Vendredi 29 octobre 2010 à 13:16

 Les Déferlantes - Claudie Gallay 

" Ca a duré des heures, un déluge effroyable. A ne plus savoir où était la terre et où était l'eau. La Griffue tanguait. Je ne savais plus si c'était la pluie qui venait cingler les vitres ou si c'étaient les vagues qui montaient jusque-là. Ca me donnait la nausée. Je restais, les cils contre les carreaux, mon haleine brûlante. Je m'accrochais aux murs.
Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps. C'étaient des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres.
Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m'ont fait peur."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/gallaylesdeferlantes.jpgMon père m'a offert ce livre pour mon anniversaire, parce que c'est un livre sur la mer, sur la Normandie. La narratrice est une ornithologue d'une quarantaine d'années. Elle observe les oiseaux à La Hague. Elle vit avec Raphaël, un sculpteur, et Morgane, la soeur de celui-ci. Ils vivent à La Griffue, cette maison qui est presque une île, mais qui ne l'est pas complètement non plus, et qui à chaque tempête, manque de retourner à la mer. Il y a Lili, qui tient le bistro, et sa mère, que l'on appelle La Mère, et qui est trop vieille, et qui attend Théo, le vieux, qui ne veut plus d'elle depuis longtemps. Il y a la vieille Nan, dont la famille a été prise par la mer quand elle avait sept ans, et qui depuis coud des linceuls pour ses morts, et arpente la plage pour les retrouver. Et Lambert. Lambert n'est pas de La Hague. Il est venu parce qu'il a vécu là il y a longtemps, quand ses parents étaient vivants, avant cette nuit où ils sont partis en mer avec Paul, son petit frère, et qu'ils se sont noyés. Alors Lambert revient, des années après, pour tenter de comprendre ce qu'il s'est passé cette nuit, et pour demander encore une fois à Théo, s'il a éteint le phare cette nuit là. Les histoires de famille se mêlent à celles de la mer. Il y a aussi La Cigogne, cette petite fille débraillée qui tient compagnie parfois à Raphaël ou à Max, celui qui aime Morgane à en crever et qui apprend des mots dans le dictionnaire. Et tous autant qu'ils sont, ils sont attachants et ils se battent ensemble pour se sortir de ces vies un peu trop attachées à la mer. 

J'ai beaucoup beaucoup beaucoup apprécié cette lecture. Déjà parce qu'elle se déroule près de chez moi. La Hague je connais, Cherbourg j'y suis née, et la Normandie c'est un peu la moitié de moi alors ça faisait plaisir de pouvoir s'identifier, de voir les paysages, ou tout du moins de les imaginer avec précision. Et puis la mer, dès qu'il y a la mer une histoire peut me plaire, même si ça parle de ses dangers, des hommes qu'elle prend et qu'elle ne rend pas toujours. La narratrice est attachante, avec ses blessures secrètes, cette partie d'elle à reconstruire. Il y a des personnages dont on se méfie, et d'autres que l'on aime tout simplement, pour cette simplicité qu'ils ont en eux, cette innocence d'enfant dans des histoires d'adultes. Ce n'est absolument pas un polar, mais il y a une intrigue, une enquête personnelle, un cheminement à faire pour trouver la vérité. L'écriture est un peu saccadée, avec des phrases inachevées, des points de suspension... C'est une écriture de la vie, de ce que l'on dit et de ce que l'on ne peut pas dire, parce que ça demande trop. Ca m'a fait penser à du Gavalda, mais en différent quand même. En tous cas c'est à lire d'urgence, c'est gros ( tout est relatif ) mais ça se dévore.

Claudie Gallay. Les Déferlantes. Paris : J'ai Lu, 2010. 539p.

