Lundi 30 juin 2014 à 12:12

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A l'orée de la nuit, Charles Frazier 

" Luce n'était pas très maternelle. L'Etat lui avait imposé ces deux enfants. Si elle les avait refusés, ils auraient été séparés et adoptés comme des chiots. Adultes, aucun ne se serait souvenu de l'autre. 
Maintenant qu'il était sans doute trop tard pour revenir en arrière, leur séparation aurait certainement été bénéfique, diluant cette étrangeté qu'ils partageaient et qui s'allumait entre eux. Encore une preuve, si besoin était, que le monde aurait été bien plus agréable si tous les gens n'avaient pas ressenti le fichu besoin de se reproduire. Mais dans Son infinie sagesse, Dieu trouvait peut-être très amusant que nous ayons sans cesse envie de nous frotter les uns contre les autres." 

/images/201409frazier.jpg La tranquillité de Luce au Pavillon, cette maison en bord de lac, anciennement construite afin d'accueillir des touristes, se trouve bouleversée lors de l'arrivée de Dolores et Frank, les jumeaux de sa défunte soeur. Farouches, mutiques, muets par caprice, ils se réfugient dans un espace connu d'eux seuls, et passent leurs journées à essayer d'incendier toutes sortes d'objets. Mais Luce ne brusque pas les choses. Elle sait que les enfants ont vu l'horreur, leur mère poignardée sous leurs yeux par son nouveau mari pour une histoire d'argent caché. La rumeur circule même que le type s'en serait pris aux enfants, d'une manière pas correcte du tout. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'a pas été condamné, qu'il n'est pas en train de moisir au fond d'une cellule, mais dans la nature, en liberté, bien décidé à mettre la main sur quelque chose qui lui appartient et faire taire les deux petits témoins débiles, pour toujours. Le seul répit vient de Stubblefield, petit-fils de l'ancien propriétaire du Pavillon, déterminé à apporter à Luce un peu de paix, de sérénité et d'amour. 

En lisant ce roman on ne peut douter une seule seconde que Charles Frazier soit un excellent écrivain des grands espaces. De la sérénité du lac aux montagnes menaçantes, aux forêts pleines d'ombres et d'obscurité, aux petits villages perdus que seul éclaire le néon du bar à bière, l'écriture précise de l'auteur dessine le paysage, lui fait prendre corps devant nos yeux. Car dans ce livre la nature est un personnage à part entière, changeante, complexe, traître mais aussi complice. Roman d'ambiance, A l'orée de la nuit nous transporte dans une traque impitoyable où tous les protagonistes, avançant de manière concentrique, vont finir par se retrouver. 

Luce, jeune femme indépendante, à la limite du rejet de la société ; Stubblefield, devenu propriétaire terrien par la force des choses ; Dolores et Frank, duo indivisible, gardien d'une vérité qui dérange, enfants à l'animalité flagrante qui mettent mal à l'aise ; Bud, aveuglé par l'envie de vengeance et de voir le sang recouvrir le monde ; Lit, sherif adjoint accro à la Benzédrine depuis son retour du front français pendant la Seconde Guerre mondiale. Tous sont amochés, tous avancent à tâtons autour de ce lac, tous cherchent à sortir la tête de l'eau d'une manière ou d'une autre, essayant de trouver un peu de répit. 

Avec une justesse incroyable, Charles Frazier nous conte une histoire vaste comme ses montagnes, aux personnages attachants ou repoussants, chacun sur le fil instable de sa petite folie, chacun prisonnier de son passé, un passé qui ne peut se laver que dans le sang, dans ce pays où les hommes jouent aux durs avec de vrais flingues. Et alors que les vivants se traquent, les morts restent présents, faisant peser sur ceux qui restent un poids incroyablement lourd à porter.
 Roman dur, âpre, teinté d'un ciel lourd et chargé de nuages, on  ressort d'A l'orée de la nuit un peu usé par la violence mais avec l'envie de rester là-bas encore un peu plus longtemps. 

" Life can get fucked up fast when you try to be a pleaser. Because people won't ever be pleased, not even if you drop them ass-first into paradise. They like bitching too much" 


Charles Frazier. A l'orée de la nuit. Grasset, 2014. 383p. 

Vendredi 11 avril 2014 à 20:44

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"L'adolescente grimpa l'escalier, en portant en bandoulière un sac en vinyle marron imposant. Parvenue en haut des marches, elle sortit de sa poche de chemisier un bout de papier et se mit à comparer le chiffre qui y était inscrit avec le numéro des chambres. Ayant enfin trouvé celui qui correspondait, elle posa son sac et frappa à la porte. Byron ouvrit, vêtu d'un pantalon en toile, la chemise déboutonnée, tandis que Bobby, apercevant la jeune fille, se levait du lit au moment où elle demandait :
- Vous êtes Bobby Long ?
Byron s'écarta et montra Bobby du doigt.
- Je suis la fille de Lorraine, dit-elle."

