Le Quart - Nikos Kavvadias

" Diamandis, étendu sur sa couchette, a peur. Il est couvert de boutons. Est-ce la chaleur  ? Mais la fièvre ? Il écoute la sirène. Il se rappelle la femme, la robe blanche qu'elle a seulement relevée, sans l'ôter. La fourrure crépue de son ventre. Il tire à lui le drap trempé et le repousse du pied. Les yeux de la femme étaient innocents, affables. Le pilotin sourit et s'apaise. Si elle avait eu quelque chose, elle me l'aurait dit, comme la première fois, la fille de Lomé. Sa mère, malmenée par la vie, vêtue de noir. Devant la porte, à côté de la grande jarre du basilic, était appuyé le sac de marin, plein a craquer. Sa soeur a cueilli un oeillet et le lui a donné. Puis elle s'est retirée. Sa mère n'a pas pleuré. Dans cette île les femmes ne pleurent  jamais devant les autres. Quand on pleure, c'est comme si l'on se dévêtait, c'est pire."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782070359479.jpgMon père m'a offert ce livre à Noël dernier, une histoire de marins, toujours des histoires de marins, parce qu'il aime ça, et parce que j'aime ça aussi, sentir le roulis des bateaux pendant que je lis, pouvoir respirer la mer rien qu'avec des mots. Alors après Giraudeau, Kavvadias est un auteur qui décrit la mer d'une manière extrêmement poétique. Et qui s'y connait, parce qu'il a passé une partie de sa vie sur les bateaux, et que les quarts, il les connait; Le roman est divisé en trois parties. La première est une succession de dialogues de marins durant les quarts. Les deux autres parties alternent dialogues et passages narrés, des histoires que ces marins grecs gardent en eux, longtemps après les avoir vécues, s'ils les ont vraiment vécues, ou était-ce un rêve peut-être. Ils sont sur un bateau qui va en Chine, ils ont tous vécu avant, sauf Diamandis, le jeune, qui est malade à cause d'une femme, prise trop vite, trop au hasard dans un port, n'importe lequel. Les histoires de marins sont toutes les mêmes, elles parlent de femmes. De ces trois catégories de femmes : les mères, bénies soient-elles, les putes, et les autres, celles qui ne demandent même pas d'argent pour se faire prendre, celles que l'on épouse et que l'on retrouve avec un autre quand on rentre. Les femmes sont partout, dans tous les ports, sur les bateaux parfois, pour une nuit ou pour toute une vie de souvenirs. 

Ce fut une très agréable lecture, déjà parce que le style de Kavvadias frise l'obscène et l'extrême poésie. Il y a des récits traditionnels, et des métaphores, des récits comme des contes, qui pourraient être racontés par tous les marins du monde. On y parle de femmes mais aussi de ceux qui sont devenus fous à ne jamais rester sur terre, des vieux qui meurent, de ce qu'on fera à terre. On parle du passé, de ce qu'on a volé, revendu, des passages en prison, des heures de quart, passées toutes à essayer de fumer des cigarettes humides et boire du café toujours trop fort, ou jamais assez. Il y a les heures d'attente, les heures de panique, quand le brouillard n'aide même pas à discerner les autres bateaux. Toutes ces heures à tuer sur des bateaux poubelles, qui ont beaucoup trop d'années derrière eux, et qui, cercueils flottants, conduisent les marins selon leur bon vouloir. Il n'y a pas de récit vraiment précis, pas d'histoire à suivre, si ce n'est la traversée de ces grecs, mais encore, il ne s'y passe rien. L'absence d'action reflète toutes ces heures à attendre d'arriver au port, à espérer le port, et une fois arrivés, espérer repartir au plus vite. Mais plus que tout, c'est un roman qui apprend à respecter la mer, à ne pas chercher à la contrôler, et à s'y soumettre. 

Nikos Kavvadias. Le quart. Paris : Folio, 2008. 340p.