Dimanche 23 février 2014 à 8:48

 


" Coyle s'accroupit pour se cramponner au corps et le hale vers les marais, progressant d'abord à reculons, puis il change de côté et le fait rouler vers le bord en s'aidant de ses mains. Les yeux vitreux se révulsent une dernière fois avant de sombrer dans le noir linceul liquide. Il donne une poussée avec sa jambe, regarde le dôme du crâne jeter une faible lueur, happé par ce néant aquatique. Coyle est toujours là, attendant que la dépouille ait disparu, quand il avise une botte, une seule botte remontée des profondeurs comme pour l'appeler." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/9782226256072g.jpg Dans l'Irlande du XIXème siècle, les propriétaires terriens ont tous les droits concernant les paysans vivant sur leurs terres, et expulser des familles n'est pas vraiment un problème. C'est le cas de la famille Coyle, chassée sur un coup de tête car Mr Hamilton, le maître de séant, a décidé qu'il en serait ainsi, sans aucune autre raison. Sur un coup de colère, Coll, le père de cette famille tombée en disgrâce, rudoie le fils du propriétaire qui succombe à une chute malheureuse. Obligé de fuir, de se cacher pour ne pas être pendu, Coll Coyle est contraint d'abandonner sa famille et de vivre en fugitif. Faller, l'homme de main d'Hamilton, est bien décidé à le retrouver, même s'il doit pour cela aller jusqu'au bout du monde. Et justement, en embarquant sur le premier bateau prenant des passagers, c'est vers l'Amérique que Coyle pense échapper à sa ruine. Mais le sort que lui réserve le continent plein de promesses est peut-être encore pire que la traque de tout une vie. Et qu'importe la distance, l'Irlande continue de rester présente à son esprit, et vivant l'espoir de rentrer un jour chez lui. 

Ce roman débute dans une atmosphère incroyable. L'Irlande du XIXème siècle y est présentée sous son aspect le plus rude, mais aussi le plus beau. L'auteur accorde une place prépondérante à la nature, aux éléments, aux animaux. Le contexte social est vite brossé, une lutte des classes, l'oppression des faibles par les propriétaires terriens et la misère du quotidien sont au coeur du drame initial de ce roman. Le personnage principal, Coyle, acculé à une mort certaine, doit fuir sa famille, fuir sa terre. Et la terre n'est pas une mince affaire pour les irlandais, Paul Lynch le montre tout au long de l'histoire. En Amérique, le lien à l'Irlande, aux racines est extrêmement important.

Pourtant, ce roman présente quelques longueurs, une mise en route parfois délayée à l'extrême. A moins que la quatrième de couverture n'en dise un peu trop. Le départ pour l'Amérique y est mentionné, et l'on s'attend à ce qu'il ait lieu assez rapidement, or ce n'est pas le cas. Par conséquent, la première partie en Irlande finit par s'essouffler un peu. Toutefois, les rebondissements qui accompagnent notre héros (malgré lui) donnent un rythme à l'histoire.

La dualité des deux personnages qui se poursuivent est très intéressante. Faller, l'homme de main des Hamilton, prêt à partir au bout du monde, est un homme sans aucune pitié, cruel presque pour le plaisir, indifférent aux émotions. Se sortant de nombreuses situations délicates, il est presque plus héroïque que le héros, il pique la curiosité et l'admiration, et pourtant, c'est un méchant, on ne peut l'aimer. Cette course poursuite aux tours parfois épiques, proches d'un bon western, se solde par une fin vaine, médiocre, reflet des espoirs déçus.

Je me rends compte qu'il y a beaucoup à dire sur ce premier roman qui n'a peut-être pas été un coup de coeur, mais possède de beaux atouts, notamment une écriture très poétique. Petit bémol, l'auteur aime à changer de sujet à différents paragraphes d'intervalle sans vraiment préciser de qui il parle à présent, ce qui crée de nombreuses confusions. Et puis certains personnages mériteraient d'être approfondis, Le vieux Hamilton et la femme de Coyle, notamment. On sent autour d'eux des mystères, de vieilles histoires que l'on voudrait connaître et qui restent sans explication. Pour un premier roman, Paul Lynch s'en sort bien et plante surtout les graines d'une veine littéraire intéressante, à poursuivre et à creuser.


Paul Lynch. Un ciel rouge, le matin. Albin Michel, 2014. 288p. 