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Byron Burns et Bobby Long. Deux anciens professeurs d'université, alcooliques et sans le sou qui vivent dans une chambre d'hôtel miteuse à la Nouvelle Orléans, en compagnie de Lorraine. Lorraine a été belle, elle a été magnifique, mais elle n'est plus qu'une vieille folle obèse, dont la main est toujours fourrée dans un paquet de chips. Le trio fonctionne, la vie peut sembler belle. Mais Lorraine décède subitement, et à la porte des deux hommes apparaît un petit bout de femme de 17 ans. Hanna, fille de Lorraine, venue pour récupérer le chèque de pension de sa mère avant de rentrer dans le trou minable où elle ne fait pas grand chose de sa vie. Le rayon de soleil dans le quotidien embrumé de mauvais tabac des deux hommes. Ils veulent l'aider, pour la beauté du geste, pour la mettre dans leur lit aussi, évidemment. Elle ne se laisse pas faire, elle prend l'éducation mais leur laisse les fantasmes. Ils ont tous à y gagner. Bobby et Byron peuvent encore être utiles, et Hanna n'a pas encore l'âge d'avoir raté sa vie. Et si Lolita allait étudier chez Bukowski ? 


Rares sont les romans où l'on se dit, dès la première ligne : Ce livre est formidable. Avec quelques mots, Ronald Everett Capps plante le décor. Une caravane sordide, pas d'argent, un homme à la vie quasiment derrière lui, un loser abîmé dont le seul but consiste à tenir jusqu'à la prochaine vodka orange. Un type minable mais attachant. C'est Byron. La chance, c'est qu'ils sont deux. Bobby Long, le prolixe Bobby Long, est de la partie. L'homme capable en une seule phrase de réciter de la poésie et demander à son interlocutrice de bien vouloir montrer "un petit bout de foufoune". La grâce et la vulgarité. L'instruction et la déchéance. Ils sont beaux, ils sont lourds, usants, mais on ne veut pas les quitter. 

L'ambiance est plus vraie que nature. On s'y croit. Dans la chambre d'hôtel, dans la maison à moitié repeinte, dans les canapés défoncés avec les sans-abris, dans la cuisine qui pue la graisse et l'alcool, et la sueur rance. Et au milieu, Hanna, un personnage à mille lieues du décor, la fleur dans le tas de purin. On craint pour l'honneur de cette petite, coincée avec ces deux vieux dégueulasses bukowskiens,  et on se retrouve dans un roman de Carson McCullers ! Il y a une grâce qui se dégage de cette histoire, un grain particulier qui râpe la langue mais donne envie de continuer, de ne s'arrêter qu'à la dernière page, à la dernière ligne avec la mélancolie de laisser partir ce trio atypique et bien brossé. 

L'écriture de Ronald Everett Capps enchante, transporte, emmène en vacances, elle prend aux tripes, elle fait rire de ces deux larrons en foire avec leurs dialogues interminables et insupportables qui résonnent comme une petite musique d'ambiance. Personnages charismatiques, orateurs hors du commun, grands enfants apeurés, ils sont réalistes, ils ont des faiblesses, des failles, mais ils sont bons. C'est un livre qui s'inscrit dans la lignée des grands romans américains, sur la misère humaine, la descente aux enfers et la rédemption inespérée. C'est un texte brillant, intelligent, bourré de références, totalement prenant... 
Un roman comme un grand rayon de soleil, qui réchauffe et laisse sur la langue le goût des vodkas-orange et des cigarettes bon marché, fumées sous le porche d'une maison mal finie de la Nouvelle Orléans. 

Ronald Everett Capps. La ballade de Bobby Long. Rue Fromentin, 2014. 309p. 

Photo trouvée ici 




Mardi 25 mars 2014 à 18:01

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La paix dans le monde, mais pas trop non plus... 

L'accusation tenait à ce que le jury garde à l'esprit la façon dont l'inculpée avait été choyée, préservée des coups durs. À y regarder de plus près, cependant, ce n'était en aucun cas la vérité : en même temps qu'Ann découvrait le mal qui régnait dans le monde, elle découvrait sa responsabillité. Tous les merveilleux avantages et privilèges dont elle jouissait dans l'existence n'existaient qu'en raison de l'exploitation des moins chanceux. Tel était l'enseignement des années 1960, l'époque où elle avait grandi. Les victimes dont les souffrances lui tordaient les entrailles – qui d'autres les persécutaient si ce n'était les siens ? Sa race, sa classe. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/etnosyeuxdoiventaccueillirlauroresigridnunez.jpgAlors que la fin des années 60 apporte à l'Amérique un vent de liberté et de bouleversements sociaux, Georgette George entame sa première année à l'université. Issue d'un milieu pauvre, cette situation est pour elle la seule solution afin d'échapper à son milieu. Pour Ann également. Sauf qu'Ann Drayton est riche, que ses parents sont présents et l'aiment, et qu'elle n'a rien connu des difficultés de la vie avant d'arriver ici. Georgette devient rapidement amie avec Ann, bien que les combats de cette dernière l'intéressent assez peu. Lutte pour les droits des Noirs, pour les droits des femmes... Il y a encore tellement à faire avant de pouvoir imaginer l'égalité entre les Hommes. La vie se charge de séparer les jeunes femmes, une énorme dispute aussi. Et quelques années plus tard, Georgette tombe dans les journaux sur un article où son ancienne amie est condamnée à perpétuité pour le meurtre d'un policier. Que s'est-il passé ? Et comment ces événements vont avoir un impact considérable sur la vie de Georgette ? En revenant sur son passé, sur sa vie de jeune adulte, Georgette le lie aussi à l'histoire d'un pays, d'une époque. 

Quel coup de coeur que ce roman ! Une vraie belle surprise ! En un seul roman Sigrid Nunez arrive à dresser un tableau précis, complet, fourmillant de détails des Etats-Unis des années 70. On ne se trouve pas ici cantonné au destin d'un seul personnage. Se mêlent celui de Georgette, d'Ann, de la soeur de Georgette, du père d'Ann, de telle ou telle personne croisée en chemin ... Cet enchevêtrement de vies dépeint une ambiance, une époque.
 Pas besoin d'en dire trop, une phrase, un détail, un adjectif suffisent à éclairer tout un pan de l'Histoire. 

