Samedi 31 mai 2014 à 23:08

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" J'ai loué un atelier, derrière Marylebone High Street, un grand local, tranquille. J'y ai mis un lit, deux fauteuils, guère plus. Parquet au sol, murs défraîchis, un bel endroit. Ce que j'aimerais, c'est que vous veniez quatre heures par jour pendant une trentaine de jours, de 16 heures à 20 heures.Sans jamais sauter de jour, même le dimanche.  J'aimerais que vous soyez ponctuelle et que, quoi qu'il arrive, vous posiez là pendant quatre heures, ce qui pour moi signifie simplement vous laisser regarder." 

/images/9782070142361.jpgJasper Gwyn a décidé qu'il ne publierait plus jamais de roman. Il l'a décidé et il l'a écrit, couché noir sur blanc, dans une liste des 52 choses qu'il ne ferait plus jamais, envoyée au Guardian pour faire la une. Parmi ces 52 choses, publier un roman. Plus jamais. Son éditeur, Tom Bruce Shepperd, a un peu de mal à prendre la chose, ce qui semble normal, mais Jasper Gwyn n'est pas homme à revenir sur ses décisions. En revanche, il ne peut pas non plus arrêter d'écrire. Sans cette activité, la seule qu'il sache exercer correctement, la vie n'est qu'un pastiche, un vide, un rien. Lui vient alors une idée, un peu loufoque admettons-le, alors qu'il erre dans une galerie d'art. Des portraits. Il va faire des portraits, mais écrits, bien sûr, il n'est pas artiste, ni plasticien. Mais comment fait-on pour faire le portrait d'une personne ? Surtout quand on ne veut pas qu'elle parle, surtout quand on veut la saisir sans aucun mot prononcé, en observant simplement ce qu'elle dégage, ce qu'elle est. Avant de rendre son projet public, il tient à tester l'idée. Sur Rebecca. Elle sera parfaite pour ça, Rebecca. 

Alessandro Baricco est le genre d'auteur à me laisser des frissons dans la nuque. Ne parlons même pas d'
Océan mer, il me file des tsunamis perpétuels. Dans ce nouveau roman, l'écriture est au centre de tout. Elle est le début de l'histoire, elle est le coeur de l'histoire, elle sera la fin de l'histoire. Au travers du fantasque Mr Gwyn, Baricco interroge l'écriture, le travail du romancier, de l'écrivain, du copiste, du portraitiste. Il pose la question de la vérité. Peut-on faire un portrait si exact de quelqu'un que cette personne en le lisant ne pourrait que dire : "C'est moi" ? Et comment réussir à sonder une personne de manière parfaite, en toute objectivité, sans parasite, sans intrusion ? 

Le sens du détail m'étonnera toujours chez Baricco. Sa manière de décrire un environnement afin d'y transporter son lecteur, le soin apporté à chaque détail, ici les ampoules, possède une poésie incroyable. Son écriture est sensible, sensitive. Lorsque Rebecca marche sur le parquet, en faisant un chemin entre les feuilles punaisées au sol, on voit Rébecca marcher, son air grave et si enfantin, cette façon de ne pas y penser, mais d'être comme une petite fille à s'inventer des mondes, là, entre les feuilles. En peu de phrases il créé une atmosphère incroyable, entre la folie, la poésie, et un peu de la réalité, mais pas trop non plus. 

Bien que certains détails de l'intrigue n'aient pas été totalement une surprise, je n'ai pas boudé mon plaisir. La fin de ce roman a des airs d'enquête, de roman policier. On cherche des preuves, des coupables, coupable de quoi ? D'avoir écrit. Le narrateur change de point de vue, où est passé Jasper Gwyn ? On avance avec Rebecca, on remet les pièces du puzzle à leur place, on savoure les dernières pages. C'est un beau roman, qui comme ça ne paie pas de mine, mais qui laisse de très belles impressions, des images gravées dans la mémoire. 

Alessandro Baricco. Mr Gwyn. Gallimard, 2014. 184p. 