Lundi 24 juin 2013 à 10:18

 Skippy dans les étoiles - Paul Murray 

" - Pour ton information, il y a deux équipes de première division qui m'ont appelé cet été pour me proposer de me prendre à l'essai.
- La première division de masturbation ? riposte Dennis
- Ouais, si y avait vraiment une première division de masturbation, tu serais David Beckham" ajoute Niall.
S'emparant d'un micro imaginaire, Dennis adopte l'accent relâché de l'Estuaire : 
" La masturbation a beaucoup changé depuis le temps où j'étais un jeune gars, Brian. De mon temps, nous nous masturbions pour le seul amour de la chose. Nous le faisions jour et nuit. Tous mes gamins de notre ville. Sur le vieux terrain vague, contre le mur de la maison... Je me souviens que Maman sortait et criait : "Arrête de te masturber comme ça et rentre prendre ton  thé ! Tu n'arriveras jamais à rien si tout ce à quoi tu penses, c'est à te masturber!" Dingues de masturbation, nous étions. Vos jeunes masturbateurs d'aujourd'hui, cependant, c'est rien que pour l'argent et les contrats publicitaires. Je m'inquiète parfois que la masturbation devienne un sport dévoyé." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/skippy7d1b4083051w30025d84.jpgDaniel Juster, dit "Skippy", se rend au Ed's, un fast-food du coin, avec Ruprecht Von Doren, dit "Von Turlutte".Jusque là, rien d'anormal. La situation atteint son climax dramatique lorsqu'en plein concours de "qui mangera le plus de beignets?" Skippy s'écroule sur le sol. A partir de là, il faut rembobiner le fil pour savoir comment ces deux adolescents en sont arrivés là.  Le décor ? Seabrook College, une prestigieuse institution irlandaise, son cortège de prêtres enseignants mais aussi d'enseignants normaux. L'internat, les réveils brumeux, le goût du chlore lorsque l'entraînement de natation commence, les journées interminables à traîner avec un obèse qui pense avoir cerné les grands mystères de l'Univers, les médicaments pris en douce, les trafics de Ritaline, la fille au frisbee qui ne posera jamais les yeux sur vous parce qu'elle est bien trop belle pour ça, les jeux-vidéos, les coups de fil à Papa pour continuer le Jeu et surtout, surtout ne jamais parler de Maman... Dans les méandres de l'adolescence, Skippy peine à trouver sa place, mais ce ne sont pas les adultes de Seabrook qui vont pouvoir lui venir en aide. Soit ils ont autre chose à faire, soit ils s'en foutent totalement, soit leurs problèmes sont beaucoup plus importants que ceux de Skippy. Dans ce climat de belle hypocrisie, de malaise adolescent et de questions existentielles, Skippy va mettre en marche quelque chose de beaucoup plus grand que lui, mais cela, il ne le sait pas encore. 

Skippy dans les étoiles est un roman auquel on peut accrocher, ou pas, mais qui ne peut pas laisser son lecteur indifférent. Les thèmes abordés par Paul Murray sont totalement d'actualité et interpellent, dérangent. Le lecteur est plongé au coeur de la vie d'un établissement scolaire privé et découvre la vie des élèves comme celle des professeurs. 

Les personnages sont nombreux, mais Paul Murray prend le temps de leur donner à tous une personnalité, un relief. On s'attache à certains, et on en méprise beaucoup d'autres. Skippy est un garçon extrêmement attachant, totalement perdu, ayant besoin d'aide mais ne trouvant aucune main tendue face à son malaise. Noyé parmi tant d'autres élèves, il passe totalement inaperçu. Sa timidité, sa stature chétive et sa discrétion ne l'ont jamais démarqué des autres élèves et il faut attendre une manifestation physique de son mal-être pour qu'il sorte enfin du lot. 

Avec un humour assez cynique et parfois décalé, comme on peut le voir dans l'extrait choisi au début de l'article, l'auteur nous plonge dans la vie de ces adolescents. On n'échappe ni aux blagues grasses et douteuses, ni aux petites mesquineries quotidiennes, et c'est la force de ce roman. On passe totalement du côté des élèves et l'on contemple l'indifférence du corps enseignant. Et lorsque l'on passe du côté du corps enseignant, on remarque que les préoccupations les plus importantes n'ont rien à voir avec les élèves. Un monde sépare adolescents et adultes, et seul un évènement imprévisible et perturbant va permettre de les relier. 

