Lundi 30 août 2010 à 19:46

 
 Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates - Mary Ann Shaffer & Annie Barrows

" Charles Lamb m'a fait rire pendant l'Occupation, surtout son passage sur le cochon rôti. Le Cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates de Guernesey est né à cause d'un cochon rôti que nous avons dû cacher  aux soldats allemands - raison pour laquelle je me sens une affinité particulière avec Mr. Lamb. 
Je suis désolé de vous importuner, mais je le serai encore plus si je n'arrive pas à en apprendre davantage sur cet homme dont les écrits ont fait de moi son ami. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782841113712.gifUn véritable coup de coeur ! J'ai trouvé ce livre hier, tout neuf, à un prix défiant toute concurrence dans un vide-grenier. Et alors que j'avais à la base prévu de le garder pour l'Angleterre, ce matin, j'ai lu la première page, et je ne me suis pas arrêtée jusqu'à l'avoir terminé. L'histoire est celle de Juliet, une trentenaire dynamique, auteur d'articles et de livres, dans le Londres d'après la Seconde Guerre Mondiale. Elle entame une correspondance avec des habitants de l'île de Guernesey qui ont créé un étrange cercle. Au-delà du Cercle, c'est tout une petite société que l'on découvre, ainsi que ses récits, ses mémoires de l'Occupation. Les vies des gens qui faisaient partie de ce Cercle, arrêtées ou suspendues depuis l'arrivée des Allemands, et qui commence à peine à respirer à nouveau. Juliet va s'attacher à ses gens, tout comme Sydney, son éditeur et ami. Ce roman est uniquement constitué de correspondances, entre Juliet et ses amis, mais aussi celle d'autres personnages. 

C'est succulent. C'est drôle, souvent triste mais toujours avec cet espoir, cette vie nouvelle qui recommence, qui malgré la Guerre, doit exister. Les personnages ont tous ( à quelques exceptions près) quelque chose d'attachant, ils sont terriblement humains, et ils peignent un morceau d'Histoire. Le Cercle est en quelque sorte un prétexte pour pouvoir parler de la condition des insulaires pendant la Seconde Guerre Mondiale. Entre les naissances, les décès, les privations, les ruses, les vols, les dénonciations, et toujours, l'entraide, l'amitié qui prennent le dessus. Le personnage d'Elizabeth m'a touché  plus qu'un autre, et pourtant c'est le seul qui n'écrit pas. Dawsey a un nom qui me fait penser à Darcy, dans Orgueil et Préjugés, et c'est une oeuvre que l'on retrouve dans ce livre, ainsi qu'Oscar Wilde, Chaucer... Kit est une petite fille pleine de malice et de gravité, du haut de ses quatre ans, elle voit le monde avec un sérieux désarmant. Je crois que ça m'a touché. Plusieurs fois j'ai été sur le point de pleurer, mais j'ai aussi beaucoup ri, cela montre donc une oeuvre assez complète. Et surtout, cela se lit à une vitesse folle, quand on est dedans, il est très difficile de s'arrêter. C'est une vision qui change des autres témoignages sur l'Occupation, et cela fait du bien. Les habitants se prêtent au jeu du témoignage de manière assez naturelle, et l'on sent que ce qui les a fait tenir jusque là, c'est ce Cercle, qui a été créé uniquement sur un mensonge aux officiers Allemands, et qui continue, comme une bouffée d'oxygène pour aider à supporter les tourments de la guerre. Je crois que je n'ai pas de mots pour pouvoir décrire cette oeuvre, c'est très particulier, mais c'est à découvrir, c'est certain.

Mary Ann Shaffer & Annie Barrows. Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates. Paris : Nil, 2009. 395p.