Samedi 24 mai 2014 à 8:41


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Alabama Monroe,
de Felix Van Groeningen. 2013

Ils sont hors du commun, Elise et Didier. Elle, tatoueuse, tatouée, fan de cette esthétique vintage que l'on associe aux pin-ups. Lui, joueur de banjo dans un groupe de Bluegrass. La musique est au coeur de leurs vies, tout comme Maybelle, leur fille, leur petite Maybelle. Sauf que Maybelle a un cancer, que ce n'est pas juste et qu'elle ne s'en remettra pas. Alors il y a l'avant, et l'après Maybelle. L'avant, la vie, les rires, une certaine insouciance et le désir qui lie leurs corps, et l'après, lorsque chacun se retrouve aspiré dans sa spirale de chagrin, quand il n'y a plus de mots pour décrire le vide en soi. A se perdre chacun, ils épuisent leurs chances de se retrouver à nouveau. 

C'est un film triste, poignant, bouleversant, mais c'est aussi un film qui fait sourire à certains moments, qui prend aux tripes et qui ne vous lâche pas. Porté par une photographie superbe et un jeu d'acteurs époustouflant, il est très difficile de ne pas se laisser emporter dès les premières minutes. 
Le réalisateur a pris le partie de briser la linéarité temporelle en recourant à de nombreux retours en arrière, en avant etc. Le point central du film est la mort de Maybelle, ou du moins sa maladie, et autour gravite l'histoire de ce couple. 

/images/346099669f40veerlebaetensdanslefilmbelgedefelixvan9b8933e808d5f0c9214fa9a4f8adb96b.jpg Les personnages, parlons-en. Un Didier attachant, assez simple, drôle, avec un avis sur tout, de plus en plus engagé, comme une porte de sortie de sa souffrance. Et Elise, forte et fragile, avec ses sourires adorables, sa force de vie si intense au début de son histoire d'amour, cette mutinerie de femme-enfant, et son évolution au fil des événements. Chapeau également à l'actrice qui joue la petite Maybelle, qui donne à son personnage une aura incroyable. 

Parlons maintenant musique, car Alabama Monroe ( que vous trouverez aussi sous le titre The Broken Circle Breakdown) , c'est aussi une bande son exceptionnelle que vous allez vous sentir obligés d'écouter en boucle pendant plusieurs semaines. Déjà, c'est du bluegrass, alors c'est chouette. Du bluequoi? Me direz-vous. Du bluegrass, un genre de country où les instruments ne sont que des cordes ( la plupart du temps : banjo, mandoline, guitare, violon, contrebasse) avec une ou plusieurs voix. C'est chouette, ça sent bon les Etats-Unis un peu sauvages. Et d'ailleurs si vous avez envie d'écouter un peu ces chouettes morceaux, c'est
ici . Vous verrez, vous aurez envie de bouger un peu sur certains... 

Alors forcément, si je vous dis musique country, tatouages, histoire d'amour, style vestimentaire vintage un peu pin-up et vie à la campagne, vous comprendrez vite pourquoi j'ai adoré ce film de manière totalement subjective. J'ai trouvé qu'il y avait une violence et une poésie indissociables dans chaque scène. On explore les cimes du bonheur, de l'insouciance, ainsi que les tréfonds de la douleur. Eventuellement une petite chose à redire, la fin, je l'ai trouvée un peu un peu exagérée à un moment, jusqu'à ce que la toute dernière scène me fasse chouiner au point que je n'avais plus d'avis sur rien. Donc, si vous m'avez suivie, il  FAUT regarder ce film, rien que pour son ambiance, pour la musique, pour les couleurs, mais aussi, si vous avez besoin d'arguments en plus, pour cette histoire qui va vous retourner le cerveau. 


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Dimanche 18 mai 2014 à 19:04

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 "J'avais toujours pensé que je n'étais pas comme les autres filles. Je n'appartenais pas à leur espèce. J'étais différente. Je n'avais jamais pensé que mon avenir serait le même que le leur. Mais à présent je comprenais que je m'étais trompée, et que j'étais exactement comme les autres filles. J'étais censée consacrer ma vie à une maison, un mari, des enfants. Il était prévu que j'abandonne mes études d'histoire naturelle, mon carnet, ma rivière bien-aimée."


/images/9782211205337.jpgPas facile d'être la seule fille dans une fratrie de sept enfants, surtout à la fin du XIXème siècle et au Texas. Les femmes doivent apprendre la couture, les arts ménagers et la conversation, et surtout n'avoir aucune ambition autre qu'une vie familiale et matrimoniale proche de la dévotion. Sauf que Calpurnia a onze ans, qu'elle préfère courir dans les champs, se baigner et observer les insectes, plutôt que de réaliser des napperons ou des gâteaux. La science ? Elle adore, La botanique ? Encore plus. C'est grâce à son grand-père, un homme taciturne mais d'une culture incroyable, que les questions de la jeune Calpurnia Tate trouveront des réponses. Et même s'il n'est pas bien vu, à l'aube de ce nouveau siècle, d'être une jeune femme cultivée ambitionnant un diplôme universitaire, ce n'est pas le caractère bien trempé et déterminé de Calpurnia qui se laissera mettre en cage. 

