Mardi 25 décembre 2012 à 21:47

 Eloge des femmes mûres - Stephen Vizinczey

" Une des horreurs de la prime jeunesse, c'est qu'on n'a pas conscience de sa défaite. Je m'acharnai à demander successivement à chacune des filles assises sur le cheval d'arçons de venir danser avec moi, et j'essuyai, de la part de chacune, un refus catégorique. L'une d'elles descendit de son perchoir et se précipita sur la piste pour répandre la nouvelle de mon érection. Pendant qu'on mettait un autre disque, je me dirigeai vers plusieurs filles qui venaient de quitter leur cavalier, mais, en me voyant, elles éclatèrent de rire et piquèrent un fard. Je n'arrivai pas à comprendre ce qu'il y avait de si ridicule ou de si terrible à désirer cette idiote de Bernice maigre comme un clou. Je continuai de me dire que c'était parfaitement normal, et pourtant je me faisais l'effet d'un pervers. Je m'enfuis honteusement du gymnase et rentrai chez moi la mort dans l'âme. " 

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Andras Vajda est un tout jeune garçon lors du début de ce roman et ne connait absolument rien aux femmes. Il vit en Hongrie avec sa mère, et a une dizaine d'années lorsque la Seconde Guerre Mondiale éclate. Jeté sur les routes puis recueilli par l'armée américaine, c'est là que son éducation sentimentale va vraiment commencer. En côtoyant des femmes plus âgées que lui, il réalise la différence de maturité entre de jeunes filles et des femmes mûres et plus expérimentées. C'est une grande histoire d'amour que va vivre Andras, avec plusieurs femmes cependant. De ses premiers émois adolescents avec la voisine du dessus, en passant par les femmes mariées et celles avec qui il travaille, toutes ces femmes sont aimées, respectées, et puis délaissées dès que l'amour s'enfuit. Mais à travers cette succession de rencontres, c'est de sa jeunesse que parle Andras, de son engagement politique dans la Hongrie communiste, la prise de parti dans l'insurrection de Budapest, son exil en Italie puis au Canada et aux Etats-Unis. C'est la période des changements de mentalité, de changements politiques, sociaux, et le jeune Andras est là pour en témoigner. Mais malgré la gravité de ce qui se passe au dehors des chambres, c'est ce que l'on y vit à l'intérieur qui est développé. La découverte de l'autre, la réciprocité du plaisir, le respect de son partenaire, tout ce qu'il faut pour faire un  sublime éloge des femmes mûres. 

Après avoir entendu beaucoup parler de ce roman, j'ai eu l'occasion de le trouver il y a quelques années, et il traînait dans ma PAL depuis un certain temps. Je ne regrette pas d'avoir entamé cette lecture car j'y ai trouvé une oeuvre extrêmement riche, que l'on ne saurait réduire à de la '"littérature érotique". Car il ne s'agit pas uniquement de cela. Certes, les scènes narrant les rapports sexuels du personnage principal avec ses nombreuses maîtresses se classent directement dans le genre de la littérature érotique, mais la réflexion est beaucoup plus poussée que de simples histoires de sexe. Quelque chose dans le style de l'auteur m'a fait penser à Milan Kundera, peut-être pour cette précision dans l'écriture que j'apprécie chez les quelques auteurs des pays de l'Est que j'ai pu lire. Ce que l'auteur avance sur les relations amoureuses et sexuelles m'a semblé très juste. Il y a un rapport à l'autre complexe, basé souvent sur le désir, mais un désir qui peut être multiple, tout comme les maîtresses d'Andras. Un passage au début du roman insiste sur le fait que l'amour peut prendre des formes très variées, et que l'on peut aimer plusieurs personnes en même temps, et ce principe est exploité pendant le reste du roman. Andras ne peut rester très longtemps avec la même femme, car son amour pour elles est tellement grand qu'il est sujet à une forme de boulimie. C'est un personnage très attachant, qui se pose énormément de questions sur la vie, l'amour, la meilleure manière de déclarer sa flamme à une femme... On passe un excellent moment en sa compagnie, de plus que le contexte historique et politique est extrêmement intéressant. 

Alors lisez ce livre qui parle si bien d'amour, qui parle si bien des femmes tout en ne les épargnant jamais, mais c'est peut-être ça la force de ce roman, aimer sans idéaliser. 

Stephen Vicinczey. Eloge des femmes mûres. Folio, 2011. 284p.

Dimanche 20 mars 2011 à 12:12

 La Plaisanterie - Milan Kundera 

" J'étais donc assis devant trois étudiants tutoyants qui me posèrent une première question : si je connaissais Marketa. Je dis que je la connaissais. Ils me demandèrent si j'avais échangé de la correspondance avec elle. Je répondis que oui. Ils me demandèrent si je ne me rappelais pas ce que je lui avais écrit. Je dis que je ne m'en souvenais plus, seulement la carte postale au texte provocant surgit tout à coup devant mes yeux et je commençais à flairer le vent. Tu ne peux pas te rappeler ? me demandaient-ils. Non disais-je. Et Marketa, qu'est-ce qu'elle t'écrivait ? Je haussai les épaules, afin d'éveiller l'impression que ses lettres traitaient de choses intimes dont il m'était impossible de faire état ici. Au sujet du stage, elle ne t'a rien écrit ? Me demandèrent-ils. Si, dis-je, en effet. Et quoi donc ? Qu'elle se plaisait là-bas, répondis-je. " 