On se plonge avec délice dans ce roman dense et vaste où chaque chose a sa place, où chaque phrase a son utilité.
 Et c'est extrêmement plaisant. On a envie de prendre son temps, de rester dans cet univers si longtemps fantasmé par ma génération (Ah les 70's, époque bénie de liberté, de désir de paix, de libération sexuelle) mais que l'auteur sait rendre de manière plus réaliste : La libération sexuelle n'empêche pas bon nombre de femmes de se faire violer, le désir de paix n'empêche pas les gens de se faire poignarder en pleine rue, la liberté oblige des milliers de jeunes à fuguer afin de vivre en communautés où ils trouveront parfois plus à perdre qu'à gagner. 

On lit ce roman à travers les yeux de Georgette, femme attachante, pourtant banale, dans une situation universitaire qui pourrait la sortir de son milieu, qu'elle exècre, et elle n'en fait rien. Elle abandonne l'université, prend un emploi sympathique mais commun, vit une vie à mille lieues de ce qu'elle avait pu espérer. A vrai dire, elle vit beaucoup la vie d'Ann par procuration, de loin, comme si la volonté de préserver cette amitié prenait le pas sur son propre quotidien.
 Et on peut dire qu'Ann demande de l'énergie... Infatigable, militante acharnée, rebelle à l'autorité, au gouvernement, plus attirée par la condition des Noirs que par n'importe quelle personne blanche en difficulté. Une volonté d'aider poussée à l'extrême, comme pour expier le passer d'une famille enrichie dans l'esclavage quelques siècles plus tôt. Une martyre de la ségrégation. Elle pourrait forcer l'admiration, elle agace, elle a tout mais ne veut rien, sa sainteté n'a d'égal que la haine qu'elle inspire. Et cette charmante brebis n'hésite pas à abattre un policier de sang froid ? Quelque chose ne colle pas, et Georgette veut faire la lumière sur ces événements. 

En bref; un roman extrêmement complet qui demande du temps, mais que l'on lit avec un plaisir inchangé du début à la fin. A lire si l'on aime les college novels, les romans fleuves qui englobent presque une vie entière, si l'on s'intéresse aux Etats-Unis des années 60/70, si l'on aime les destins de femmes, si l'on veut passer un excellent moment et se délecter d'une langue parfaitement maîtrisée.
 On pense à ce sens du détail de Joyce Carol Oates, on en redemande. 


Sigrid Nunez. Et nos yeux doivent accueillir l'aurore. Rue Fromentin, 2014. 405p.

Mardi 7 janvier 2014 à 16:35

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Aller jouer aux trappeurs avec papa...
 

A travers la ramure des arbres, il aperçut quelques étoiles pâles, mais bien plus tard, après que le ciel se fut découvert. Il avait froid et il frissonnait, son coeur battait toujours, la peur s'était ancrée plus profond, s'était muée en une sensation de malédiction, il ne retrouverait jamais la route vers la sécurité, ne courrait jamais assez vite pour s'échapper. La forêt était horriblement bruyante, elle masquait même son propre pouls. Des branches se brisaient, chaque brindille, chaque feuille se mouvait dans la brise, des choses couraient en tous sens dans le sous bois, des craquements bien plus lourds aussi, un peu plus loin, sans qu'il sache vraiment s'il les avait entendus ou imaginés. L'air de la forêt était épais et lourd, il se fondait dans l'obscurité comme s'ils ne faisaient qu'un et se ruait sur lui de tous côtés.
J'ai ressenti cette peur toute ma vie, pensa-t-il. C'est ce que je suis." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/davidvannsukkwanisland.jpg Jim et son fils Roy décident de quitter la vie en société afin de s'installer dans une cabane en Alaska pendant un an. Au programme, pêche au saumon, chasse, ramassage des baies, construction d'abris à bois, de caches... Une vraie vie de trappeur s'annonce pour eux au pied des montagnes, au bord des lacs, dans le silence feutré des pas dans la neige. Roy est venu surtout pour faire plaisir à son père, mais il attend quand même beaucoup de cette vie complètement différente de ce qu'il connait. Sauf que son père ne va pas bien, Roy peut l'entendre chaque nuit, pleurer, sangloter... Et chaque matin la routine reprend, désorganisée, brouillonne, fébrile. Quelque chose ne va pas, il faudrait rentrer à la maison, retrouver Maman et Tracy, mais Roy sent qu'il doit rester ici, que quelque chose de plus grand que lui le retient. S'il part, c'est son père qu'il laisse en danger, mais pour les sauver tous les deux, il faudrait que quelqu'un passe dans les environs, ce qui se fait rare, surtout à l'approche de l'hiver. C'est leur vie, leur destin qui se joue en ces instants, le calme avant la tempête, le silence avant le drame. 

SI vous êtes en quête d'un roman distrayant, léger, beau et positif, passez votre chemin, Sukkwan Island n'est absolument pas fait pour vous. Sukkwan Island s'adresse à ceux qui aiment la littérature qui gratte, celle qui dérange, qui met mal à l'aise. David Vann réussit parfaitement à donner l'impression que l'immensité de la nature étouffe, que l'on assiste à un huis-clos au grand air. Dès les premières pages on attend le drame. On le guette au moindre faux-pas des personnages, dans une parole de trop, dans un sanglot trop fort. On s'y attend, à tout moment, on est prêt. 