Lundi 30 août 2010 à 12:41

 Manuel de savoir-vivre à l'usage des rustres et des malpolis - Pierre Desproges

"Qu'est-ce que l'intelligence ?
La grande différence entre l'homme et la bête, c'est l'intelligence. Comme le rire, l'intelligence est le propre de l'homme, et beaucoup plus rarement de la femme, mais c'est de moindre importance car la femme, pour peu qu'elle soit belle, n'a guère besoin d'être intelligente. Pour peu qu'elle soit moche, elle a encore moins besoin d'être intelligente.
A ce propos je citerai le mot admirable de Louis XIV, à la veille de son mariage avec l'infante d'Espagne.
"Sire, dit Marie-Thérèse, ne souffrez-vous point que l'on vous donne pour épouse si pauvrette demoiselle  ? Car point jolie ne suis, et point non plus ne brille par l'esprit." 
- Madame, répondit Louis, c'est très bien ainsi. Car s'il y a un truc qui ne va pas avec le boudin, c'est bien la cervelle. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/manuel.jpgEncore une fois, Pierre Desproges déverse son cynisme sur de nombreux sujets, nous apprend comment créer une troisième guerre mondiale, comment faire pour qu'elle soit totalement française, et nous donne également la très attendue recette du cheval-melba. Dans ces cent cinquante  pages, il pousse l'humour noir à un degré extrême, comme il sait si bien le faire. Je ne sais pas vraiment quelle critique je pourrais faire de cet ouvrage, il n'y a pas d'histoire, ce sont des parties de spectacle, des chapitres avec des thèmes : Résistance ou Collaboration, que choisir ? Comment mourir sans dire de conneries  ? Marions-nous poliment , Comment déclencher poliment une bonne guerre civile  ? Et j'en passe. Chacun de ces thèmes est développé afin de répondre à la question initialement posée. Ceci est bien évidemment toujours fait avec un second, voire un troisième degré nécessaire. Il est facile de s'offusquer de l'humour de Desproges, mais j'ai choisi le parti d'en rire, de l'apprécier et de voir au delà des remarques parfois choquante, comme une manière de dénoncer ce que l'on prône.

Alors lisez et appréciez =)

Pierre Desproges. Manuel de savoir-vivre à l'usage des rustres et des malpolis. Paris : Seuil, 1981. 151p.

Samedi 28 août 2010 à 12:30

 Cher amour - Bernard Giraudeau

" Quand nous nous verrons, je serai ce que je dois-être, ce que je suis et que je connais mal. Peut-on trop aimer une femme ou un homme jusqu'à ne voir d'elle ou de lui que ce que l'aveuglement nous laisse, ce que l'on veut aimer en l'autre absolument, quitte à le repeindre  ? Trop aimer étouffe l'instinct, pourtant je vous aime. Je vous aime parce que j'ai besoin de vous. C'est un aveu d'égoïste bien entendu. Je vous aime parce que vous existez, j'en suis certain, parce que c'est vous, parce que c'est moi. Je n'envisage pas de continuer cette vie tumultueuse sans aimer. Je ne peux pas éternellement écrire à une ombre, sans lui dire, lui parler, et ne jamais avoir de réponse. Saurai-je vous rendre heureuse ? J'ai tenté d'être heureux sans grand succès, ou de façon fragmentaire, alors comment faire pour l'autre. Je suis certain de vous reconnaître, même aveugle. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/BarometredesventeslivresdeleteBernardGiraudeauenteteavecCherAmourreference.jpgIl est extrêmement difficile de classer cet ouvrage. Ce sont des mémoires, des récits  de voyage, mais avec une adresse particulière, à une femme, à Madame T. Ce n'est pas un roman, mais tout n'est pas exclusivement de l'ordre du souvenir. On m'a offert cet ouvrage à mon anniversaire, peu après la mort de Bernard Giraudeau, que je connais peu il faut l'avouer. Puis je l'ai vu jouer dans la Boum, et ce fût ma première rencontre avec cet homme. Cher amour a été une véritable extase littéraire, c'est un ouvrage qui regorge d'une poésie que je ne soupçonnais pas. Il y est question du théâtre, dans de courts chapitres, puis de ses voyages. L'Amazonie, le Chili, Djibouti, le Cambodge, les Philippines... Des plongées au coeur de la vie même, des racines des pays. Des excursions, caméra en main, pour tenter de saisir de manière fragmentaire des morceaux de vie, des visages, des expressions, des émotions...  Et toujours, malgré les voyages, malgré l'éloignement, il reste Madame T. C'est la femme imaginaire, la femme rêvée, sublimée, la femme idéale à qui l'auteur écrit, pour lui raconter, elle est celle qui motive ses voyages, qui lui donne envie de raconter, celle qui l'attend sûrement à Paris. Il est peu probable que Madame T. soit une aventurière. 

