Lundi 31 octobre 2011 à 11:49

 Purge - Sofi Oksanen 

" Aliide parlait lentement. Elle n'était pas sûre que la tête de la fille marchât à plein régime. Même si la fille, dehors, était revenue à elle, sa pantoufle était entrée très prudemment, comme si le sol était de la glace à la résistance incertaine, et une fois arrivée à la chaise, la fille s'y était recroquevillée encore plus que dans la cour. L'instinct d'Aliide lui avait bien dit de ne pas laisser entrer la fille, mais celle-ci paraissait dans un si piteux état qu'Aliide ne pouvait pas faire autrement. Maintenant la fille tressaillait encore : elle s'était balancée en arrière et le rideau de la cuisine avait frôlé son bras nu. Effrayée, elle se pencha en avant, si bien que la chaise bascula et que la fille agita les bras pour retrouver l'équilibre. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/purge1010.jpgAliide vit seule dans sa maison, au fin fond de l'Ukraine. Elle vit seule depuis la mort de Martin, son mari, un vrai communiste, un homme du parti. Elle est une vieille dame lorsque le roman commence, en 1992. Un matin, elle se réveille et voit que quelqu'un est dans son jardin, allongé. Ce quelqu'un est même une jeune femme, en piteux état, sûrement violentée, avec ses vêtements en loques. Malgré l'incohérence des premières paroles de la jeune femme, Aliide va ( contre son instinct) faire rentrer cette femme dans sa maison, s'occuper d'elle, et la faire parler. Lorsque Zara, la jeune femme, reprend tout à fait conscience, c'est une histoire de l'Ukraine qui se déroule. Et ce qui est raconté sont les non-dits de ces deux femmes. Zara vient de Russie, là-bas elle a laissé sa mère et sa grand-mère. Elle pensait que partir vers l'Ouest lui apporterait la richesse, le bonheur. Elle n'a découvert que la chambre sordide où elle devait exercer son métier de prostituée pour enrichir Pacha. Aliide se souvient de sa jeunesse, de sa soeur qui vivait avec elle, et du mari de celle-ci, Hans, dont Aliide était follement amoureuse. Elle se souvient de ce qu'elle a fait pour protéger Hans, qui était un Ukrainien attaché à son pays, et donc dangereux pour le parti. Elle se souvient également de ce qu'elle a fait pour le garder uniquement pour elle. Et entre les souvenirs de ces deux femmes, l'auteur nous décrit l'Ukraine de la chute du communisme, ainsi qu'une page d'Histoire un peu trop souvent mise de côté.

Je ne vous le cache pas, ce livre peut être assez dur par moments. Autant les scènes de prostitution de Zara, que certains souvenirs d'interrogatoire d'Aliide. Mais il est peut-être nécessaire d'avoir une vision crue des choses pour en mesurer l'ampleur. Ces deux femmes ont un côté particulièrement attachant car elles sont toutes les deux plus ou moins responsables de ce qui leur est arrivé. Aliide est une vieille femme malheureuse, hantée par le souvenir d'avoir trahi sa soeur, d'avoir été égoïste et d'avoir voulu son beau-frère pour elle seule, quitte à tout dévaster sur son passage. Zara se rend compte qu'elle se doutait presque de ce qui allait lui arriver en acceptant de partir à l'Ouest, au fond, sous la peau, elle s'en doutait, mais elle est partie quand même. Et dans cette méfiance de l'autre, les relations se tissent d'une manière assez spéciale, et finalement le lecteur en sait beaucoup plus sur les personnages qu'eux-mêmes. De plus, l'éclairage historique m'a semblé réellement intéressant, vu que l'histoire de l'Ukraine est quand même relativement peu abordé, que ce soit dans les romans en général, mais même dans les autres domaines ( cinéma, cours, BD ... ) Le style de Sofi Oksanen est brut, incisif, puissant, il dit les choses sans détour, mais toujours avec une certaine douceur, selon le moment, le personnage qui parle etc. Bref, c'est une écriture efficace, que je vous conseille. 


Sofi Oksanen. Purge. Paris: Stock, 2010. 395p.