Et puis quand le drame arrive on ne comprend pas. Rien ne l'annonçait, il nous saute au visage ne laisse que l'incompréhension et la violence du choc, de l'imprévisible. La seconde partie du roman paraît presque fade en comparaison, on suit le personnage restant, ce que sa vie devient, et même si force détails dérangeants viennent perturber la tranquillité d'esprit du lecteur, le choc était trop fort. On poursuit le roman dans une hébétude incompréhensible, on ressasse : Pourquoi ? Pourquoi comme ça ? Et c'est le talent de l'auteur, réussir à déstabiliser son lecteur par une situation qu'il n'attendait pas, si incompréhensible, si sobre qu'elle en devient violente, plus violente que l'action elle-même. 

C'est pour cela que ce roman est marquant. Au-delà de la relation père/fils, au-delà du malaise provoqué par l'instabilité mentale du père (avant ET après le drame, il faut bien le dire) c'est cette violence sobre qui dérange, qui pose question jusqu'à la fin, même une fois que le livre est fini et que l'on n'a toujours pas les réponses.
 

J'essaye de ne pas trop en dire, pour garder le suspense, pour laisser la surprise. Mais c'est un roman à lire si l'on a les tripes bien accrochées et c'est ce qui m'a plu, surtout quand on connait mes goûts en matière de littérature qui dérange.
  Lecteur sensible s'abstenir... 


David Vann. Sukkwan Island. Gallmeister, Totem, 2011. 200p. 


La première photo vient d'ici 

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Dimanche 22 décembre 2013 à 21:07

 Edisto - Padgett Powell 


" Ce soir, on est bien partis pour le scenario habituel quand le Centaure débarque chez nous. Les coudes appuyés sur le rebord de l'évier pour ne pas faire porter tout mon poids sur mes côtes, je surveille mon dîner qui réchauffe, et soudain je le vois. On ne sait jamais ce qui peut traîner sur nos rivages de malheur; alors je reste là sans bouger. Mais ce qui suit n'est pas aussi inquiétant que je le laisse entendre. Il ne nous tue pas à coups de hache, ni rien. Et pourtant il a quelque chose de pas rassurant : il est étincelant comme un dieu gullah et robuste comme un boucher." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782714455659.jpgLa vie d'un jeune garçon blanc en Caroline du Sud n'est pas toujours très conventionnelle. C'est le cas pour Simon Everson Manigault, douze ans, fils du Docteur (aussi appelée la Baronne), en pleine adolescence. Ses fréquentations sont douteuses : un rade sordide où l'on vend de la bière et où il est connu comme le loup blanc, la maison de sa mère sur la plage  et les heures passées en compagnie de la bonne noire. Enfin, ça c'était avant. Avant que la bonne prenne ses jambes à son cou, lorsque le Centaure a débarqué. Un homme mystérieux, jeune, impressionnant, masculin au possible, et se prétendant le petit fils de cette bonne vieille qui avait filé le plus loin possible. Entre le Centaure et Simon, il va se passer un truc, Une connivence, une entente, un partage inouïs tout au long de cet été. Quelques mois pour grandir, pour apprendre à déchiffrer le mystère de la vie d'adulte, pas évident lorsque l'on est jeune, mais assez intelligent pour déceler les failles et les mensonges de ses parents ainsi que des adultes qui nous entourent. La fin de l'été marquera la fin d'une époque, d'un cycle, d'une vie plus insouciante, mais apportera également son lot de réponses et de leçons. 

Lorsqu'on lit Edisto, on pense forcément à Salinger, Charles Simmons et tous ces auteurs américains talentueux ayant écrit sur l'adolescence, sur le passage à l'âge adulte, sur la perte de l'innocence. Simon Manigault est un prototype de l'adolescent laissé à lui même, indépendant, mature, encore un peu naïf, mais prêt à voir ses illusions voler en éclats. Il est touchant par son assurance maladroite, par sa volonté de montrer qu'il maîtrise tout, de son langage à ses émotions, alors qu'il évolue dans un marasme de questions, d'interrogations et de doutes. 

On le suit à travers un journal, des extraits de nouvelles, c'est son exercice littéraire imposé par sa mère, extrêmement présente et attentive à son développement intellectuel. Dans cette période charnière, on alterne entre le bar et les bières tièdes, et la joie d'un enfant lors d'un match de boxe, l'enfant jouant à l'adulte par moment, afin de correspondre aux volontés de sa mère, et se rendre digne de son père. Il est attachant parce qu'il veut bien faire, parce que malgré sa maturité, il reste un jeune adolescent en proie à des questions terribles, notamment sur l'anatomie féminine, enviant le Centaure, cette figure paternelle et fraternelle à la fois. 

Edisto est un roman doux où transparaît la tiédeur de l'été, le clapotis de l'eau lors des ballades en bateau ainsi que l'odeur du café au lait ingurgité chaque nuit par notre héros. On vogue calmement vers les fissures et les déceptions de l'adolescence, sans à-coups, sans violence, au rythme du bagout et de l'humour de Simon. Edisto est un très beau roman sur l'enfance, l'adolescence, et comment passer de l'un à l'autre lorsque tous nos repères volent en éclats. 


Padgett Powell. Edisto. Belfond, 2013, 228p.

Je remercie les éditions Belfond de m'avoir envoyé ce roman, avec lequel j'ai passé un très agréable moment. 