 http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/41menrx7ealss5001225973584-copie-1.jpg  La plaisanterie n'en est pas vraiment une. Ou plutôt si, mais une plaisanterie qui ferait rire un peu jaune, comme un mauvais tour joué par le destin, pour pouvoir rire un peu aux dépens des autres. Ludvik Jahn a essayé de plaisanter dans sa jeunesse. Alors qu'il était étudiant et membre actif du Parti communiste, il a envoyé une carte postale à une amie, pleine d'ironie, et rendant hommage à Trotski. Il n'en fallait pas plus pour que son sort soit changé, qu'il soit exclu de l'université, du Parti, et qu'on l'envoie pendant quelques années travailler dans les mines avec les "noirs", les soldats politiquement dangereux. La deuxième plaisanterie est qu'il a voulu se venger. Se venger de Zemanek, un des anciens camarades responsable de son exclusion. Des années plus tard, il a préparé sa vengeance en la personne d'Helena, la femme de Zemanek. Il va la séduire, il va même coucher avec, comme c'est planifié dans son esprit depuis presque toujours. Au fil des ans il a construit sa haine du Parti, sa haine des anciens camarades, même de ceux avec qui il jouait de la clarinette. Il veut oublier son passé, se venger aveuglément de tous ceux qui ont levé la main, le condamnant à une vie triste, grise, morne. Il y a aussi Lucie, une jeune fille qu'il a aimée quand il était soldat, et qui n'a pas voulu se donner à lui. Alors il l'a chassée, mais elle passera sa vie à se retrouver sur sa route, comme une autre plaisanterie encore moins drôle. Tous les personnages de l'histoire ont un lien entre eux, parfois infime, mais tout de même, ils servent tous à mettre en place ces plaisanteries, ces farces tragi-comiques commanditées par d'invisibles Parques. 

Et bien, moi qui avait peur de Kundera, je referme ce livre en soufflant, comme après avoir eu une grosse frayeur et s'être rassuré. Je m'attendais à une écriture très abstraite, alors que c'est tout le contraire. Il n'y a rien de définitivement plus ancré dans le réel et dans le tragique de l'existence que l'écriture de Kundera. Ludvik est un personnage qui fait frémir. On ne sait pas si sa vie est une succession de malchances, ou bien s'il met lui-même en scène ce qui lui arrive ( inconsciemment, et donc devient l'auteur même de son destin et de ses mésaventures. ). Il se trompe de combat ce Ludvik, et il ne s'en rend compte que très tard, il se venge des mauvaises personnes, il veut absolument imputer son malheur à d'autres, alors qu'il l'a peut-être créé tout seul. Le personnage de Lucie est touchant, et on se sent pris d'une sorte de pitié lorsqu'on la voit, aux prises avec son amour un peu trop grand, mais spirituel, et repoussant à corps et à cris le contact physique. Là encore, on se rend compte que Ludvik est égoïste, qu'il s'écoute plutôt que de s'intéresser aux autres. Mais tout n'est pas perdu, car cette idée fait aussi son petit chemin dans sa tête, et au fil des évènements, il va commencer à se rendre compte de la source du problème. Et c'est tant mieux, car le lecteur aurait du mal à supporter plus de sabotages. Si vous aimez déjà Kundera, alors c'est à lire, sinon, je pense que c'est une bonne porte d'entrée pour commencer.

Milan Kundera. La Plaisanterie. Paris :Folio, 2008. 455p.

Vendredi 29 janvier 2010 à 22:58

 
 
 Mademoiselle Else - Arthur Schnitzler

" Il faut que j'allume la lumière. La fraîcheur tombe. Fermer la fenêtre. Tirer le rideau ? ... Inutile. Personne n'est posté sur la montagne d'en face, avec une longue vue. Dommage... " J'ai là une lettre, monsieur von Dorsday..." Après dîner, ce serait mieux, au fond. L'ambiance est plus détendue. Dorsday aussi... Je boirai peut-être un verre de vin, avant. Mais si l'affaire était arrangée avant le dîner, j'aurais davantage de plaisir à manger. Pudding à la merveille, fromages, fruits divers. Et si monsieur von Dorsday refusait ? Ou s'il s'enhardissait ? Mais non, jamais personne ne s'est enhardi avec moi." 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782253063445G.jpgUn court extrait, pour ne pas trop dévoiler de l'histoire. Ce livre fait partie de mon programme pour les cours, la couverture encore une fois m'avait séduite. L'histoire est assez simple.  Une jeune fille, Mademoiselle Else, en vacances avec sa tante, se voit imposer une requête par ses parents. Son père n'a plus d'argent, et risque la prison s'il n'apporte pas une certaine somme, rapidement. Le seul espoir est un vieil homme riche, qui pose une unique condition avant de signer le chèque : pouvoir contempler Else, nue. Les pensées de la jeunes filles oscillent donc entre l'angoisse de la demande, la stupeur lors de la réponse de l'homme, l'impasse dans laquelle elle se trouve. Jamais autre chose que ses pensées, toutes désordonnées, où le trouble est palpable. 

Je dois avouer que le fait que ce livre soit assez court m'a arrangé, étant donné  que je ne suis pas une adepte du roman du flux de conscience. Mais là, l'histoire est assez prenante, et l'auteur sait s'y prendre pour créer un véritable suspens. Jusqu'au bout, il est assez difficile de deviner la fin exacte de l'oeuvre. Mais ce manque d'organisation des pensées, cette jeune fille si incohérente, au bout d'un moment ça m'a un peu lassé. Je pense que je préfère des ouvrages plus construits, avec de réels dialogues, un point de vue mon restreint. Mais c'est tout de même une lecture qui n'est pas désagréable. 

Arthur Schnitzler. Mademoiselle Else. Paris : Le livre de poche, 1993. 94p. 

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