Elle est un peu sauvage, elle est indomptée, d'une innocence et d'une naïveté touchantes, d'une finesse d'esprit déconcertante. On ne peut qu'aimer Calpurnia Tate. Elle m'a énormément fait penser à Charity Tiddler, l'héroïne du roman 
Miss Charity, de Marie-Aude Murail. Et que ça fait du bien de lire des romans où les personnages féminins ont autre chose en tête que les relations homme-femme. Sortir des sentiers battus, aller là où l'on ne l'attend pas, voilà ce que sait faire Calpurnia, avec ses indignations d'enfant qui prouvent que la société était bien fermée en ce qui concerne l'éducation des femmes. 

Ce roman est plutôt contemplatif, mais il m'a énormément plu. Jacqueline Kelly nous emporte dès les premières pages dans ce sud chaud et poussiéreux des Etats-Unis, dans les plantations de coton, là où l'on ne prête pas les ouvrages de Charles Darwin à la bibliothèque. On suit l'éveil de Calpurnia à la nature, ses questionnements, sa curiosité naissante pour ce qui l'entoure. Et, comme dans tout bon roman d'apprentissage, la figure du grand-père survient et tire la jeune fille de l'ignorance dans laquelle on la maintient. On y découvre une société fermée, engoncée dans ses préjugés et l'omniprésence de la religion, des traditions. Et la question de la place des femmes, de leurs libertés, est abordée de manière assez frontale. Pas question de trouver un travail, de ne pas se marier. Tous ces carcans maintenus par la société, masculine, mais aussi surtout féminine.
 

Que ce soit la complicité de Calpurnia et son aïeul, sa frustration, ses désillusions, sa tristesse, ses joies, chaque émotion est dépeinte de manière précise et vivante, créant un vrai lien avec le lecteur. C'est un roman calme, mais bouillonnant d'envies, de découvertes, de volontés de faire avancer les choses. On y goûte la poésie des petits bonheurs, la satisfaction d'avoir trouvé une chenille ou d'avoir cheminé au soleil couchant au bord de l'eau. C'est vraiment un très très beau roman, plein de douceur et de sérénité, et porteur d'un message fort.  Et puis, Calpurnia a tout compris au bonheur : 

"Aaaah ! Lit, livres, chaton, sandwich ! Que désirer de plus dans la vie ?"

Jacqueline Kelly. Calpurnia. L'Ecole des loisirs, 2013.
 416p. 

Lundi 12 mai 2014 à 15:14

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Aujourd'hui on va parler un peu presse. Je ne suis pas habituée à lire beaucoup de magazines, mais j'aime faire de belles découvertes. Et comme j'ai tendance à arriver toujours après la bataille, je découvre de chouettes choses dix mille ans après tout le monde. Ce mois-ci, mon instinct féministe a été comblé avec le dernier numéro du magazine Causette. Beaucoup de mes amies ont l'habitude de parcourir les articles de cette revue qui se veut "Plus féminine du cerveau que du capiton" et m'en parlent régulièrement, mais je n'avais pas encore sauté le pas. Est-ce dû à un besoin personnel de remettre en avant des valeurs qui me tiennent à coeur, ou une lassitude des petites leçons de sexisme ordinaire dont le quotidien nous abreuve, je ne sais pas, toujours est-il que je me suis retrouvée dans les articles et les points de vue. 

Au sommaire ce mois-ci (en vrac)

- Un dossier sur une super sage-femme malvoyante et hémiplégique, qui parle de son combat afin d'exercer son métier ainsi que des difficultés que rencontrent les femmes handicapées lorsqu'elles sont enceinte ou on le désir de l'être. 

- Autre dossier : La Campanie se retrouve aujourd'hui polluée comme jamais, et les habitants de cette région de l'Italie développent cancers et diverses maladies. La faute à qui ? Au gouvernement et à la Camorra qui ont enterré des tonnes de déchets dangereux dans le sol de Campanie, condamnant les habitants à en subir les conséquences. 