Vendredi 8 novembre 2013 à 16:49

 Vingt-cinq ans de solitude - John Haines

" Dans  ces beaux étés de l'Alaska intérieur où tant de créatures s'ébattaient, pullulaient et prospéraient, il n'était pas difficile de dénicher un porc-épic. L'un d'eux surgissait parfois le soir devant la maison ou dans le jardin, poursuivant d'un pas traînant un mystérieux voyage à l'aveuglette. Souvent, les chiens laissés libres le débusquaient. Nous entendions des aboiements furieux en amont de la rivière et, tôt ou tard, l'un d'entre eux revenait à la maison la truffe criblée de piquants. Reprenant le chemin des bois, je trouvais ce paisible animal qui passait à l'offensive pour défendre son territoire. Il suffisait d'un bon coup sur son petit groin noir pour le tuer : le corps épais, hérissé de piquants, se détendait progressivement, et dans les yeux sombres, déjà ternes, une lueur s'éteignait." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/4169FCZAZ3LSY300.jpgJohn Haines a quitté les villes polluées et la foule dans les années 50. Direction, l'Alaska. Au fil des années, la cabane rudimentaire s'agrandit, s'ajoute à d'autres logements disséminés dans la forêt. John Haines vit seul, ou en couple, au rythme des saisons. L'hiver, rude, la température descendant sous la barre des -10, -20°C, la nature hiberne, les animaux ralentissent.  L'été, après la fonte des glaces, le soleil sèche petit à petit l'ambiance humide et infestée de moustiques, laissant l'auteur profiter de longues journées propices au travail de la terre, de la chasse. Il n'est pas seul, il en existe d'autres comme lui, des hommes qui ont choisi de vivre loin de l'étouffement de la civilisation, des hommes qui préfèrent la solitude, les grands espaces, l'immensité de la nature et l'aspect immuable des montagnes. Oh bien sûr ils ne disent pas non, ces hommes, à un petit verre pour se réchauffer dans une auberge, à se raconter, à la lumière de la lampe à pétrole, les vieilles histoires des temps anciens, les histoires d'hommes comme eux venus chasser l'élan, le porc-épic, le renard et le saumon sous le ciel immense de l'Alaska. 

Quel dépaysement que de quitter son cocon chaud et douillet afin de plonger dans ce roman du froid, de la neige. On s'emmitoufle dans une grosse couverture et on tourne chaque page dans l'impression de sentir la morsure du vent sur ses joues. John Haines a su créer une atmosphère particulière, qui m'a rappelée Pete Fromm et Indian Creek, bien que l'histoire soit ici moins linéaire. 

Il n'est pas question de suivre le fil du temps afin de dérouler des souvenirs. Les réminiscences sont ici thématiques, mêlées dans de courts chapitres où il est question de chasse, d'hommes perdus dans les montagnes, de la routine, des animaux croisés sur sa route... On quitte l'hiver pour passer à l'automne ou au printemps, évoluant entre les années 50 et 80, mais cela n'a aucune importance. Car dans les souvenirs de John Haines, le temps semble aboli, le monde évolue au rythme de la nature, et non plus à celui des hommes. 

Comme dans le roman de Garcia Marquez, auquel John Haines fait un clin d'oeil dans le titre, il faut marcher longtemps pour arriver dans ces maisons, pour tomber sur ces gens qui n'appartiennent à nulle part, que personne ne recherche car ils sont trop loin, bien trop loin de tout. Cette enclave de vie hors des règles strictes du défilement moderne du temps fait un bien fou, on a l'impression de lire en prenant son temps, comme si ce récit pouvait durer des heures, des siècles...
 

Un récit à apprécier, si l'on a envie d'évasion, de cette ambiance très blanche et silencieuse, perturbée par le halètement des chiens, et le crissement des pas dans la neige ou le chuintement d'une lampe à pétrole. Un récit à dévorer avant d'entrer totalement dans l'hiver, un morceau de vie sur lequel réfléchir, si l'envie d'une retraite loin du monde fait envie... 


John Haines. Vingt-cinq ans ans de solitude. Gallmeister, 2006. 240p. 

Vendredi 1er novembre 2013 à 14:40

 La malédiction du gitan - Harry Crews

" Hester, c'était une normale. Pour dire comme Leroy, elle avait pas été oubliée le jour de la distribution, elle avait tout ce qui lui revenait, bras, jambes, doigts de pied et tout, et en plus elle pouvait parler, entendre et voir. Mais elle avait tendance à se montrer amère. Ses parents étaient sourds-muets et sa première langue c'était les mains. Elle pouvait lire sur les lèvres aussi bien que n'importe qui, moi compris. Mais elle avait tendance à être amère, et je me serais probablement pas mis la colle avec elle si elle avait pas eu ces genoux fantastiques. Elle avait les plus belles cuisses et les plus beaux genoux au monde, et je ne pouvais pas m'en passer." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782070437603175.jpgMarvin Molar aurait un sacré paquet de raisons de l'avoir mauvaise. Tout d'abord il est muet, rapport à un trou dans le palais depuis sa naissance. Ensuite, il est devenu sourd, un bête accident de chaise. Mais il est également nain, et ses jambes, ou plutôt, sa quasi absence de jambe, mesurent sept centimètres. Autant vous dire qu'il faut bien compenser quelque part. Et Marvin a choisi les bras. Surdimensionnés, musclés à l'extrême, des engins de compet'. Abandonné par ses parents lorsqu'il avait trois ou quatre ans, il a été recueilli par Al Molarski, ancien lutteur en collants propriétaire d'une salle de musculation. Autour de lui gravitent un ancien boxeur schizophrène, et un jeune boxeur qui s'est mal remis d'un combat, niveau cérébral, on s'entend. Bref, que des loseurs, des ratés, une vie dans la routine des entraînements, des spectacles miteux afin de récolter un peu d'argent. Heureusement que dans toute cette mouise il y a Hester. Une chouette fille, physiquement parlant. Sur le plan moral, on peut pas vraiment en dire autant, mais Marvin est bien incapable de se décoller d'elle, rapport à une vieille malédiction proférée par un gitan qui en savait long sur les choses de l'amour. Alors on se doute bien que l'arrivée d'Hester au milieu de la testostérone du gymnase d'Al Molarski, ça va rapidement devenir moche. 