Jeudi 27 octobre 2011 à 8:58

 Une journée avec Monsieur Jules - Diane Broeckhoven

" C'était tellement étrange, lui semblait-il, de s'être assise à côté de lui en pensant qu'il était vivant. Elle lui avait parlé, convaincue qu'il se lèverait, l'accompagnerait à la cuisine et s'installerait à la table qu'il avait dressée. Cette idée la calma. Jules ne serait tout à fait mort que lorsque sa mort aurait pénétré en elle jusqu'au plus profond de sa moelle. Pour le moment, la réalité ne la frappait encore qu'à l'extérieur, dans ses terminaisons nerveuses. Elle s'infiltrait par ses pores comme de la bruine.
"C'est dur pour ceux qui restent"chuchota-t-elle, et la futilité de cette remarque ridicule l'apaisa un instant. Elle posa sa main, qui avait gardé la chaleur du lit, sur celle de son mari, qui était fraîche. Mais pas froide."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782841114580FS.gif C'est le matin, Alice se réveille tranquillement, avec l'odeur du café chaud qui entre doucement dans la chambre. C'est la tâche quotidienne de Jules, de préparer le café, le petit déjeuner. Et ce matin, lorsqu'Alice se lève, la neige tombe, et Jules regarde ce monde qui devient blanc, par la fenêtre. Après quelques phrases sans réponse, Alice se rend à l'évidence, Jules est mort, là, tranquillement dans son fauteuil, les yeux mi-clos. Que va-t-elle faire ? Elle ne veut pas appeler tout de suite les pompiers, ou son fils, parce qu'elle veut profiter des derniers instants où son mari est encore à elle. Après, il deviendra un cadavre comme les autres, un mort administratif. Elle veut passer la journée avec lui. Seule, et lui parler. Mais c'est un autre programme qui va se dérouler. Car Alice a oublié que ce matin, comme chaque matin de vacances scolaires, le jeune voisin autiste vient jouer sa partie d'échecs à 10h30 avec Monsieur Jules. Et pas question que ce repère soit modifié. Elle va donc devoir s'arranger avec ce jeune voisin ( qui comprend d'ailleurs très vite que Monsieur Jules n'est plus vraiment là. )

J'ai trouvé que ce très court roman était vraiment bien écrit, bien fait, bien pensé. Bref, c'est une belle réussite. On est vite plongés dans l'action, étant donné que dans les trois premières pages, on apprend la mort de Jules. Et même si Alice se met à penser à son mari, à leur vie etc, elle est vite rattrapée par la réalité, et donc cela empêche que l'action s'enlise trop. Malgré une vie un peu mouvementée, on sent tout l'amour d'Alice pour son mari. Maintenant qu'il est mort, elle pardonnerait presque les infidélités, les mensonges. Et c'est justement à ce moment qu'elle retrouve une force étrange. Elle prend bien le temps d'expliquer à son mari qu'elle a toujours tout su, mais que pour ne pas mettre en péril leur amour, elle n'a jamais rien dit, et cela devient assez vite très émouvant. En plus de ces petites confessions, le personnage du jeune voisin apporte une autre dimension à l'histoire. Même si le lieu reste toujours le même, on sort un peu du huis-clos pour y introduire un élément perturbateur. Et la manière dont c'est réalisé est assez bien pensée. Il n'empêche que cela reste tout de même un joli livre sur la vie, l'amour, la mort un peu, mais surtout la vie. Et si vous le lisez, j'aimerais beaucoup votre avis sur la fin, qui peut-être, à mon sens, interprétée de différentes manières. 


Diane Broeckhoven. Une journée avec Monsieur Jules. Paris : NIL, 2011. 109p.

Dimanche 16 octobre 2011 à 18:50

 La Lanterne d'Aristote - Thierry Laget

" Nous pouvons dire que certains êtres à qui nous n'avons pas adressé plus de trois mots représentent pour nous d'après la façon dont nous les traitons dans nos songes : quoi de plus réel et de plus agissant qu'un succube ? Ils se sont unis à notre ombre, ont été complices de nos crimes, nous les ont soufflés à l'oreille, car, une fois la mèche onirique allumée, le baril de poudre ne manque pas d'exploser. Mais ce rôle que nous leur avons confié, savons-nous que d'autres nous l'ont fait tenir dans leurs rêves ? " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/000996663-copie-1.jpg  Le personnage principal de ce roman est riche. Comment l'est-il devenu ? On ne sait pas vraiment. Il a apparemment perdu quelque chose, ou quelqu'un, et en échange on lui a donné de l'argent. Il a voyagé, beaucoup voyagé, et puis il est revenu à son premier amour : les livres. Par hasard, mais le hasard fait souvent bien les choses, il rencontre une Comtesse, un peu moderne quand même, avec un prénom de roman zolien ( Azélie) et un château. Et dans ce château, une bibliothèque. Alors notre narrateur va devenir bibliothécaire le temps du roman, va s'installer dans le château d'Azélie, et va cataloguer les ouvrages, les classer, les valoriser. Et dans ce château, ce vase clos à l'ancienne, d'étranges personnages vont évoluer. La jeune guide des visites, faussement ingénue, qui joue au chat et à la souris avec notre narrateur ( laissant celui-ci désemparé et sceptique quant à la nature féminine. ), le gardien, illettré mais cultivé, portugais, cocasse, vulgaire, charmant ; la cuisinière et sa fille, l'âme Balaam, qui va se révéler plus important qu'on ne l'aurait cru. A cela s'ajoutent : des fantômes qui viennent hanter les esprits, une sombre histoire de meurtre, une lumière toujours allumée dans une tour, des souterrains, de la littérature, un ancien prêtre et de jeunes scouts, une marchande de légumes et des histoires d'oursins. Tout ceci savamment mêlé dans une histoire qui se rapproche de certains romans gothiques du dix neuvième siècle, et parsemé de mots rares et charmants, qui donnent un caractère délicieusement désuet à ce roman. 