A chaque voyage, Bernard Giraudeau nous fait part de l'histoire de quelqu'un d'autre, qui a également voyagé au même endroit. Il y a Arthur Rimbaud à Djibouti, Ines de Suarez au Chili .... Ces figures accompagnent l'auteur, rendent le voyage encore plus riche, de tant de vies. Tout est raconté de manière poétique et à la fois crue, il ne passe pas par quatre chemins pour parler de la torture de Pol Pot au Cambodge, ni des accidents sur les fleuves en Amazonie, qui ont fauché tant de vies et de destins. Le lecteur ne peut qu'être happé par ces récits, sur terre ou sur mer, à bord de la Jeanne d'Arc, ou Giraudeau avait commencé sa carrière, avant d'obtenir le titre d'écrivain de marine, et de pouvoir retourner sur ce bateau qui avait accueilli sa jeunesse. C'est une magnifique découverte que je partage avec vous, en espérant réellement vous avoir donné envie de le lire, pour me dire après si vous avez aimé. 

Bernard Giraudeau. Cher amour. Paris : Points, 2010. 303p.

Mardi 24 août 2010 à 12:29

 Une forme de vie - Amélie Nothomb

" Melvin était loin d'être le premier à avoir besoin d'exister pour moi et à sentir qu'avec moi tout était possible. Néanmoins, il était rare que cela me soit dit si simplement et clairement.
Quand je reçois ce genre de propos, je ne sais pas très bien quel effet cela me fait : un mélange d'émotion et d'inquiétude. Pour comparer de tels mots à un cadeau, c'est comme offrir un chien. On est touché par l'animal, mais on pense qu'il va falloir s'en occuper et qu'on n'a rien demandé de pareil. D'autre part, le chien est là avec ses bons yeux, on se dit qu'il n'y est pour rien, qu'on lui donnera les restes du repas à manger, que ce sera facile. Tragique erreur, inévitable pourtant."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/bookcoveruneformedevie68537250400.jpgChaque année, à la fin du mois d'août, Amélie Nothomb sort un nouveau roman, et chaque année à la fin du mois d'août, j'entre chez mon libraire sans savoir quel sera le sujet de ce livre, mais bien décidée à l'acheter, parce que c'est Amélie Nothomb et que j'ai tout lu d'elle. Dès les premières pages j'ai été envoutée par cette histoire peu banale. ( Ce n'est pas toujours le cas je tiens à le préciser, il y a des fois où je suis un peu déçue. Pas cette fois ). L'auteur devient protagoniste de son roman, pour nous raconter un fait, ou plutôt une étrange correspondance avec un dénommé Melvin Mapple. L'homme en question étant un soldat américain basé en Irak qui a lu tous ses livres, et qui souhaite lui raconter sa vie. Après quelques lettres où il raconte son existence avant de s'engager dans l'armée, des problèmes de santé lui imposent un silence de quelques semaines, de quoi paniquer l'auteur qui commence à s'attacher à ce personnage. C'est après quelques pérégrinations que Melvin l'instruit de son problème de santé : il est obèse. Un soldat obèse qui mange pour expier les crimes effroyables dont il est victime. La correspondance se poursuivra jusqu'à un dénouement assez surprenant mais plein d'un humour un peu grave, comme Amélie Nothomb elle seule sait le faire. 

Quel thème étrange, l'obésité dans l'armée américaine basée en Irak. Au début je ne savais pas trop quoi en penser. Et puis le récit est assez bien ficelé il faut le dire. Melvin raconte comment tout à commencé, ce qui a déclenché cette boulimie frénétique, ce besoin de s'empiffrer pour ne pas penser à ce qui était vécu lors des combats. C'est un récit presque touchant, ponctué des lettres de l'auteur, pleines de curiosité et en même temps d'un certain détachement qui semble signifier : J'ai tant de correspondant que je ne peux pas m'appesantir trop longtemps sur vos lettres, mais continuez tout de même à m'en envoyer. Le soldat parle donc des brimades, de l'évolution de son corps, de cette sorte de combat contre l'armée, comme un pied de nez à la barbarie. Le style est bon, toujours cynique, toujours un peu distant, comme pour ne pas s'impliquer totalement dans une relation avec l'humain, mais toujours tellement agréable. C'est un moment d'ironie, très vite savouré, un peu trop peut-être, mais il ne faut jamais s'attendre à des pavés avec Amélie Nothomb. En tous cas, c'est une très agréable lecture, que je vous conseille vivement. 