J'ai eu la chance que l'on m'offre ce livre lors de mon départ de Nantes, cadeau d'un ancien collègue qui connaissait assez bien mes goûts en matière de littérature. La malédiction du gitan est un roman noir dont la couverture ne paye pas de mine, et ne donne pas forcément envie. Il suffit de lire la quatrième de couverture pour avoir une idée de l'ambiance qui y règne, mais une fois la lecture entamée, il est très très difficile de s'arrêter. 

Ecrit à la première personne, le narrateur, Marvin Molar, nous présente sa vie, son entourage, son quotidien, avec une ironie et un humour d'un cynisme incroyable. C'est un personnage intelligent, désabusé, conscient de ce qu'il a, de ce qu'il est, cultivé. Bref, une sorte de guide parmi les ratés complets que l'on s'apprête à côtoyer. Harry Crews aime les freaks, et il en donne à voir, mais passé la première impression, ces hommes deviennent attachants, avec leurs faiblesses, leurs failles, leurs erreurs.

L'humour de ce roman sauve tout. L'histoire peut être glauque, et elle l'est, ou terriblement pathétique, l'humour de l'auteur apporte une touche de légèreté à une histoire qui ne l'est absolument pas. Il y a une autodérision incroyable, un sens de la formule, et c'est la combinaison de tous ces éléments qui fait passer un excellent moment de lecture.  L'ambiance est très particulière, notamment, je pense, parce que le personnage principal est sourd -muet, que tout se passe dans une sorte de silence, la retranscription des dialogues devenant parfois un jeu de devinettes. Il y règne une atmosphère qui fait appel aux autres sens, la vue, le toucher, l'odorat, mais néanmoins, l'importance des mots et des paroles est primordiale. 

En clair, La malédiction du gitan ravira les amateurs de roman noir américain aux ambiances saturées d'humour noir et de testostérone. Accrochez-vous pour un voyage chez les freaks, dont certains ont plus de coeur que la première jolie fille qui passe. 

Harry Crews. La malédiction du gitan. Folio, 1993 .273p.

Vendredi 11 octobre 2013 à 17:12

 Quand l'empereur était un dieu - Julie Otsuka

" Au salon, elle débarrassa les étagères de tous leurs livres, à l'exception des Oiseaux d'Amérique d'Audubon. A la cuisine, elle vida les placards. Elle mit de côté de quoi assurer le repas du soir et rangea tout le reste dans des cartons : la vaisselle en porcelaine, les verres en cristal, le service de baguettes en ivoire que sa mère lui avait envoyé de Kagoshima quinze ans auparavant, pour son mariage. Elle referma les cartons avec le ruban adhésif qu'elle avait acheté à la quincaillerie Lundy, puis les monta un par un au petit salon de l'étage. Une fois cette tâche terminée, elle condamna la porte avec deux cadenas puis s'assit sur le palier, la robe relevée au-dessus des genoux, et alluma une cigarette. Demain, les enfants et elle s'en iraient." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/quandlempereuretaitundieujulieotsuka9782264046673-copie-1.gifLors de la Seconde Guerre Mondiale, aux Etats-Unis, un racisme visant les japonais explosa, peu après Pearl Harbor. Les familles japonaises qui vivaient en Amérique depuis des décennies furent du jour au lendemain condamnées à l'exil. Entre les agressions, les couvres-feux, les lois diverses restreignant leurs libertés, les japonais n'étaient plus en sécurité nulle part. Quand l'empereur était un dieu parle de ces familles, de ces mères souvent seules et des enfants jetés sur les routes, considérés comme des traîtres à leur patrie. Les maris, souvent emprisonnés pendant des mois afin d'être interrogés sur leurs activités, sont absents de ce récit. On suit une femme, sa fille et son fils. Quittant leur maison du jour au lendemain, entre les voyages en train, dans la chaleur, dans le froid, dans le camp où ils passeront plus d'un an avant d'être "relâchés". Les ordres du FBI sont formels, les Japs doivent quitter les villes, être parqués dans le désert, derrière des barbelés, là où ils ne peuvent espionner personne, mais également là où personne ne peut leur faire de mal. Difficile de se construire lorsque l'on est un jeune garçon, une adolescente, dans un climat d'incertitude permanente, où l'absence du père est aussi dur à vivre que l'exil loin de Berkeley. 

A l'occasion du premier rendez-vous du I Need You To Pick Up A Book, vous aviez plébiscité ce roman de Julie Otsuka, face à celui de Ruth Ozeki. Après cette lecture, je peux déjà commencer par vous dire que j'ai passé un excellent moment, quoique souvent rude, dans ce roman. L'auteur, par ses racines japonaises, a cherché à travers ses deux romans (celui-ci et
Certaines n'avaient jamais vu la mer) à mieux comprendre le sort des japonais vivant aux Etats-Unis avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale. En effet, les camps pour japonais ne sont pas la partie de l'histoire américaine que l'on connaît le mieux. Avec un style simple, mais assez incisif, Julie Otsuka lève le voile sur une part oubliée de l'histoire des Etats-Unis.

