubert Haddad. C'est un roman dans lequel il faut se glisser, se laisser envelopper par son ambiance, et savourer.

Hubert Haddad.Théorie de la vilaine fille. Zulma, 2014. 400p. 



Jeudi 2 janvier 2014 à 21:24

 Mer agitée à très agitée - Sophie Bassignac

" Maryline était une femme lente qui devait prendre son temps et le savait. Quand tout s'affolait, elle se rendait dans une pièce capitonnée quelque part dans un coin de sa tête, comme dans un monastère. Là, elle réfléchissait, triait, décidait. Elle respectait ce rythme imposé par sa nature. C'était une forme de sagesse instinctive et obligatoire pour garder l'équilibre et supporter les aléas de l'existence. Lorsque quelque chose la dépassait, elle sentait son organisme lutter pour calmer son coeur et se mettre dans un état proche de l'hébétude. Alors elle ralentissait, naturellement, ses gestes et acceptait petit à petit ce qui lui arrivait." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782709645706G.jpg Après une vie agitée de top model mariée à une star du rock, Maryline a quitté New York, mari et fille sous le bras afin de vivre à nouveau dans sa Bretagne natale. La maison familiale a été transformée en maison d'hôtes, le mari n'a pas raccroché les guitares, mais il a au moins arrêté de se poudrer le nez. Après quelques périodes difficiles, la famille vit une petite vie paisible au bord de la mer, les années rythmées par les vacanciers et Miss Merriman, une tante éloignée du rockeur à la retraite, une vieille femme sympathique habituée aux promenades en bord de mer et tasse de thé en fin d'après-midi. La découverte d'un cadavre sur la plage en bas de chez eux jette un froid, surtout que Maryline a des doutes sur l'innocence de son mari dans cette histoire. Et les choses se gâtent encore plus quand l'officier de police venu les interroger s'avère être Simon, l'amour de jeunesse de Maryline, celui qui d'un seul regard pourrait faire remonter tous ses souvenirs à la surface. Le temps se gâte, et on annonce une mer agitée, à très agitée. 

Dès le départ, j'ai su que j'aurais du mal à rentrer dans ce roman.  le couple mannequin/star du rock parti se mettre au vert en Bretagne  ne m'a pas vraiment convaincue, et  le meurtre n'a pas aidé l'affaire. Pourtant les personnages sont attachants. William possède cette touche de fragilité, d'instabilité et de folie qui attendrit, ce petit grain de sable dans l'engrenage qui fait apprécier un personnage. Et Miss Merriman, cette vieille petite femme facétieuse et philosophe, elle m'a attendrie. Elle a un charme désuet de vieille anglaise vissée à sa tasse de thé et à l'amour des belles choses. 

L'enquête policière n'est pas très convaincante, mais je ne crois pas que ce soit le but du roman, le point de l'histoire est plutôt centré sur la confusion des sentiments de Maryline, sur l'éclatement d'une famille lorsque le passé ressurgit, et c'est là que j'ai été gênée. Parce que j'aime bien William, avec sa fragilité et sa maladresse, parce que cette famille était belle jusqu'à l'arrivée de Simon le fantôme du passé. Je n'aime pas Simon, il est fade, il n'a pas de relief, il fait falot, pataud, ver de terre amoureux d'une étoile. Et en un regard, juste parce que quelques souvenirs font surface, Maryline plaque mari et enfant afin d'aller batifoler avec l'officier de police sur le sable mouillé de la première crique venue. Et on devrait les trouver beaux, les deux adultères, on devrait célébrer le retour de l'amour de jeunesse au mépris de la construction d'une famille, Eh bien non, je n'y arrive pas, ça ne me touche pas. 

J'insiste aussi sur la fin du roman, un peu trop romanesque à mon goût, cette histoire de séquestration m'a tout simplement laissée abasourdie. Le style ne m'a pas retournée, par contre ce qui est plaisant c'est la liste de chansons citées par William à la fin du roman. Une vraie playlist rock n' roll à se passer sans modération. Pour le reste, ce roman m'a laissée assez indifférente, et c'est dommage. Je suis peut-être passée  à côté. Il a seulement réussi à m'insurger contre cet adultère sans honte qui n'avait pas lieu d'être, venu briser un mariage heureux et touchant. 


Sophie Bassignac. Mer agitée à très agitée. Lattès, 2014. 247p. 