C'est un vrai coup de coeur, un petit bijou, une perle rare. Le narrateur, en décalage avec le monde dans lequel il évolue, un peu dépassé par les rapports humains est truculent, ses réflexions sont bien amenées, tout comme les différentes péripéties d'ailleurs. Il y a un mystère autour de cette lumière allumée en permanence dans une tour sans porte, de troublantes coïncidences quant aux rencontres des protagonistes, et le lecteur peut vraiment sentir une sorte de tension s'insinuer petit à petit. Il y a les vols dans la bibliothèque, tout ce qui peut composer un roman de mystère d'un autre siècle, mais pourtant l'extérieur rattrape parfois le passé et tout se mêle pour former un tout étrange, perturbant, presque irréel. La visite au supermarché montre un grand sens de l'humour par rapport à la littérature contemporaine ( ces chers Musso et Lévy en prennent pour leur grade, je dois l'avouer, dans une tentative de séduction infructueuse. ) C'est un roman en forme de parenthèse du réel, c'est un roman qui ne s'écrit plus aujourd'hui, qui n'a rien à voir avec la littérature contemporaine, qui nous replonge avec délices dans le passé. Il n'est certes pas évident à lire, mais une fois que l'on est dedans et que l'on a apprivoisé la langue, c'est que du bonheur. 

Thierry Laget. La Lanterne d'Aristote. Paris :Gallimard, 2011. 321p.


Mardi 11 octobre 2011 à 12:05

 Veuf- Jean-Louis Fournier

" Si je dis que je vais bien, ce n'est pas vrai ; si je dis que je vais mal, ce n'est pas vrai non plus. Je vais.
J'ai toujours pensé égoïstement que j'aurais la chance de mourir le premier. Sylvie pourrait en profiter, faire les voyages que je n'ai jamais voulu faire. Aller en Namibie caresser les tigres. Elle rencontrerait un beau veuf tout frais, très gentil, qui lui dirait tous les jours qu'elle est la plus belle, même quand ce ne serait plus vrai.
Aujourd'hui, en regardant ses photos, je m'aperçois qu'elle était aussi belle que la femme des autres." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782234070899-copie-1.jpgJean-Louis Fournier, qui dans Où on va Papa, nous parlait de ses deux enfants handicapés, s'attaque aujourd'hui à un autre thème qui le touche personnellement. La mort. Et pas n'importe laquelle, la mort de sa femme, Sylvie. Celle qui a partagé un grand bout de chemin avec lui, et qui s'est éteinte le douze novembre. Sur la quatrième de couverture, il déplore le fait de ne pas pouvoir aller faire les soldes avec elle cette année. Et ce détail désuet, presque trivial, est plus touchant que toutes les déclarations. Parce qu'au fond ce livre est une grande déclaration d'amour, une que l'on fait un peu trop tard, lorsque l'on s'est rendu compte de ce qu'on avait perdu. Il décrit sa femme, leur rencontre, son caractère, les mille petits détails du quotidien, au fond c'est cela qui lui manque le plus. Le courrier qui arrive encore au nom de Sylvie, les détails que l'on retrouve dans les sacs à main. Et chaque page, en forme de petit chapitre, est une lettre d'amour de plus. Alors bien-sûr, on ne tombe pas dans un pathos larmoyant insupportable, n'oublions pas que Jean-Louis Fournier était un grand ami de Pierre Desproges, ça laisse des traces. Mais cette autodérision, cet humour subtil que l'on décèle entre les lignes est encore plus terrible. 