Mardi 26 octobre 2010 à 22:07

 La Route - Cormac McCarthy

" L'air granuleux. Ce goût qu'il avait ne vous sortait jamais de la bouche. Ils restaient debout sans bouger sous la pluie comme des animaux de ferme. Puis ils repartaient, tenant la bâche au-dessus de leurs têtes dans le morne crachin. Ils avaient les pieds mouillés et transis et leurs chaussures partaient en morceaux. A flanc de collines d'anciennes cultures couchées et mortes. Sur les lignes de crête les arbres dépouillés noirs et austères sous la pluie. 
Et les rêves si riches en couleurs. La mort aurait-elle un moyen de t'appeler ? Rien que de se réveiller dans l'aube froide tout retombait en cendre instantanément. Comme certaines fresques antiques ensevelies depuis des siècles quand elles sont exposées soudain à la lumière du jour. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/LaRoutelivredeCormacMcCarthy.jpgDevant le succès de ce livre, j'ai cédé et je l'ai acheté avant de partir de France, Il avait tranquillement attendu sur mes étagères et quand je l'ai pris, dimanche matin, je ne m'attendais vraiment pas à cela. Un homme et son fils, un enfant encore, peut-être même pas dix ans, marchent sur une route. Ils sont dans le nord des Etats-Unis, et ils vont vers le sud pour avoir moins froid, ou plus précisément pour ne pas mourir de froid. On ne sait pas vraiment, mais le monde n'a rien de comparable à celui d'aujourd'hui. Les gens sont morts, il ne reste qu'une poignée de survivants, les gentils qui cherchent à s'en sortir sans blesser personne, et les méchants, qui tuent ceux qu'ils rencontrent  afin de les manger. La nourriture est rare, il faut piller, fouiller des maisons abordées par la mort depuis longtemps déjà. Et chaque jour est pareil au précédent, il faut trouver à manger et avancer sur la route, vers le sud, vers la mer, même si au sud il faudra aussi trouver à manger, et continuer de marcher. Les nuits se passent dans la peur, la peur du froid, la peur des autres, de la mort et du lendemain. Leurs jours sont tous identiques, et mènent tous vers la même fin. Il faut survivre, en se protégeant avec le pistolet et son unique balle. Le petit sait que s'il est sur le point d'être pris par des méchants, il doit s'en servir contre lui, pour qu'ils ne l'aient pas vivant. 

C'est sûrement le livre le plus déprimant qu'il m'ait été donné de lire. Voilà qui est dit. En même temps je le conseille, et en même temps j'ai envie de dire : Ne le lisez pas si vous ne voulez pas ruminer d'idées noires pendant des jours entiers. Parce que même si c'est un roman rempli de poésie, d'une écriture à couper le souffle, il fait réfléchir sur l'inutilité de l'existence, l'absence de but puisqu'à la fin on finit tous par mourir. Les personnages errent à la recherche d'une illusion, celle d'un monde meilleur ailleurs, mais ce n'est pas vrai, ailleurs c'est partout pareil, c'est encore une fois la peur, la faim... On ne peut s'empêcher de penser : Mais pourquoi vous entêtez-vous ? Il n'y a plus de production de nourriture, donc à un moment vous n'aurez plus rien à manger et vous allez mourir. Pourquoi ne pas se tuer maintenant ? Pourquoi continuer quand il n'y a plus aucun espoir ? Alors je comprends que ce livre ait reçu un prix littéraire, mais je sais que je ne pourrai pas le relire, la première lecture a été trop difficile, et il n'y en aura pas de seconde. 

Cormac McCarthy. La route. Paris : Points, 2009. 252p.

Samedi 23 octobre 2010 à 15:36

 Tableaux noirs - Jean Baptiste Baronian 

" C'était bête, mais j'étais certain qu'on me suivait. Je n'ai pas osé me retourner. J'ai regardé les crasses, j'ai pensé que je devais les peindre un jour, que j'aurais aimé les utiliser telles qu'elles et les coller sur des toiles.
Quand je suis arrivé au commissariat de police de la rue du Trône, j'ai eu la certitude que le fantoche surgirait devant moi et m'empêcherait d'entrer. Mais je ne l'ai pas vu venir. J'ai présenté ma carte de convocation à un planton et je me suis assis sur un banc, dans la salle d'attente. 
A ma gauche, sur une chaise, se tenait Jeanne Bogaert. "


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/baronianjeanbaptiste.jpgEncore un livre qui traînait dans ma PAL depuis un certain temps, il fallait y remédier. Un petit polar sans prétention, mais ma foi pas mal du tout et qui se lit assez rapidement ( c'est à dire en une fois et en une heure trente maximum ). Le narrateur, Léopold Develde, est un peintre belge qui travaille sur une série de tableaux ayant pour thème le Tarot. Il a auparavant travaillé à partir de thèmes comme l'occulte, la magie noire et le satanisme. Un matin, on sonne à sa porte, un mystérieux homme masqué le menace d'un revolver, lui ordonne d'arrêter de peindre immédiatement, qu'il en va de sa vie, et l'assomme. Sonné, Léopold se rend au commissariat, pour découvrir qu'il est suspecté de meurtre. En effet, un homme a été assassiné, il est apparemment sans lien avec le peintre, au détail près qu'il s'agit d'un collectionneur des tableaux de Develde. Le mystérieux assassin de va pas s'arrêter là, ajoutant à sa macabre mise en scène une destruction des tableaux. Petit à petit, Develde va chercher à découvrir la vérité, mais cela ne lui apportera que de plus en plus d'ennuis, jusqu'à lui faire côtoyer une forme de folie. 