Ce qui m'a plu dans ce roman, c'est l'absence de prise de parti. Bien que les personnages principaux soient japonais, qu'ils soient en souffrance et que l'on ne puisse être que de leur côté, l'auteur laisse entendre que les camps de réfugiés avaient plusieurs buts, et tous n'étaient pas malveillants. Bien évidemment, regrouper les japonais dans des camps permettait de les éloigner des villes, des bons petits américains, d'empêcher des trahisons, des complots. Mais les japonais laissés dans les villes eurent à subir des violences, des agressions, et l'éloignement, l'exil, leur a également permis d'échapper à des débordements de violence. Sans toutefois cautionner cette initiative, l'auteur explique simplement que l'on ne peut pas tout noircir, et j'ai aimé ce recul. 

C'est un roman rude, on ne peut pas le nier. Le fait de suivre des personnages enfants ou adolescents renforce la dureté du récit, car l'apprentissage n'est pas fait en douceur. Bien que le camp comporte une école, des magasins etc, il y a un déracinement traumatisant, le regard des voisins, des amis, la honte de ses origines. On apprend aux enfants à dire qu'ils sont chinois, et pas japonais. On cache les bouddhas, on brûle les kimonos, mais même après avoir renié, jeté, détruit tout ce qui pourrait trahir d'où l'on vient, on porte toujours la marque de l'ennemi sur son visage. Julie Otsuka réserve un traitement particulier au personnage du père. Absent de la quasi-totalité du récit, son retour est l'illustration du traumatisme. Comme les vétérans du Vietnam quelques années plus tard, ces japonais séquestrés, emmenés de force en pleine nuits et détenus pendants des années entières apportent leurs fantômes avec eux en rentrant à la maison. 

L'absence de nomination des personnages leur donne un anonymat, mais renforce également l'impression de groupe, de masse. Cette famille japonaise est unique, mais elle est également multiple, représentative de tant de familles japonaises déportées. Et c'est là la grande force de ce roman, mêler l'émotion de l'individualité avec celle du groupe, donner à voir le destin de milliers de personnes à travers trois personnages, jouer avec les sentiments sans tomber dans le pathos, tout en dévoilant un bout d'Histoire inconnu. 

Julie Otsuka. Quand l'empereur était un dieu. 10/18, 2008.151p.

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Dimanche 6 octobre 2013 à 10:06

 
La Légende de Bloodsmoor - Joyce Carol Oates

" Voici Constance Philippa dans sa belle robe mauve et ivoire en piqué empesé ; voici Octavia, dans de multiples tons roses, son décolleté carré voilé de tulle, des volants aux coudes; et Malvinia, une apparition en mousseline de laine, avec des ruches de dentelle blonde et des rubans de velours rose. (Les innombrables épaisseurs vaporeuses de la robe de Malvinia semblent à peine palpables, elles flottent autour d'elle, si légères.) Et Samantha un peu plus simple, en vert pâle; et Deirdre, dans une robe de satin et de popeline jaune, taillée dans un costume de Malvinia, et vraiment très charmante. Ah si seulement l'après-midi melliflue ne déclinait pas aussi vite, gagnée par l'ombre du crépuscule. Si seulement la catastrophe pouvait être évitée.
 
Hélas, il n'y aura aucun signe avant-coureur du Destin - nul ne lui échappera."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/lalegendedebloodsmoor3017773250400.jpgBloodsmoor, Pennsylvanie. En cette fin de siècle, à l'approche inquiétante de l'année 1900, la famille Zinn est encore heureuse, soudée, unie. Le père, l'inventeur  John Quincy et la mère, Prudence, élèvent leur cinq filles dans la tradition respectable de cette famille reconnue et admirée. Les cinq filles sont à marier et quelques prétendants semblent s'intéresser courtoisement aux jeunes femmes. Mais le Destin va se mêler de cette histoire et précipiter la tragédie. Deirdre, la plus jeune, la fille adoptée, est la première à disparaître. Enlevée en plein après-midi sous les yeux effarés de ses soeurs, la jeune femme initiera une suite de malheurs au château des Kiddemaster. Disparitions, fugues, deuils, drames familiaux, trahison, conduite débauchée et contre nature. Rien ne sera épargné à cette famille et le pauvre inventeur et sa femme resteront de nombreuses années sans avoir de nouvelles de leurs filles. La fin du siècle et son cortège de valeurs qui se désagrègent, une Amérique sans repères, en perpétuel changement, La légende de Bloodsmoor peint les malheurs des Zinn à l'aube du nouveau siècle.

Après Les Mystères de Winterthurn, je continue ma plongée dans les romans gothiques de Joyce Carol Oates et je ne suis pas déçue. Cette chronique familiale est dense et a pu satisfaire ma curiosité. Chaque personnage est détaillé, son destin est expliqué, les mystères sont éclaircis. Dès le départ j'ai été très intriguée par cette disparition mystérieuse, et ce que l'on découvre fascine tout en faisant froid dans le dos.
 