Bon, alors déjà je peux vous dire que j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps en lisant ce livre, qu'il est beau et terrible à la fois, et que Jean-Louis Fournier n'a quand même pas de chance. En tous cas, il se tire avec brio de cette épreuve en nous livrant un roman intimiste sobre et à la mesure de sa douleur. On sent tout l'amour qu'il a pour sa femme et à quel point sa mort l'a laissé désemparé. En partageant avec le lecteur des souvenirs personnels, il arrive presque à faire revivre Sylvie, à la rendre encore un peu vivante, rien que pour nous, le temps de ces quelques pages. Plus le roman avance et plus l'auteur va apprendre à revivre, à continuer son existence un tout petit peu plus solitaire. On le sent fier de faire des progrès, de ne pas se laisser embourber dans la dépression, la solitude, la tristesse. C'est un homme qui malgré tout veut vivre, même s'il a été amputé d'une moitié de lui-même. Le style reste très bon, avec un vrai rythme, et une réelle émotion. A lire si l'on n'a pas peur de se faire submerger par cette émotion, si les livres sur le deuil n'effraient pas. En tous cas je vous le conseille, c'est un petit coup de coeur de la semaine. 

Jean-Louis Fournier. Veuf. Paris : Stock, 2011. 157p.

Samedi 8 octobre 2011 à 8:48

 Ma chère Lise - Vincent Almendros

"Nous relevâmes alors prudemment la tête. Lise, à l'horizontale sur les deux bancs de nage, s'occupa de défaire le lien qui rattachait la barque à son piquet . Je sentais que la boue sur mon visage commençait de sécher, de se craqueler en fines plaques de terre qui devaient morceler mon visage, et c'est à ce moment précis, où tous les regards se portaient sur Lise, où la tension était à son comble, où les souffles étaient suspendus, que j'eus soudain envie de pleurer. 
A l'amour naissant que j'éprouvais pour Lise venait désormais se mêler un autre désir insensé, analogue, qui par bien des aspects ressemblait à un aberrant caprice, celui de ne plus jamais me séparer de ces  gens-là. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/rentreelitterairemacherelisevincentalmendros-copie-1.jpgLe narrateur a vingt-cinq ans, vit à Paris et donne des cours de français à une jeune fille de quinze ans, Lise. Il est pris sous l'aile des parents de la jeune fille, il devient presque un membre de la famille à part entière, il n'en revient pas de faire partie de cette famille de gens si riches et connus ( surtout le père), de ces nantis qui ne sont pas du même monde que lui. Alors forcément, il s'éprend de la fille, de dix ans sa cadette. Lise joue un peu avec lui, papillonne, se fait désirer, elle joue sa femme, sa belle, son inaccessible. Elle l'aime quand même, parfois. Les cours deviennent un prétexte pour se voir, et bientôt, il ne faut même plus de raison, puisque le narrateur est accepté dans la maison sans avoir besoin de se justifier. Apparemment ça ne choque personne, que ces deux-là s'aiment en public. Il y a un peu de jalousie, il y a des vacances, combien de vacances ? Des années de vacances apparemment, en tous cas, on ne parle presque que de ça. Et puis, aussi vite que l'amour était venu, il s'en va, laissant la pauvre Lise en pleurs, et le narrateur un peu confus. Voilà c'est plié, et heureusement que ça ne fait que 157 pages. 

Alors, je pense que mon résumé a exprimé mon immense déception à la lecture de ce roman. Le résumé me promettait une histoire d'amour fusionnelle et un peu interdite entre une jeune nymphette et un professeur plus âgé, et j'avais presque battu des mains en me rappelant mon plaisir à la lecture de Lolita. Mais là, rien ne peut être comparable. Le narrateur est plat. A part ces cours qu'il donne, et un peu de la vie de ses parents, on ne sait rien de lui, il sort de nulle part, on dirait qu'il n'a pas de vie, qu'il ne fait rien de ses journées à part attendre de donner des cours à cette petite sotte de Lise. Lise, parlons-en : qu'elle est pénible cette gamine ! Je me demande si l'auteur a observé des filles de quinze ans avant d'en faire le portrait, parce que j'ai l'impression que le personnage féminin à quelques années de moins. Il a voulu peindre une femme-enfant, mais il a réussi un portrait d'une enfant trop jeune, pas du tout femme, et donc incapable d'être en adéquation avec le statut de nymphette/maîtresse qu'on veut bien lui accorder. De plus, il y a un réel problème d'unité de temps. On évoque plusieurs vacances d'été, ce qui fait que Lise devrait finir le roman âgée de 17 ou 18 ans, et elle se comporte toujours, parle toujours comme si elle en avait 13. Assez déroutant donc. En tout cas, ce roman est sacrément pénible à lire, et je ne le conseille vraiment pas. C'est plat, il n'y a pas de style, aucune action digne d'intérêt, pas de relations un tant soit peu sentimentalement poussées. Bref, un échec total. 


Vincent Almendros. Ma chère Lise. Paris : Minuit, 2011. 157p.

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