Je dois avouer que j'ai été prise par cette histoire, on se met petit à petit dans la peau du narrateur, on en arrive presque à ressentir la tension qui montre, l'angoisse sourde d'être réellement accusé de ces meurtres que l'on a pas commis. Il y a quelques détails un peu dérangeant, par exemple je trouve que l'on dit trop que Jeanne Bogaert n'est pas tout à fait innocente, on accentue trop ce point. La chute est un peu trop évidente, on s'en doute assez rapidement, et finalement il n'y a pas vraiment de suspense intense, mais c'est une lecture agréable, si l'on choisit de se laisser porter par les évènements, et de ne pas trop se poser de questions. Ce n'est pas un grand polar, clairement, mais ce n'est pas non plus si mal, pour se divertir, pour se détendre, ça ne demande pas trop de réflexions, il faut dire qu'en 160 pages c'est un peu court pour mettre en place quelque chose de compliqué. Si vous avez l'occasion de le lire, allez-y, sinon, ce n'est pas la peine de le chercher à tout prix...

Jean Baptiste Baronian. Tableaux noirs. Paris : Paperview, 1984. 164p.

J'arrive même pas à trouver une photo de couverture sur internet, alors ce sera une photo de l'auteur. 

Samedi 23 octobre 2010 à 15:04

 Iphigénie- Jean Racine

" Oui vous l'aimez perfide.
Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez,
Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés,
Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme,
Sont les traits dont l'amour l'a gravé dans votre âme;
Et loin d'en détester le cruel souvenir,
Vous vous plaisez encore à m'en entretenir,
Déjà plus d'une fois dans vos plaintes forcées,
J'ai dû voir et j'ai vu le fond de vos pensées.
Mais toujours sur mes yeux ma facile bonté
A remis le bandeau que j'avais écarté. 
Vous l'aimez. Que faisais-je ? et quelle erreur fatale
M'a fait entre mes bras recevoir ma rivale ? 
Crédule je l'aimais. Mon coeur même aujourd'hui
De son parjure amant me promettait l'appui.
Voilà donc le triomphe où j'étais amenée.
Moi-même à votre char je me suis enchaînée.
Je vous pardonne, hélas ! des voeux intéressés,
Et la perte d'un coeur que vous me ravissez.
Mais que, sans m'avertir du piège qu'on me dresse,
Vous  me laissiez chercher jusqu'au fond de la Grève, 
L'ingrat qui ne m'attend que pour m'abandonner,
Perfide, cet affront se peut-il pardonner ? " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782266082808FS.gifIphigénie est la fille d'Agamemnon. Celui-ci veut envahir Troie, à l'aide d'Achille, le fiancé d'Iphigénie. Mais les vents sont contraires et empêchent le départ. Au bout d'un certain temps, Agamemnon consulte des oracles et apprend que la seule et unique condition, pour que les vents redeviennent favorables, est de sacrifier Iphigénie sur l'autel de Calchas.  Il essaye de retarder ce moment, en envoyant son messager prévenir sa femme, Clytemnestre,  et retarder ainsi l'arrivée d'Iphigénie. Cette dernière est accompagnée d'Eriphile, une jeune captive qui ne connait pas ses parents, ni son nom exact. En apprenant l'arrivée de sa femme et de sa fille, Agamemnon cherche à renvoyer sa fille en lui disant qu'Achille ne l'aime plus et aime Eriphile à la place. Quand Iphigénie l'apprend, elle récite la tirade placée plus haut, la plus célèbre sûrement de la pièce. L'intrigue est lancée, il va falloir démêler le vrai du faux, trouver qui ment, et réfléchir à un moyen de sauver Iphigénie, qui doit verser son sang pour sa patrie. 

Alors je trouve qu'il n'y a rien de mieux qu'une bonne petite tragédie pour se mettre de bonne humeur. Non, plus sérieusement, cela faisait longtemps que cette pièce se trouvait dans ma PAL, peut-être depuis la Première, donc plus de quatre ans... Il était temps que je l'ouvre, que je re-découvre pourquoi j'aime Racine, pourquoi j'avais dévoré Phèdre. Déjà, Iphigénie s'annonce comme une histoire terriblement tragique, mais la surprise est ( Attention spoilers ), que ça se termine bien. C'est un point vraiment différent des autres tragédies, comme Phèdre, comme Britannicus ( il me semble , je l'ai lu il y a très longtemps). Et c'est également une pièce relativement courte, je rappelle au passage qu'elle a été adaptée de l'Iphigénie à Aulis d'Euripide. C'est une lecture agréable, avec tout le génie poétique de Racine, qui malgré un vocabulaire pouvant être réduit à environ 200 mots, on peut sentir la tension dramatique, l'angoisse des personnages qui monte au fur et à mesure que le jour se passe. C'est un classique, il est à découvrir si vous ne l'avez pas encore lu. C'est une très agréable lecture. 