Lundi 30 décembre 2013 à 20:59

 Le choeur des femmes - Martin Winckler 

Je m'appelle Jean Atwood. Je suis interne des hôpitaux et major de ma promo. Je me destine à la chirurgie gynécologique. Je vise un poste de chef de clinique dans le meilleur service de France. Mais on m'oblige, au préalable, à passer six mois dans une minuscule unité de " Médecine de La Femme ", dirigée par un barbu mal dégrossi qui n'est même pas gynécologue, mais généraliste! S'il s'imagine que je vais passer six mois à son service, il se trompe lourdement. Qu'est-ce qu'il croit? Qu'il va m'enseigner mon métier? J'ai reçu une formation hors pair, je sais tout ce que doit savoir un gynécologue chirurgien pour opérer, réparer et reconstruire le corps féminin. Alors, je ne peux pas - et je ne veux pas - perdre mon temps à écouter des bonnes femmes épancher leur coeur et raconter leur vie. Je ne vois vraiment pas ce qu'elles pourraient m'apprendre."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782070440399lechoeurdesfemmes.jpgAfin d'entrer dans le service de chirurgie gynécologique tant attendu, Jean Atwood doit passer quelques mois en compagnie du docteur Karma dans son unité. Au programme, des consultations assez banales : changements de pilule, problèmes de règles, infections probables et frottis annuel, mais également un besoin de parler, de vider son sac. Et c'est ce que sait faire le docteur Karma, écouter les patientes, leur donner le sentiment d'exister, de ne pas être un numéro, être un soignant, et non pas un docteur. Et c'est ce qui va profondément agacer Jean qui, un sourire ironique sur les lèvres, se demandent ce que ces bonnes femmes peuvent avoir d'intéressant. Les écouter, la plaie, alors que les opérer lorsqu'elles sont endormies, c'est le pied, professionnellement parlant. Conflits, tensions, bonnes engueulades entre deux patientes, Jean et Franz se jaugent, jusqu'à ce que Jean prenne conscience de ce que ces femmes peuvent lui apporter. A partir de ce moment là, c'est une collaboration avec le docteur Karma, mais aussi avec les patientes qui pourra se mettre en route. 

Avant tout je préfère prévenir les lecteurs qu'à partir de maintenant, je vais dévoiler des éléments cruciaux du roman, et je ne voudrais pas gâcher la surprise de celles et ceux qui auraient envie de lire ce roman. Allez d'abord lire le texte, ensuite vous pourrez jeter un oeil à cette critique ! 

Le premier choc de ce livre, c'est se rendre compte au bout de trois chapitres, que le personnage principal, Jean Atwood, n'est pas un homme, mais une femme. Oui, Jean, prononcé Djinn, après ces discours vindicatifs contre les femmes, le ridicule de leurs problèmes, ce détachement presque machiste, ça surprend. Et c'est ce qui donne, dès le départ, une grande force au roman. Le personnage n'est pas évident à sexuer dès le début du texte, ses griefs contre les femmes posent des questions. Autant de noeuds qui se relâcheront au bout de quelques centaines de pages afin de répondre aux interrogations des lecteurs.

Autant le dire tout de suite, j'ai été totalement captivée par ce texte. J'avais déjà été conquise par La vacation, la Maladie de Sachs et les Trois médecins, autres titres de Martin Winckler, et j'ai retrouvé ce qui m'avait touchée dans ses romans précédents.Ce respect de la femme, mais aussi de l'homme. Cette grande bonté, la volonté de changer le système médical, légèrement, juste pour que les femmes s'y sentent à l'aise... Tout au long des chapitres, on prend conscience de la manière dont la gynécologie est traitée en France, et l'on ne peut que se révolter un peu. 

Le personnage de Franz Karma est tout à fait fascinant, il incarne le médecin idéal, non pas parce qu'il ne fait jamais d'erreurs, mais parce qu'il sait les reconnaître. Et c'est grâce à cette humilité, cette bonté et cette écoute que peut se développer le Choeur des femmes, ces voix qui ponctuent le roman, ces histoires si différentes, dures, émouvantes, joyeuses, angoissantes et angoissées, qui sont celles de milliers de femmes, de toutes les femmes. Et l'auteur nous les présente sans jugement, sans leçon à donner, pour nous faire partager aussi cette position de soignant, d'écoute, d'oreille attentive qui doit vite oublier les secrets confiés par toutes ces femmes.

Quant aux personnages, eh bien Franz ne peut recevoir que l'approbation des lecteurs je pense, et Jean, malgré tous ses préjugés, ses imperfections, se dévoile au fil du récit et passe de l'interne tête à claque à une jeune femme fragile, puis une jeune femme forte qui a appris à ne pas juger, à recevoir et à donner de l'attention. Les personnages secondaires sont aussi importants, comme Aline ou Joël. 


