La fin des temps - Haruki Murakami

" Une fois la porte fermée, je me trouvai totalement enveloppé de ténèbres. Des ténèbres totales, littéralement, sans le moindre soupçon de lumière. Je n'y voyais goutte. Je ne distinguais même pas ma propre main en l'approchant de mon visage. Je restai un long moment sur place, complètement hébété, comme si j'avais reçu un coup. J'étais en proie à un sentiment d'impuissance, exactement comme un poisson emballé dans du cellophane et déposé dans un frigidaire dont on a refermé la porte. Quand on est brusquement jeté dans les ténèbres totales sans y être préparé, on perd tous ses moyens pendant un moment. Si vraiment elle devait refermer cette porte, elle aurait pu au moins m'avertir avant."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/harukimurakami.jpgCe roman d'Haruki Murakami s'ouvre sur une longue scène dans un ascenseur. On y découvre le personnage principal que l'on va suivre tout au long de ces 600 pages, sans jamais connaître son prénom. Au terme de cette montée, ou descente interminable, notre personnage, un programmeur, va rencontrer une jeune fille un peu boulotte qui ne parle presque pas, ou alors pour baragouiner des phrases qu'il ne comprend pas. Elle le laisse se débrouiller seul dans des souterrains pour se rendre au bureau d'un drôle de vieil homme, un scientifique qui a besoin de notre programmeur afin de coder des données sensibles. Il va devoir aller chercher un système de codage au plus profond de sa conscience afin de les protéger au mieux. En parallèle, un endroit nommé "Fin du monde", et un autre personnage principal ( est-ce le même ? ) qui doit s'adapter à la vie dans cet endroit pour le moins étrange. En effet, là-bas, les animaux sauvages sont des licornes, et chaque personne qui passe la porte d'entrée doit se séparer de son ombre et la laisser mourir derrière le mur d'enceinte. Et ces deux mondes pourraient coexister si l'on ne se rendait pas compte qu'ils sont liés d'une manière ahurissante et géniale.  Sauf que notre programmeur est la clé et que le vieux scientifique a disparu au moment de récupérer les données...

L'avantage de se faire offrir des livres, c'est que l'on a souvent de bonnes surprises. Ca a été le cas avec ce roman. Au début, la littérature japonaise, et notamment celle de Murakami, m'attirait assez peu et je mettais de côté tous les ouvrages de lui que je pouvais trouver, pour plus tard. Et puis je me suis retrouvée avec La Fin des temps entre les mains, et j'ai été complètement transportée dans un univers inconcevable et à la fois d'une limpidité impressionnante. Du côté des personnages, on se retrouve avec un programmeur assez attachant dans sa banalité. Il vit une vie que l'on pourrait qualifier de médiocre, mais il aime ça. Il le dit lui-même, s'il devait recommencer, il ne changerait rien. Et c'est justement la rupture de cette routine qui va donner toute la force au roman. Il y a aussi cette petite boulotte en tailleur rose, qui sous ses airs de princesse va se montrer déroutante, et cette bibliothécaire à l'estomac distendu qui peut avaler en un repas ce qu'un japonais moyen mange en trois jours. On croisera un vieux colonel, des crânes de licornes, un couple qui écoute une cassette de Duran Duran, un contrôleur de métro assez peu compréhensif et une fille qui a perdu son coeur. Le style de Murakami est épatant, il peut nous faire des pages entières sur la manière de choisir son canapé, et ça coule tout seul, on a qu'une envie, en lire encore plus. J'ai aimé sa finesse dans la psychologie, son humour décalé, cette imagination surdimensionnée qui nous fait vivre dans deux univers improbables à la fois, cette manière de bousculer le réel pour nous forcer à voir les choses sous un autre angle ainsi que ce suspense qui prend tout à coup et qui nous force à dévorer les deux cent dernières pages dans pouvoir refermer le livre. Bref, ce fut un vrai coup de coeur. 

Haruki Murakami. La Fin des temps. Points, 2001. 626p.