C'est un roman très bien écrit, dont les presque 700 pages se dévorent facilement, une fois le décor bien planté. Cette alternance d'humour noir et grinçant et de passages assez émouvant laissent une étrange impression qui n'est pas déplaisante. On se prend d'affection pour ces jeunes, on leur en veut de se laisser si facilement attirer par la drogue, la volonté de faire n'importe quoi, le manque de respect dont ils font preuve au quotidien. Mais en y réfléchissant, on se demande si c'est réellement leur faute. A vivre dans un environnement qui ne fait aucun cadeau, où chaque jour est une résistance aux autres, tout cela sous une protection factice d'adultes qui se désintéressent de tout ce qui ne se rapporte pas à leur petite vie, ne deviendrait-on pas exactement comme eux ? Ne serions-nous pas tentés par quelques cachets de Ritaline, par l'humiliation des plus faibles, la transgression permanente des règles, rien que pour le plaisir de se savoir en vie ? C'est un roman qui pose des questions, notamment sur la gestion des adolescents en Irlande, sur le fossé creusé entre ce qu'attendent ces institutions prestigieuses et la réalité de ce que peuvent donner ces jeunes. C'est un roman qui confronte deux mondes, les adultes et ceux qui apprennent à le devenir.  C'est un roman à lire si l'on s'intéresse au côté sociologique des choses (comme ça avait pu être le cas dans Une place à prendre), mais aussi si l'on a envie de côtoyer Skippy et sa bande de copains. Et de savoir s'il finira par embrasser la belle Lori, parce que finalement, à son âge, c'est peut-être sa préoccupation la plus importante...

Encore une fois je tiens à remercier les éditions Belfond pour m'avoir envoyé ce roman.
  Et je vous mets aussi l'avis de Chocoladdict, qui a comme moi lu et aimé ce roman 


Paul Murray. Skippy dans les étoiles. Belfond, 2013. 676p. 

Jeudi 24 mai 2012 à 9:00

 Chimères - Nuala O'Faolain

" En attendant de récupérer mes bagages, à Shannon, j'étais derrière deux énormes types, devant le tapis roulant. On aurait dit deux chiens d'attaque, pensai-je, prêts à sauter pour saisir leurs sacs entre leurs crocs. Comme je n'arrivais pas à passer et que je murmurais connards, ils me sourirent et l'un d'eux dit : "Vous avez tort de nous parler comme ça, nous sommes des visiteurs. Vous vous devez d'être aimable avec nous. C'est la première fois que nous venons ici."
Je leur rendis leur sourire et leur bredouillai: "Oh, je suis désolée. Vous êtes vraiment les bienvenus en Irlande !"
Je m'éloignai en souriant intérieurement. Moi, l'ambassadrice ! Moi - qui n'ai même pas connu les anciennes livres irlandaises !"

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782264040787.jpgKathleen de Burca est irlandaise, mais a quitté son pays natal à la fin de sa scolarité au Trinity College, afin de gagner Londres et d'y faire sa vie. A la cinquantaine, alors que son métier de journaliste de voyage commence à la lasser, son ami et collègue Jimmy décède. C'est un tournant décisif. Kathleen doit retourner en Irlande ( pourquoi ? On ne sait pas vraiment, quelque chose comme une quête d'identité et un besoin instinctif de retrouver ses racines.) Elle se souvient d'un article lu dans sa jeunesse où il était question d'une histoire d'adultère et de divorce au moment de la Grande Famine. Elle se dit qu'après quelques recherches elle pourrait écrire un livre sur le sujet et s'envole donc pour l'Irlande. 