La capacité de Joyce Carol Oates à créer un monde, une famille, le tout ancré dans une époque réelle est assez impressionnante. L'histoire des Zinn et des Kiddemaster se mêle à la grande Histoire, à Mark Twain, à Edgar Poe. Il devient difficile au cours du roman de distinguer le vrai du faux, la fiction de la réalité, et c'est extrêmement plaisant, car cela prouve que l'histoire racontée par ce chroniqueur mystérieux est tout à fait plausible, et que le destin de ces jeunes femmes se fond dans l'Amérique de la fin du XIXème siècle.
 

Les différents personnages peuvent inspirer de la compassion, de la pitié, ou même du dégoût et de la colère, mais rien n'est figé. Entre le début et la fin de ce roman, l'opinion du lecteur sur un même personnage peut être complètement différent, preuve de la capacité d'Oates à ne pas figer son récit. Les soeurs Zinn ont toutes un caractère différent et sont des exemples des défauts humains, de la vanité, de l'orgueil, de l'obéissance excessive, de l'adoration ...Rien ne leur sera épargné, ainsi qu'au lecteur.

Comme dans les Mystères de Winterthurn, le surnaturel occupe une place importante. Sans jamais rien justifier ou prouver, l'auteur créée des situations et laisse le lecteur juger. Dans la Légende de Bloodsmoor, le destin de Deirdre est intrinsèquement lié au surnaturel, aux esprits, et les révélations finales du roman appuient d'autant plus ce lien à l'au-delà. Ce surnaturel donne au roman une ambiance gothique que j'ai trouvé formidable. Enfin, au delà de la famille Zinn, Joyce Carol Oates décrit une époque, un pays, des moeurs particuliers. Les destins variés des cinq soeurs permettent d'explorer différentes thématiques : le monde du Théâtre et des Lettres, le monde des médiums et des esprits, les progrès de la science et des inventions, la religion omniprésente mais la plupart du temps bafouée, et les transformations physiques. 

J'ai passé un formidable moment avec ce roman, retrouvant l'ambiance qui m'avait tant plu dans les Mystères, et me plongeant dans une Amérique au tournant du siècle. A lire si l'on aime les sagas familiales, les chroniques, le XIXème siècle et les romans gothiques car on ne peut pas être déçu ! 

Joyce Carol Oates. La légende de Bloodsmoor. Le livre de poche, 2012. 712p.






Mercredi 25 septembre 2013 à 18:38

Des créatures obstinées - Aimee Bender

" Elle leva son coude contre lequel reposait l'enfant dans sa couverture. La tête de leur troisième bébé était en forme de fer à repasser.
C'était un modèle argenté avec une poignée en plastique, et quand il pleurait, ce qui était justement le cas, de la vapeur s'échappait de ses épaules en nuages mesurés. Sa tête était plus grosse qu'un fer à repasser standard et pointue au bout.
Le père s'approcha de sa femme, et la mère ajusta le bout pointu afin qu'il ne lui piquât pas le sein.
"Bonjour, toi. Bonjour, Tête de Fer" dit-elle." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782879295084.jpgQuinze nouvelles. Tristes parfois, métaphoriques souvent, absurdes, tragiques, fantastiques. Aimee Bender nous met face à des situations improbables et incongrues. Une famille de personnes à tête de citrouilles donnent naissance à un enfant dont la tête est en forme de fer à repasser. Dix hommes se voient annoncer au même moment, par leurs médecins respectifs, qu'ils vont mourir. Un homme décide d'acheter, pour se distraire, un petit humain en cage, comme un minuscule animal de compagnie. Une jeune femme se rend à une soirée et se donne pour objectif d'embrasser trois hommes, un brun, un blond, un roux. Un couple se tue et l'inspecteur chargé de l'enquête se focalise sur leur collection de salières et de poivriers. Un garçon naît avec des clés à la place des doigts. Une jeune femme se remémore son adolescence lorsqu'elle croise la personne qu'elle martyrisait alors. Une femme se réveille un matin avec un plat de pommes de terres sur la table de sa cuisine sans savoir comment il est arrivé là... 

J'avais été très touchée par
La singulière tristesse du gâteau au citron il y a quelques mois et avais envie de découvrir un peu mieux le travail d'Aimee Bender. Avec Des créatures obstinées, on plonge dans un monde fantaisiste et souvent cruel. Chacune de ces nouvelles met en scène des personnages atypiques dans des situations improbables afin de créer une surprise chez le lecteur, une interrogation. 

Son style est toujours juste, cernant les émotions, creusant la psychologie en peu de mots. Si certaines nouvelles m'ont moins plu, c'est que je n'ai pas été touchée par leur sujet. Au contraire, certaines m'ont beaucoup marquée, notamment celle intitulée Tête de fer, sur un garçon né avec une tête en fer à repasser. 

La quatrième de couverture compare Aimee Bender à une sorte de Tim Burton au féminin, et ce n'est pas tout à fait faux. Il y a beaucoup de fantaisie dans ces textes et les mondes dans lesquels on est entraîné sont étrangement proches du nôtre, sans y ressembler totalement. C'est en cela que j'ai retrouvé l'esprit de la Singulière tristesse du gâteau au citron. Le quotidien semble normal, mais des détails montrent une incursion de l'irréel dans la normalité, et c'est très plaisant. 

Malheureusement, je crois que la forme des nouvelles ne me correspond pas tout à fait. A chaque fois il me manque quelque chose, j'aimerais que les histoires durent plus longtemps, que chacune fasse l'objet d'un roman, éventuellement. Mais en dehors de la forme, j'ai été réellement séduite par le fond. 

Aimee Bender. Des créatures obstinées. L'olivier, 2007. 187p.





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