En bref, c'est un roman très touchant qui, malgré une fin un peu romanesque à mon goût, réussit à apprendre, à émouvoir mais aussi à faire changer un peu le regard du lecteur sur les femmes qui l'entourent. A lire, à dévorer, à offrir...
 


Martin Winckler. Le choeur des femmes. Folio, 2011. 688p.


Mercredi 11 décembre 2013 à 22:12

Le Jour des corneilles - Jean-François Beauchemin 

 " Tandis que je sentais la brosse manoeuvrer, il me paraissait que ma charmante ne faisait pas qu'enlever croûtes et étages de crasse sur ma peau, mais aussi qu'elle atteignait de plus aprofondes zones, jusqu'à l'abord d'une contrée encore ignorée. Comme si elle se faufilait en ma personne, y défrichait une forêt nouvelle et venait s'y établir. Je songeais à l'étrangeté que voici : souventes fois, nous nous concevons reclus en nous-mêmes comme en accoutre étanche. Puis, un jour, le commerce aimable des autres nous pénètre et abolit cette solitude de captif." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782369140191.jpgAu coeur de la forêt, au milieu d'une nature indomptée, vivent un père et son fils. Qui sont-ils ? Depuis quand vivent-ils là ? Depuis toujours. La mère est morte en mettant au monde son fils, et depuis le père peine à étancher son chagrin. Il y a laissé une partie de son entendement, et fréquemment, il est en proie à des accès de fureur, de folie, de violence. C'est le fils qui parle de cette vie, il faut bien qu'il se défende, puisqu'il est devant un juge, et des jurés, et qu'il doit justifier un comportement inhumain dont on ne saura rien avant la fin. Alors pour bien tout expliquer, pour ne rien laisser au hasard, il déroule le fil de cette vie. La vie à la dure, la violence des éléments, mais aussi de la seule figure humaine à côtoyer, l'interdiction de s'approcher du village, la proximité des morts, qui le visitent parfois, et la quête de l'amour du père, toujours. Il parle avec des mots qui ne sont plus de cette époque, mais à quelle époque sommes nous d'ailleurs ? Ce n'est pas important, ce qui compte, c'est la sève des mots, c'est ce discours ininterrompu, cette logorrhée du coeur, des viscères, de tout ce qui fait homme, et ce qui le blesse, jour après jour, jusqu'à l'inévitable. 

On a toujours hâte de parler d'un livre que l'on a aimé, d'un texte qui nous a retourné le coeur comme une peau de garenne. C'est un texte surprenant, déroutant, qui ne cesse de questionner. Où sommes nous ? A quelle époque ? Qui sont ces personnages ? Vivent-ils vraiment en dehors de toute civilisation ? Quel est le langage de ce garçon, semblant sortir tout droit du XVIIIème siècle ? Aucun repère, rien à quoi se raccrocher, outre le récit du jeune homme. 

C'est un texte qui demande de la concentration, car la langue se joue du lecteur, se fait tortueuse, complexe. On a presque envie de le lire à voix haute, ce texte, de faire résonner la puissance d'une oralité qui intrigue. Car ce texte est profondément oral, la musique de la voix du personnage retentit aux oreilles, on entend les paroles du père, effrayantes, comme un couperet. Et cette oralité sert le récit, lui donne une puissance incroyable, une capacité d'évocation, de visualisation... Chaque chapitre est visuel, fait appel aux sens du lecteur, comme s'il écoutait une histoire, un conte, une légende. Le récit du fameux "Jour des corneilles", avec cette chaleur, cette violence, contraste avec la plongée dans l'eau glaciale, mais captive tout autant.

Jean-François Beauchemin aborde la folie de manière directe, et le plus fou n'est pas toujours celui que l'on croit. Visions, visites des morts, fantômes, apparitions, voix donnant des ordres, on peine à croire que les personnages ne sont que deux, tant leur folie peuple ce roman. Mais cette défaillance de l'esprit joue en miroir avec la solitude, et l'absence de sentiment. Ce qui pousse le père à la folie, c'est la perte de l'Amour, la mort de la femme qu'il aime. Et le fils, vivant dans l'ombre de sa mère morte, incapable de déceler chez son père la moindre chaleur, inadapté au commerce humain, ne sait même pas à quoi réfère le "sentiment". Est-ce physique ? Peut-on le toucher ? Se révèle-t-il dans le battement d'un coeur ? Bien que l'auteur confère une innocence extrêmement touchante à son narrateur, il extirpe la douleur directement hors de son lecteur, l'épuisant devant tant d'absence d'amour, tant de déception, le laissant exsangue à la fin, vide, retourné, mais en demandant encore. 