- Une belle initiative, l'association Neptune qui aide les chômeurs longue durée et les personnes en réinsertion à reprendre une activité professionnelle. Au programme, récupération de meubles, électroménager, vêtements, livres ; tri puis vente. Une passerelle pour remettre le pied dans la vie active, le tout dans une ambiance bienveillante et respectueuse. 

- Dossier socio ? Sexo ? tabou ? L'anus, oui oui oui, cette partie du corps que l'on cache, que l'on veut pénétrer, dont on a honte ? Plusieurs pages sur un sujet qui n'a cessé de faire parler de lui. Décryptage des fantasmes biaisés que la pornographie véhicule, histoire littéraire de notre fondement, linguistique, précisions sur les clichés qui demeurent. Mais surtout un message assez clair, à destination de tous les amateurs de parité : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse.

- Un endroit méconnu : Le Seamen's club, au Havre. Un endroit accueillant spécialement conçu pour les marins du monde entier en escale. Qu'ils aient besoin de consulter leurs mails, d'un café, de lire un livre ou appeler leurs proches, le Seamen's est là pour leur offrir un espace qui leur est propre, et adapté à leurs besoin. Et le truc chouette, c'est qu'il y en a plein d'autres autour du monde !

- L'avortement, avant la loi Veil ? Un médecin raconte, lui qui a mis en péril sa carrière médicale afin d'aider les femmes à disposer de leur corps sans devoir risquer leurs vies pour cela. 

- Hollywood, machiste ? Aberrant de voir la faible proportion de femmes dans le cinéma, et peu importe les métiers. Le cinéma serait-il fait par des hommes et pour les hommes ? Oh non alors, des films de filles, il y en a plein ! Et de quoi elles parlent les femmes, dans les films qui leurs sont destinés ? D'hommes... Bah oui, il reste encore du boulot avant que nos consoeurs puissent s'afficher à l'écran avec d'autres priorités que leur petit coeur, leur désir de maternité ou leur attirance envers tel ou tel barbu. 

Plus un tas d'autres petits articles,de découvertes littéraires et musicales. Un point sur l'expo Mapplethorpe qui me tente terriblement, d'ailleurs si vous êtes à Paris, n'hésitez pas à aller faire un tour au Grand Palais, afin de découvrir (ou redécouvrir) le travail et les photographies de cet artiste à la sensibilité incroyable. 

Voilà enfin un magazine où je me retrouve. C'est engagé, ça veut casser les genoux des stéréotypes, et remettre en avant l'idée qu'une femme n'est qui une quiche ni un objet de déco un peu tendance à la disposition de la supériorité masculine. Mais Causette, c'est aussi un magazine qui ne met pas tous les hommes dans le même sac, et ça c'est chouette.Parce que les hommes sont des personnes comme nous, et que si on ne veut pas être associées à des bimbos refaites au QI d'huître, on ne peut pas non plus mettre tous les barbus (et non barbus) dans le même panier. Causette c'est un magazine qui informe, qui dénonce, qui balance les petites choses dont on ne parle pas, qui n'a pas peur de faire réagir. En bref, u
n numéro riche, où les sujets sont tous plus intéressants les uns que les autres. Alors Causette, au mois prochain ! 


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@Robert Mapplethope

Jeudi 8 mai 2014 à 10:35

 
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" Et je croyais que tout cela était possible, je n'avais aucune raison d'en douter. Nos rêves n'avaient rien d'irréaliste : c'étaient de jolies choses, petites et grandes, qui ne nécessitaient rien d'autre qu'une bien-aimée et assez d'amour, ce dont on avait à profusion. Il fallait aussi le désir de les réaliser, bien sûr, mais ça aussi on l'avait. On avait tout ce qu'il fallait pour accomplir ces choses. On irait à Linnanmäki ; à un jeu de tir ou de massacre, Piki me décrocherait un gigantesque animal en peluche, que je serais fière de porter toute la journée. On irait se promener dans la neige fraîche et on contemplerait nos traces de pas contiguës derrière nous. On ferait tout cela ensemble. Tout cela serait à nous." 

