Mercredi 3 avril 2013 à 11:55

 Corps Mêlés - Marvin Victor 

" Jamais je n'ai été, ni une mère, ni une épouse, à proprement parler, mais j'ai eu un mari et ma fille. J'étais entrée dans le monde des adultes, notamment celui des femmes, et j'en étais sortie aussitôt, échevelée, désenchantée, mais incapable de rebrousser chemin, vacillant donc entre ces deux mondes, l'un pas moins criminel que l'autre. Petite déjà, je savais que c'est une horreur un enfant qui crève avant sa mère, et je reléguais cet avis au rang d'une certaine forme de fausse couche à retardement, ayant d'ailleurs longuement pensé que ma mère, elle, se tua rien que parce qu'elle me voyait mourir, avant elle. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/corpsmeles.jpgUrsula Fanon a beau avoir quitté le pays de Baie-de Henne depuis longtemps, c'est à cette terre familière qu'elle pense, lorsque le séisme frappe son immeuble, enveloppant dans ses décombres sa fille, déjà grande et presque absente depuis longtemps. Ursula, elle, repense à sa propre mère, qui partait des semaines pour revenir échevelée, épuisée, et toujours aussi mystérieuse. A son grand-père, les yeux noyés dans cet alcool blanc qui lui chauffait le sang, à sa marraine et ses nombreux amants. Elle est partie alors qu'elle n'était encore qu'une toute jeune fille. Elle a quitté le Pays qu'elle ne supportait plus, pour rejoindre la capitale, Port au Prince. Elle a quitté Simon Madère, lui qu'elle avait bien connu dans sa jeunesse, qu'elle retrouve trente ans plus tard, en plein coeur du chaos. C'est pour lui parler qu'elle se rend chez lui, qu'elle va étirer les heures, laisser faire les silences, et évacuer tous ces souvenirs. Les lâcher comme un torrent, dans un discours fleuve, afin qu'il comprenne, lui, Simon Madère, qu'Ursula ne l'a jamais oublié. Comment aurait-elle pu, avec son enfant dans le ventre, son souvenir vivant en elle de manière aussi ardente. Et pendant quelques heures, le lecteur, suspendu aux mots d'Ursula, à ses souvenirs et à ses morts, en oublierait presque les corps qui se mêlent, dehors, dans la poussière et le bruit de la terre qui gronde. 

Depuis 2011, ce roman avait été mis de côté, peut-être à cause d'appréhensions concernant la difficulté de lecture. En effet, Marvin Victor n'est pas un auteur simple à lire. Mais pour peu qu'on s'y accroche, que l'on se concentre, ce roman est une pépite. Construit avec de longues phrases et beaucoup d'appositions, il lui faut parfois tout une page pour développer son propos. Les phrases s'étirent, on risque de se perdre plusieurs fois, les sujets changent en cours de route. Il faut parfois tout reprendre au début. Mais une fois que le rythme est lancé, que l'on s'habitue à la mélodie incantatoire de ce texte, à sa scansion,  on découvre un roman faisant écho à toutes les traditions haïtiennes. 
Il y a quelques années, je découvrais cette littérature par le biais d'
Hadriana dans tous mes rêves, et depuis cette littérature ne cesse de m'intriguer. Il y a en effet une mystique très présente, un rapport au corps, aux morts, extrêmement sensuel. Ici, tous les sens sont stimulés, des odeurs de fruits ou d'animaux aux toucher des hommes sur la peau des femmes, le goût âcre des cigarettes et du rhum blanc, la vision troublée par le soleil et la poussière. On est directement plongé dans un univers extrêmement bien décrit, finalement assez peu expliqué mais tellement présent, dans chaque phrase, chaque chapitre, que l'on se fait rapidement une image de l'endroit qui nous accueille le temps du roman. 
Les personnages sont complexes, travaillés, remplis de rêves inaboutis, d'espoirs déçus et de souhaits d'une existence qui ne pourra jamais être atteinte. Malgré leurs désirs d'évoluer, d'avancer, Ursula et Simon ne feront jamais partie de cette population de Port au Prince. Ils portent en eux, de manière trop visible, la marque de leurs origines, les traces du Pays de Baie-de-Henne. 
Ces corps mêlés sont ceux des hommes et des femmes dans l'épanouissement de la chair, dans le sexe et les attouchements, au milieu de la nuit, ou bien en plein jour, sous le soleil, mais aussi ceux des morts, des victimes du séisme, jetés en tas dans les fosses communes, où pour une dernière étreinte ils se mélangent. 

C'est un roman complexe, une écriture exigeante qui au premier abord peut rebuter le lecteur, mais avec de la concentration, on découvre un univers riche, porteur d'une symbolique énorme, et de personnages que l'on peine à quitter. 

Marvin Victor. Corps Mêlés. Gallimard, 2010. 248p.

Mercredi 3 février 2010 à 21:38

 
 Hadriana dans tous mes rêves - René Depestre

" Malgré la courte distance qui séparait la place d'Armes de l'église, nous y arrivâmes tout essoufflés derrière le cercueil. La décoration joyeuse du lieu saint n'avait pas changé. Le père Naélo n'avait pas fait remplacer les oriflammes aux couleurs vives des noces par des tentures de deuil. On pouvait croire à  la reprise pure et simple de la cérémonie de la veille. Après le Kyrie eleison chanté par les bonnes soeurs, les paroles du Livre de la Sagesse et de l'Evangile selon saint Jean, lues par le père Maxitel, l'homélie du père Naélo nous ramena sans ménagement à l'atroce réalité."


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782070712557.jpgPremier roman que je lis de ce poète haïtien, pour un cours sur les littératures francophones. Je ne savais vraiment pas à quoi m'attendre, et j'ai été agréablement surprise. Les 200 pages ont filé dans la soirée, naturellement. Cette histoire est celle d'une jeune femme blanche, Hadriana, qui meurt le jour de ses noces. Partout sur l'île, la disparition prématurée de cette beauté envoutante excite les rumeurs, les histoires. Certains racontent des histoires vaudou sur un étrange papillon qui déflorerait les vierges, et qui aurait pu tuer Hadriana. Le jeune Patrick, cousin d'Hadriana, ne sait pas trop quoi penser de tout ça, d'autant que la veillée funèbre se fait sur la place publique, et qu'une sorte de carnaval burlesque occupe une partie de la nuit. Le plus étrange reste le lendemain de la mise en terre. Hadriana n'est plus. C'est à ce moment que les histoires sur les zombies commencent à se faire entendre. Pas les zombies comme vous et moi les imaginons, plutôt des êtres privés d'âme, forcés d'obéir à leur maître, à celui qui les a créé. Entre traditions locales païennes et rites chrétiens, le village de Jacmel devient le lieu de tous les possibles.

J'ai trouvé que la civilisation haïtienne était vraiment peinte d'une manière extraordinaire par l'auteur. L'opposition marquée entre les rites vaudou et les rites religieux catholiques est très marquée, et montre cette difficulté à se détacher des traditions ancestrales. Il y a une part extrêmement importante de mystique, de magie, de choses que l'on ne comprend pas. Le personnage d'Hadriana tourne presque à l'idole, et rentre instantanément dans les légendes locales. C'est une belle découverte, et je pense aussi à ceux qui font le World Book Challenge. A découvrir

René Depestre. Hadriana dans tous mes rêves. Paris : Gallimard, 1988. 208p.

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