Jean Racine. Iphigénie. Paris : Pocket, 2006. 132p.




Jeudi 21 octobre 2010 à 21:59

 Le Quart - Nikos Kavvadias

" Diamandis, étendu sur sa couchette, a peur. Il est couvert de boutons. Est-ce la chaleur  ? Mais la fièvre ? Il écoute la sirène. Il se rappelle la femme, la robe blanche qu'elle a seulement relevée, sans l'ôter. La fourrure crépue de son ventre. Il tire à lui le drap trempé et le repousse du pied. Les yeux de la femme étaient innocents, affables. Le pilotin sourit et s'apaise. Si elle avait eu quelque chose, elle me l'aurait dit, comme la première fois, la fille de Lomé. Sa mère, malmenée par la vie, vêtue de noir. Devant la porte, à côté de la grande jarre du basilic, était appuyé le sac de marin, plein a craquer. Sa soeur a cueilli un oeillet et le lui a donné. Puis elle s'est retirée. Sa mère n'a pas pleuré. Dans cette île les femmes ne pleurent  jamais devant les autres. Quand on pleure, c'est comme si l'on se dévêtait, c'est pire."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782070359479.jpgMon père m'a offert ce livre à Noël dernier, une histoire de marins, toujours des histoires de marins, parce qu'il aime ça, et parce que j'aime ça aussi, sentir le roulis des bateaux pendant que je lis, pouvoir respirer la mer rien qu'avec des mots. Alors après Giraudeau, Kavvadias est un auteur qui décrit la mer d'une manière extrêmement poétique. Et qui s'y connait, parce qu'il a passé une partie de sa vie sur les bateaux, et que les quarts, il les connait; Le roman est divisé en trois parties. La première est une succession de dialogues de marins durant les quarts. Les deux autres parties alternent dialogues et passages narrés, des histoires que ces marins grecs gardent en eux, longtemps après les avoir vécues, s'ils les ont vraiment vécues, ou était-ce un rêve peut-être. Ils sont sur un bateau qui va en Chine, ils ont tous vécu avant, sauf Diamandis, le jeune, qui est malade à cause d'une femme, prise trop vite, trop au hasard dans un port, n'importe lequel. Les histoires de marins sont toutes les mêmes, elles parlent de femmes. De ces trois catégories de femmes : les mères, bénies soient-elles, les putes, et les autres, celles qui ne demandent même pas d'argent pour se faire prendre, celles que l'on épouse et que l'on retrouve avec un autre quand on rentre. Les femmes sont partout, dans tous les ports, sur les bateaux parfois, pour une nuit ou pour toute une vie de souvenirs. 

Ce fut une très agréable lecture, déjà parce que le style de Kavvadias frise l'obscène et l'extrême poésie. Il y a des récits traditionnels, et des métaphores, des récits comme des contes, qui pourraient être racontés par tous les marins du monde. On y parle de femmes mais aussi de ceux qui sont devenus fous à ne jamais rester sur terre, des vieux qui meurent, de ce qu'on fera à terre. On parle du passé, de ce qu'on a volé, revendu, des passages en prison, des heures de quart, passées toutes à essayer de fumer des cigarettes humides et boire du café toujours trop fort, ou jamais assez. Il y a les heures d'attente, les heures de panique, quand le brouillard n'aide même pas à discerner les autres bateaux. Toutes ces heures à tuer sur des bateaux poubelles, qui ont beaucoup trop d'années derrière eux, et qui, cercueils flottants, conduisent les marins selon leur bon vouloir. Il n'y a pas de récit vraiment précis, pas d'histoire à suivre, si ce n'est la traversée de ces grecs, mais encore, il ne s'y passe rien. L'absence d'action reflète toutes ces heures à attendre d'arriver au port, à espérer le port, et une fois arrivés, espérer repartir au plus vite. Mais plus que tout, c'est un roman qui apprend à respecter la mer, à ne pas chercher à la contrôler, et à s'y soumettre. 

Nikos Kavvadias. Le quart. Paris : Folio, 2008. 340p.

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