/images/9782234071582X0.jpgSortir avec Piki, la lesbienne la plus cool de tout Helsinki, c'est vraiment quelque chose. C'est accepter de passer des journées à dormir et faire l'amour, et des nuits à boire, chez elle d'abord, puis dans les bars, et rentrer comme de petits oiseaux de nuits, lorsque le jour se lève. Être la copine, la femme de Piki, c'est accepter d'avoir un jour sa photo qui se retrouve dans le sac à copines, avec les autres, toutes celles qui ont partagé sa vie. C'est aussi faire des projets, énoncer mille idées incroyable de ce qu'on pourra faire de cette vie à deux. Sauf que. Sauf qu'il y a le problème de l'argent. Et puis la maladie. Celle dont le nom fait peur, la dépression. Celle qui vous empêche de sortir de chez vous,et de travailler. C'est ce qu'elle a, Piki. Piki ne sort pas, sauf pour aller boire, Piki se fait livrer ses courses, Piki n'ose même pas descendre ses poubelles. Et l'argent alors ? Piki a une voix, sensuelle, terrible, à faire plier les hommes. Et sa copine, sa femme, elle a une bouche à faire rêver les hommes. Les hommes, elles s'en fichent, mais ils peuvent leur rapporter pas mal d'argent. Alors on joue au téléphone rose, pour s'acheter à manger, pour faire de petits cadeaux, pour ne pas penser à la dépression et à cet amour qui se délite, lentement, mais sûrement, rongé par les angoisses et les désirs refoulés. 

Sofi Oksanen, l'auteur de
Purge, est de retour avec un roman complexe et torturé sur les relations de couple, sur les angoisses et le mal-être. Il y a des romans qui nous touchent plus ou moins parce qu'on les a lus à certains moments de notre vie. Et ce livre m'a touchée, il m'a remuée, parce que justement il me parlait. La fin d'une histoire forte, l'incompréhension face à l'autre. Tout est écrit de manière simple, en mettant toutefois le doigt sur des problèmes immenses. 

Les personnages sont, malgré leurs failles, leurs faiblesses, leurs défauts, extrêmement touchants, par leur sincérité. Rien n'est joué, on cherche un peu à sauver les apparences pour ne pas laisser la maladie tout engloutir, mais on crie aussi, quand il faut crier, on pleure quand il le faut. La seule relation basée sur un mensonge est celle de la narratrice et de Joonatan, l'homme avec qui elle sort après avoir rompu avec Piki. Car, oui, dès le départ on le sait, Baby Jane n'est pas une histoire qui finit bien. 

Au travers de cette relation passionnelle mais tumultueuse, Sofi Oksanen aborde un problème de fond de nos sociétés. La surmédicalisation, l'omniprésence des problèmes psychologiques et relationnels. Tout le monde souffre de quelque chose (dépression, troubles paniques, anxiété, bipolarité, schyzophrénie, manipulation, envies suicidaires) et c'est banal. C'est même ce qui rassemble ces deux femmes, au début : "On nous avait à toutes deux  diagnostiqué une dépression grave", comme un point commun en plus, à mettre en parallèle des goûts musicaux, ou culinaires. Et c'est ce qui dérange, dans ce roman, et qui est sûrement volontaire de la part de l'auteur. Qu'est donc devenue la société moderne et contemporaine pour que chacun ait besoin de se raccrocher à des traitements et des thérapies, et peut-on vraiment aimer l'autre et construire une relation solide alors que chacun vit sur des bases instables. Peut-on être en couple uniquement pour avoir une béquille ? Au travers de cet amour fort et destructeur elle pose des questions dont les réponses diffèrent, selon les relations. Finalement, tout ce qui tourne autour du téléphone rose, de ce que ces femmes font pour gagner de l'argent, de ce petit business lucratif et légèrement dérangeant ( Piki propose tout de même à sa copine d'organiser des rendez-vous réels, afin de proposer les services de sa superbe bouche), n'est pas ce qui remue le plus. Contrairement à ce que l'on pourrait croire. 

Baby Jane est un roman plus complexe qu'il n'y paraît. Il serait réducteur de le ramener à une simple histoire de couple, ou d'amour. C'est un roman de la séparation, de la déchirure, de l'instabilité ambiante et de la difficulté à aimer l'autre en dépit de son envie. C'est un beau roman, moins violent, en apparence, que Purge, mais qui plante tout de même une graine. Il ne touchera pas tout le monde comme il m'a touchée, et comme il a fait écho en moi, mais c'est justement ce que j'aime dans ce roman, cette impression d'être tombé à point nommé. 


Sofi Oksanen. Baby Jane. Stock, 2014. 240p. 

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