Jeudi 27 octobre 2011 à 8:58

 Une journée avec Monsieur Jules - Diane Broeckhoven

" C'était tellement étrange, lui semblait-il, de s'être assise à côté de lui en pensant qu'il était vivant. Elle lui avait parlé, convaincue qu'il se lèverait, l'accompagnerait à la cuisine et s'installerait à la table qu'il avait dressée. Cette idée la calma. Jules ne serait tout à fait mort que lorsque sa mort aurait pénétré en elle jusqu'au plus profond de sa moelle. Pour le moment, la réalité ne la frappait encore qu'à l'extérieur, dans ses terminaisons nerveuses. Elle s'infiltrait par ses pores comme de la bruine.
"C'est dur pour ceux qui restent"chuchota-t-elle, et la futilité de cette remarque ridicule l'apaisa un instant. Elle posa sa main, qui avait gardé la chaleur du lit, sur celle de son mari, qui était fraîche. Mais pas froide."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782841114580FS.gif C'est le matin, Alice se réveille tranquillement, avec l'odeur du café chaud qui entre doucement dans la chambre. C'est la tâche quotidienne de Jules, de préparer le café, le petit déjeuner. Et ce matin, lorsqu'Alice se lève, la neige tombe, et Jules regarde ce monde qui devient blanc, par la fenêtre. Après quelques phrases sans réponse, Alice se rend à l'évidence, Jules est mort, là, tranquillement dans son fauteuil, les yeux mi-clos. Que va-t-elle faire ? Elle ne veut pas appeler tout de suite les pompiers, ou son fils, parce qu'elle veut profiter des derniers instants où son mari est encore à elle. Après, il deviendra un cadavre comme les autres, un mort administratif. Elle veut passer la journée avec lui. Seule, et lui parler. Mais c'est un autre programme qui va se dérouler. Car Alice a oublié que ce matin, comme chaque matin de vacances scolaires, le jeune voisin autiste vient jouer sa partie d'échecs à 10h30 avec Monsieur Jules. Et pas question que ce repère soit modifié. Elle va donc devoir s'arranger avec ce jeune voisin ( qui comprend d'ailleurs très vite que Monsieur Jules n'est plus vraiment là. )

J'ai trouvé que ce très court roman était vraiment bien écrit, bien fait, bien pensé. Bref, c'est une belle réussite. On est vite plongés dans l'action, étant donné que dans les trois premières pages, on apprend la mort de Jules. Et même si Alice se met à penser à son mari, à leur vie etc, elle est vite rattrapée par la réalité, et donc cela empêche que l'action s'enlise trop. Malgré une vie un peu mouvementée, on sent tout l'amour d'Alice pour son mari. Maintenant qu'il est mort, elle pardonnerait presque les infidélités, les mensonges. Et c'est justement à ce moment qu'elle retrouve une force étrange. Elle prend bien le temps d'expliquer à son mari qu'elle a toujours tout su, mais que pour ne pas mettre en péril leur amour, elle n'a jamais rien dit, et cela devient assez vite très émouvant. En plus de ces petites confessions, le personnage du jeune voisin apporte une autre dimension à l'histoire. Même si le lieu reste toujours le même, on sort un peu du huis-clos pour y introduire un élément perturbateur. Et la manière dont c'est réalisé est assez bien pensée. Il n'empêche que cela reste tout de même un joli livre sur la vie, l'amour, la mort un peu, mais surtout la vie. Et si vous le lisez, j'aimerais beaucoup votre avis sur la fin, qui peut-être, à mon sens, interprétée de différentes manières. 


Diane Broeckhoven. Une journée avec Monsieur Jules. Paris : NIL, 2011. 109p.

Mardi 24 août 2010 à 12:29

 Une forme de vie - Amélie Nothomb

" Melvin était loin d'être le premier à avoir besoin d'exister pour moi et à sentir qu'avec moi tout était possible. Néanmoins, il était rare que cela me soit dit si simplement et clairement.
Quand je reçois ce genre de propos, je ne sais pas très bien quel effet cela me fait : un mélange d'émotion et d'inquiétude. Pour comparer de tels mots à un cadeau, c'est comme offrir un chien. On est touché par l'animal, mais on pense qu'il va falloir s'en occuper et qu'on n'a rien demandé de pareil. D'autre part, le chien est là avec ses bons yeux, on se dit qu'il n'y est pour rien, qu'on lui donnera les restes du repas à manger, que ce sera facile. Tragique erreur, inévitable pourtant."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/bookcoveruneformedevie68537250400.jpgChaque année, à la fin du mois d'août, Amélie Nothomb sort un nouveau roman, et chaque année à la fin du mois d'août, j'entre chez mon libraire sans savoir quel sera le sujet de ce livre, mais bien décidée à l'acheter, parce que c'est Amélie Nothomb et que j'ai tout lu d'elle. Dès les premières pages j'ai été envoutée par cette histoire peu banale. ( Ce n'est pas toujours le cas je tiens à le préciser, il y a des fois où je suis un peu déçue. Pas cette fois ). L'auteur devient protagoniste de son roman, pour nous raconter un fait, ou plutôt une étrange correspondance avec un dénommé Melvin Mapple. L'homme en question étant un soldat américain basé en Irak qui a lu tous ses livres, et qui souhaite lui raconter sa vie. Après quelques lettres où il raconte son existence avant de s'engager dans l'armée, des problèmes de santé lui imposent un silence de quelques semaines, de quoi paniquer l'auteur qui commence à s'attacher à ce personnage. C'est après quelques pérégrinations que Melvin l'instruit de son problème de santé : il est obèse. Un soldat obèse qui mange pour expier les crimes effroyables dont il est victime. La correspondance se poursuivra jusqu'à un dénouement assez surprenant mais plein d'un humour un peu grave, comme Amélie Nothomb elle seule sait le faire. 

Quel thème étrange, l'obésité dans l'armée américaine basée en Irak. Au début je ne savais pas trop quoi en penser. Et puis le récit est assez bien ficelé il faut le dire. Melvin raconte comment tout à commencé, ce qui a déclenché cette boulimie frénétique, ce besoin de s'empiffrer pour ne pas penser à ce qui était vécu lors des combats. C'est un récit presque touchant, ponctué des lettres de l'auteur, pleines de curiosité et en même temps d'un certain détachement qui semble signifier : J'ai tant de correspondant que je ne peux pas m'appesantir trop longtemps sur vos lettres, mais continuez tout de même à m'en envoyer. Le soldat parle donc des brimades, de l'évolution de son corps, de cette sorte de combat contre l'armée, comme un pied de nez à la barbarie. Le style est bon, toujours cynique, toujours un peu distant, comme pour ne pas s'impliquer totalement dans une relation avec l'humain, mais toujours tellement agréable. C'est un moment d'ironie, très vite savouré, un peu trop peut-être, mais il ne faut jamais s'attendre à des pavés avec Amélie Nothomb. En tous cas, c'est une très agréable lecture, que je vous conseille vivement. 

Amélie Nothomb. Une forme de vie. Paris : Albin Michel, 2010. 169p.

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