Pour une fois je vais vous parler d'un livre que j'ai arrêté. Ce qui ne m'arrive pratiquement jamais. En général, même quand je ne suis pas complètement accrochée, je fais l'effort d'aller jusqu'au bout. Mais là je n'ai pas pu. Une fois les 120 premières pages passées, je me suis dit que ce ne serait vraiment pas possible de continuer. Et je vais tenter de vous expliquer pourquoi. Le personnage principal de cette histoire, Kathleen de Burca, est l'archétype même du personnage insupportable avec qui l'on n'a pas envie de passer le moindre moment. Et sur cinq cent pages, c'est dur à supporter. Je sais que les personnages ne sont "que" des personnages, mais j'ai besoin de pouvoir créer un lien entre eux et moi, d'avoir une sorte de relation avec eux, de m'y attacher. Ici, rien de tout cela. Le personnage de Kathleen est complètement autocentré, elle n'a aucune idée de pourquoi elle s'intéresse à la Grande Famine ( à part une impression que c'est très important et que ça fait partie de ses racines). Elle passe son temps à comparer ce qu'elle voit, fait ou lit à des moments de sa vie qui, sans vouloir être désagréable, n'ont aucun intérêt pour le lecteur. 
Je pouvais encore comprendre son malaise quant à son corps, son âge etc. Mais alors comparer la Grande Famine irlandaise aux famines en Afrique, je dis non. Elle a l'impression de revenir faire un pèlerinage sur la terre de son enfance, et elle enfonce des portes ouvertes d'une platitude aberrante. De plus, le style de l'auteur n'a pas su me convaincre ( à moins que ce ne soit la traduction, je ne suis pas certaine.) Des phrases bancales, d'autres qui sortent de nulle part et qui n'ont aucun rapport avec le sujet initial. 

J'espère me tromper sur ce livre, et être passée à côté de son intérêt principal. Parce que ça a été un début de lecture douloureux, et qu'il doit bien y avoir des personnes qui ont aimé ce livre. En tout cas, je l'espère. 

Nuala O'Faolain. Chimères. 10/18, 2006. 542p.

Lundi 12 avril 2010 à 10:53

 Carmilla - Sheridan le Fanu

" Notre visiteuse se trouvait dans une des plus belles pièces du schloss, qui était assez imposante. pendue à la paroi en face du lit, on voyait une tapisserie de teinte sombre sur laquelle Cléopâtre portait un aspic à son sein ; et des scènes classiques, d'un caractère solennel, au couleurs un peu fanées, s'étalaient sur les trois autres murs. Mais les autres motifs décoratifs de la pièce offraient assez de sculptures dorées pour compenser amplement la tristesse de la vieille tapisserie. Des bougies brûlaient au chevet du lit où la jeune fille était assise, sa mince et gracieuse silhouette enveloppée dans le doux peignoir de soie, brodé de fleurs et doublé d'un épais molleton que sa mère lui avait jeté sur les pieds pendant qu'elle gisait sur le talus. Qu'est-ce donc qui, au moment où j'arrivais tout près du lit et entamais mon petit discours de bienvenue, me frappa soudain de mutisme et me fit reculer de deux pas  ? Je m'en vais vous le dire." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782253087793.jpgCela faisait un moment que j'avais envie de lire Carmilla, depuis que j'avais lu la critique de
MeL en fait. Et puis mon charmant libraire me l'a offert ( c'était  un exemplaire offert à la fin de mon stage). Hier soir je me suis donc plongée dans l'histoire de Carmilla. La jeune Laura est la narratrice de cette étrange histoire. Alors qu'elle vit dans un château avec son père et ses deux gouvernantes, une jeune femme et sa mère sont victimes d'un accident de carriole, juste devant les yeux de Laura. La mère doit repartir rapidement, mais la jeune fille d'une santé fragile, est laissée aux bons soins du père de Laura. Laura et Carmilla vont devenir très amies, très intimement amies si je puis dire. 

Mais depuis l'arrivée de cette belle inconnue, Laura est en proie à des cauchemars où elle ressent une vive douleur à la gorge, comme si deux aiguilles s'y enfonçaient. Elle devient de plus en plus faible, atteinte d'un mal inconnu, mais qui a déjà tué nombre de jeunes femmes du voisinage. Est-ce que tout ceci est la responsabilité de la belle et mystérieuse Carmilla, qui s'enferme à clé dans sa chambre la nuit, et refuse de donner des informations sur son passé, sa famille, la destination de sa mère... Le style de Le Fanu est, comme le précise la préface et la note du traducteur, assez décousu, parfois incohérent. Mais cela peut s'expliquer car l'auteur écrit Carmilla juste après la mort de sa femme, et un an à peine avant de mourir lui-même. Malgré quelques petites incohérences, c'est un récit vraiment prenant, court mais plein d'action et de rebondissements. J'ai vraiment apprécié, c'est très très distrayant par rapport à mes livres de cours. Je le conseille fortement.

Sheridan Le Fanu. Carmilla. Paris : Librairie Générale Française, 2004. 123p.

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