Amélie Nothomb. Une forme de vie. Paris : Albin Michel, 2010. 169p.

Mercredi 18 août 2010 à 12:35

 L'Orange mécanique - Anthony Burgess

" De nous quatre, Momo comme d'habitude, s'en sortait le plus mal en point d'allure, autrement dit le litso couvert de sang et les platrusques dans un drôle de gâchis ; mais nous autres on était encore frais et entiers. C'était ce gros lard puant de Willie que je voulais me payer maintenant, et j'étais là à danser avec mon britva, qu'on aurait dit le barbier sur un bateau par très grosse mer, m'efforçant de trouver l'entrée pour lui filer deux ou trois belles estafilades sur son sale litso graisseux. Il avait un nodz, le Gars Willie, modèle long, cran d'arrêt mais il était un malenky peu trop lent et lourd dans ses mouvements pour faire vraiment vred à quelqu'un."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782221108499.jpgJ'ai reçu ce livre pour mon anniversaire, et le hasard fait que je n'ai toujours pas vu le film, ce qui est un avantage. Je préfère toujours lire le livre et voir le film après, quitte à être déçue. J'ai eu beaucoup d'échos négatifs sur cet ouvrage, non pas sur le plan du style mais sur le sujet en lui-même : trop choquant, de la violence gratuite, un sentiment de malaise constant. J'ai donc entamé cette lecture avec un peu d'appréhension, mais une réelle curiosité de savoir ce qui pouvait causer ces réactions chez les lecteurs de mon entourage. L'histoire est racontée par le personnage principal, le jeune Alex, qui du haut de ses quatorze ans sème la zizanie dans une ville un peu futuriste, mélange de ville anglaise par la disposition et de Russie communiste pour le fonctionnement social. Il parcours les rues avec des "drougs", ses acolytes, afin de voler, piller, violer, battre toute pauvre âme se dressant sur leur chemin. A la suite d'un hold-up qui tourne mal, il est arrêté et incarcéré dans une prison d'Etat pendant deux ans. Au bout ce des deux années, on lui propose de sortir en homme libre, à condition de suivre un traitement qui le rendra "allergique" à toute forme de violence. Une fois dehors, ses anciens amis ne mettent pas longtemps à lui tomber dessus afin de lui faire subir ce qu'il a eu coutume d'appliquer à autrui dans le passé. 

Le livre est découpé en trois parties : La vie avant la prison, la vie en prison et le traitement, la vie dehors. Tout ceci se déroule sur une période d'environ trois ans et demi, où l'on voit une réelle évolution du personnage. Bien sûr la violence est totalement gratuite, mais elle est présente uniquement pour dénoncer, mettre en avant une réalité sociale de manière brutale. Le fait qu'Alex soit passionné par la musique classique parait d'autant plus choquant pour certains, car c'est mettre l'art au service du mal. J'en conviens, mais je trouve que c'est également une manière de montrer des aspects complexes de la personnalité du personnage, qui est profondément mauvais, certes, mais qui n'est pas que ça. J'ai énormément apprécié cette lecture, car elle fait réfléchir, et qu'elle est très maîtrisée. Le point de vue du style est assez impressionnant. Le langage parlé par le narrateur est une sorte d'argot, et encore, le passage que je vous ai proposé est totalement simple et compréhensible par rapport à certains. Il y a d'ailleurs un lexique de quelques pages à la fin du livre afin de comprendre des mots tels que devotchka, lollypop, dedans dehors, litso, veshes, groundné, rouke... En utilisant ce langage, l'auteur ancre son personnage dans une époque un peu trouble, mais surtout dans une génération perdue, sans repères. Maintenant j'ai envie de voir le film de Stanley Kubrick afin de comparer les deux expériences. En tous cas, je vous le conseille, si vous n'êtes pas trop sensibles. 

Anthony Burgess. L'orange mécanique. Paris : Robert Laffont, 1972. 305p.

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