Je crois qu'aucun roman ne hurle autant l'amour, avec une violence aussi sauvage que ces deux hommes, sans aucune limite, sans retenue et sans honte. Et à ceux que la langue de ce roman rebuterait, je ne peux que citer l'auteur lui-même : " Et comme le plus souvent, musique est exquise, peut-être trouverons-nous finalement que beauté est seule grammaire qui vaille." 

Jean-François Beauchemin. Le Jour des corneilles. Phébus, Libretto, 2013. 146p. 

Mardi 5 novembre 2013 à 20:53

 Le Zèbre - Alexandre Jardin

" Le Zèbre avait vu juste. La débâcle guettait son couple. Si leur passion s'était assoupie, les sens de Camille, eux, restaient en éveil. Depuis deux mois, elle était en proie à des rêveries adultères. Son inclination pour celui qu'elle nommait l'Inconnu n'avait pas encore dépassé les frontières des songeries ; mais la lente maturation de ses sentiments suivait son cours." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/zabre.gifGaspard Sauvage, c'est à dire le Zèbre, refuse de se rendre à l'évidence. La vie de couple, la routine ont eu raison des sentiments, de la fougue de sa jeunesse. Camille, sa femme, ne lui saute plus au cou comme avant. Et tout cela pourrait lui être égal, s'il s'était fait une raison. Mais un accident banal lui rappelle la cruelle réalité de l'existence. Camille, accidentée de la route, a bien failli lui passer entre les bras. Dès lors, écrasé par son amour immense pour sa femme, plus question de routine, de train-train, de déclin de leurs sentiments. Le Zèbre n'a qu'une idée en tête, reconquérir sa femme, lui faire vivre un deuxième coup de foudre, une autre lune de miel. Et rien ne l'arrêtera, il est déterminé, et têtu. Peu importe l'Inconnu qui courtise sa femme de manière épistolaire, ou bien qu'elle le quitte. Il ne sera satisfait que lorsque sa bien-aimée sera conquise, amoureuse à nouveau, même s'il faut en découdre avec la mort pour cela. Parce qu'il faut bien le dire, Gaspard Sauvage est un drôle de zèbre ... 

Classique de la littérature française contemporaine, prix Fémina 1988, il fallait que je jette un coup d'oeil à ce zèbre qui sommeillait gentiment dans ma bibliothèque. Et contre toute attente, ce livre m'a plu. Après une déception intense avec Chaque femme est un roman, je me surprends à avoir passé un bon moment avec le Zèbre, à avoir ri et pleuré, à avoir trouvé tout cela follement romantique. Ce n'est pas non plus un chef d'oeuvre, n'exagérons pas, mais c'est un roman extrêmement plaisant.

L'histoire, absurde, romanesque, ne connaît aucune limite. Le personnage est un énergumène attachant et un légèrement exaspérant, ce qu'il faut pour que l'on ai envie de le voir réussir dans sa tâche, sa croisade amoureuse. Les personnages secondaires ont tous un petit quelque chose qui les rend mystérieux, ou bien qui leur donne un intérêt particulier. On se surprend à spéculer sur l'identité de cet érotique inconnu ou bien à considérer avec bienveillance la petite dernière de la famille Sauvage, communiste de la tombe, bien décidée à répartir équitablement les couronnes et bouquets, que le chagrin soit partagé par tous les habitants silencieux du cimetière voisin. 

On plonge dans la lubie d'un homme incapable de se satisfaire de la vie. Tout doit être inventé, planifié, théâtralisé, joué, manigancé. On aspire un peu de répit, et le répit arrive quand il faut. La fin est lacrymalement plus éprouvante. Qui, en effet, peut supporter la mort de l'Amour ? Sûrement pas le coeur d'artichaut que je suis. Mais il faut bien admettre que ce roman m'a touchée, émue. Et que j'en garde un très bon souvenir. 

Alexandre Jardin. Le Zèbre. Folio, 1990. 220p.

Vendredi 13 septembre 2013 à 9:58

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/LectriceJJHenner.jpg.
La saison de l'ombre - Léonora Miano 

" Le silence. La solitude. L'absence. Comme un étranglement. Elles n'ont su quoi faire, comment s'en défaire, se sont contentées de regarder passer les femmes du clan, lorsque ces dernières se rendaient à la source, escortées par des guerriers. Ensuite, elles allaient, elles aussi, puiser leur eau. Personne ne les accompagnait. A aucun moment, lors de ces sorties, il ne leur est venu à l'esprit de s'échapper. Où seraient-elles allées ? Il n'appartient pas aux femmes d'arpenter les chemins. Les femmes incarnent la permanence des choses. Elles sont le pilier qui soutient la case. Aujourd'hui, elles se parlent, disent le serrement au coeur en voyant passer, sans un mot, leurs amies, leurs soeurs, en route vers le point d'eau. Elles ne manquent à personne. La vie s'organise, se poursuit sans elles. Leurs enfants ont d'autres mères. Leurs hommes, d'autres compagnes à étreindre. Celles dont les fils n'ont pas été retrouvés savent qu'elles ne seront pas soutenues si, de leur propre chef, elles retournent sous le toit familial. 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/saisonombreLeonoraMiano.jpgUn drame a eu lieu chez les Mulongo. Ce peuple s'est vu ravir plusieurs jeunes hommes de leur tribu ainsi que deux hommes plus âgés. Ils ont disparu dans le grand incendie, alors que la panique s'emparait de tous. On ne les a plus jamais revus. Les mères, qui sont désignées comme "celles dont les fils n'ont pas été retrouvés" ont été placées dans une même habitation, à l'écart du village, pour ne pas transmettre la malédiction qui est sur elles. Elles ne peuvent parler à personne, sont murées dans leur silence, dans leur solitude. Eyabe ne peut le supporter. Moins disciplinée que les autres femmes, elle ne peut envisager l'idée que son fils ne soit même pas recherché par la tribu. Elle partira, toute seule, sur des chemins dangereux, prête à tout pour savoir ce qui est arrivé à son garçon. Il lui a parlé dans son sommeil, du pays de l'eau, alors elle se dirigera vers ce pays pour découvrir le sort des siens. Ebeise, la matrone du village, dont le mari a été enlevé, essaye de convaincre les hommes de rechercher ceux qui ont disparu. Elle aura beaucoup à porter sur ses épaules. Car cette disparition est le début de quelque chose de beaucoup plus vaste, d'un monde où l'on peut acheter et vendre des hommes, où la vie humaine n'a que peu de valeur. 


Le dernier roman de Léonora Miano questionne. Il interroge le lecteur. On entre dans un monde gouverné par les hommes, mais où une (voire plusieurs) femme va se dresser contre les codes, les règles. Après un drame qui a vidé le village d'une partie de ses hommes, les femmes sont écartées, les mères concernées par cette catastrophe sont volontairement éloignées. Le chef du village n'envoie personne retrouver ces garçons, alors une femme va prendre le rôle d'un homme, et partir, sortir du village, du territoire connu, même. Eyabe et Ebeise sont deux personnages féminins marquants : elles sont mères, elles sont fortes, elles brisent les codes et les règles et osent se dresser devant les hommes. Elles sont le salut de ce village, s'occupant des enfants et des mourants tout au long du roman. 

Le style de Léonora Miano transporte. Avec cette écriture très particulière, elle fait voyager, mais convoque aussi une dimension à la limite du sacré. Son écriture est parfois mystique, comme ses personnages, souvent dans la symbolique, la métaphore. Avec elle, rien n'est jamais ce que l'on croit, les messages ont plusieurs interprétations possibles. Avec finesse, elle aborde le thème du commerce triangulaire, de l'esclavage, de la manière dont les populations d'Afrique de l'ouest se sont vendues entre elles au plus offrant et ont dépouillé des tribus entières de leurs hommes, faisant ainsi disparaître des cultures. 

Comme les personnages, le lecteur est d'abord frappé d'incompréhension, les pièces du puzzle s'assemblent petit à petit. Même si ce roman n'a pas été un coup de coeur, il faut avouer que Léonora Miano est extrêmement forte pour donner à lire un livre à la fois  puissant et doux, où les questions de la féminité et de la maternité sont très travaillées. On passe tout de même un bon moment en compagnie de ses femmes et de ses hommes aussi malgré tout, il ne faut pas oublier le traître Mutango, qui est a la fois bourreau et victime, ou (si on veut l'interpréter autrement), aura été bien puni par le destin. 

Léonora Miano. La saison de l'ombre. Grasset, 2013. 257p. 

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