Dimanche 27 novembre 2011 à 11:27

 
Portugal - Cyril Pedrosa

Portugal c'est l'histoire de Simon, un dessinateur de BD en manque d'inspiration. Il est dans une phase un peu compliquée où il n'a envie de rien. Sa vie de couple périclite gentiment, il n'a pas envie de se poser, de construire quelque chose, ou plutôt, il a la flemme. Il s'englue, comme s'il attendait un signe, un déclic pour pouvoir avancer. Le déclic arrive avec un faire-part de mariage d'une cousine qu'il n'a pas vue depuis son enfance. C'est une partie de la famille qu'il ne voit jamais, à cause de vieilles querelles, à cause d'une histoire un peu mystérieuse liée au Portugal, le pays d'origine de son grand-père. 
Lors d'un déplacement professionnel, un festival, Simon se retrouve au Portugal, perdu dans cette langue qu'il ne comprend pas, qu'il ne maîtrise pas, mais qui l'attire irrémédiablement.  Il sent que sa vie, sa famille, ses racines sont indéniablement liées au Portugal. Un départ s'impose donc... 

J'ai trouvé cette BD absolument fantastique, que ce soit l'histoire comme le dessin, c'est un vrai petit bijou. Les relations entre les personnages sont complexes mais extrêmement intéressantes. On sent beaucoup d'amour, mais aussi de la nostalgie, et la quête d'un petit quelque chose qui manque pour donner du sens à sa vie.  Je ne sais même pas comment la commenter ( et puis je l'ai lue il y a déjà un petit bout de temps, alors ça commence à être un peu flou au niveau des détails. ) Mais j'ai trouvé quelques planches sur internet, et je vous les mets donc, que vous puissiez avoir un aperçu. 

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Dimanche 27 novembre 2011 à 10:11

 Ce que je sais de Vera Candida - Véronique Ovaldé 

" Rose Bustamente fut une grand-mère formidable. Elle débitait des sentences à tout bout de champ et Vera Candida les notai ( du coup elle avait en permanence un petit carnet et un minuscule crayon de bois dans la poche de son short pour noter les phrases de sa grand-mère et pouvoir les relire à loisir, y réfléchir et les relire, tenter d'y déceler du sens, et puis abandonner et se dire, Ce sera pour plus tard, comme si elle avait engrangé des noix de cajou pour parer à une famine à venir.)
Il y a des gens qui pensent qu'il suffit que vous leur plaisiez pour qu'ils aient droit à votre corps, énonçait souvent Rose Bustamente.
Attends la coïncidence des corps, ajoutait-elle.
Il faut que tu ne saches plus où comment ton corps et où finit celui de l'autre, complétait-elle."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/cequejesaisdeveracandida09.jpgL'histoire de Vera Candida commence bien avant elle, bien avant son retour à Vatapuna, bien avant sa naissance. Elle commence avec l'histoire de Rose Bustamente, la grand-mère de Vera Candida. Rose a été pute avant d'être attrapeuse de poissons volants. Et puis elle a rencontré Jeronimo, un homme si riche qu'il ne savait pas quoi faire de son argent. Et alors qu'elle pensait ne plus jamais être mère, elle a cédé à Jeronimo et elle a enfanté Violette. Et Violette a enfanté Vera Candida, sans trop savoir comment expliquer cette paternité mystérieuse, ce vide en forme de père. Et puis Violette est morte, morte de sa bêtise et de son inconscience, le visage mangé par les fourmis. Et Vera Candida a été élevée par sa grand-mère Rose Bustamente, jusqu'au jour où elle aussi à eu à cacher la faute, à dissimuler les formes, la vie qui prend racine en elle. Elle a quitté Vatapuna pour Lahomeria, afin de mettre au monde et élever sa petite Monica Rose. Elle est partie à seize ans pour ne plus jamais revenir, ne plus jamais avoir affaire aux hommes. C'était sans compter sur Ixtaga, le journaliste qui signe ses articles Billythekid et qui, au premier regard, décide de ne plus jamais laisser Vera Candida, de rester toujours auprès d'elle, de la protéger et d'en faire une reine. 

Comme dans
Des vies d'oiseaux, Véronique Ovaldé nous emmène dans une Amérique du Sud imaginaire, qui se prête à toutes les fantasmagories. Ces femmes d'une même lignée semblent vouées au même destin, à la même vie d'errance en quête de leur féminité, de la source de leur maternité. Elles sont en quelque sorte condamnées à ne pouvoir révéler le nom du père de leur enfant, comme si elles devaient porter ce fardeau seules. La mère de Vera Candida fait une brève apparition, mais elle est vite rattrapée par les fourmis. On retrouve ce côté fresque familiale que j'avais adoré dans Cent ans de solitude, de Garcia Marquez, mais également la lumière, la lenteur et la poussière. Ce sont vraiment ces caractéristiques qui m'avaient touché dans le dernier roman de Véronique Ovaldé, et que j'ai retrouvées ici. On sent que tout prend son temps, qu'il n'y a jamais d'urgence, et justement, quand le temps accélère un peu trop vite, c'est que quelque chose ne va pas. On sent aussi une mélancolie toujours présente, une sorte de douleur sourde qui prend à la gorge mais qui est assez agréable, que l'on ne voudrait pas quitter, parce que ça voudrait dire quitter Lahomeria, quitter Vatapuna et ces filles un peu perdues. Quand dans Des vies d'oiseaux on avait le lieutenant Taïbo pour sauver la partie, pour aider Vida à aller mieux, là on a Ixtaga, qui est amoureux fou de Vera Candida, qui a de nombreuses années de plus qu'elle, et pourtant, il va tout faire pour la séduire, pour l'aider, pour être une figure stable enfin, une figure masculine rassurante, à mille lieues de Jeronimo, de tous les hommes de son passé et des vies précédant la sienne. 

Il faut vraiment lire ce livre, pour plonger dans l'univers que Véronique Ovaldé met en place, parce que ses histoires, bien que très différentes, forment un tout et veulent nous dire la même chose. Il s'agit de la solitude des femmes, de cet amour naissant que l'on pense durer tout une vie, et qui déçoit toujours. Parce que chez elle, l'amour, le vrai, celui qui est sain et qui répare, n'arrive que bien plus tard, quand les femmes ont eu le temps de combler leurs béances, de colmater les brèches.Et bien sûr, de la maternité, du rapport viscéral à l'enfant, de toutes les peurs qui apparaissent en donnant la vie, les incertitudes et le don de soi pour l'autre. En tous cas c'est un beau roman, que l'on a du mal à lâcher et qui m'a profondément touché, mais je m'y attendais un peu, je crois que je commence à tomber amoureuse du style de Véronique Ovaldé. Je vais m'empresser de découvrir un peu plus ses romans précédents. 

Véronique Ovaldé. Ce que je sais de Vera Candida. L'Olivier, 2009. 293p.

Mardi 22 novembre 2011 à 19:23

 Le Petit Bonzi - Sorj Chalandon

" Deux jours durant, chaque fois que quelqu'un se joignait à eux, Jacques parlait pour que Bonzi écoute. Il parlait plus, plus haut, plus fort. Il parlait vraiment. ll parlait fluide. Il disait rouge. Pas rr...rr...rourrouourrou... Pas carmin, pas rubis, pas vermillon, pas pourpre, il n'employait pas tous ces mots de secours, mais rouge, rouge, rouge. Il disait rouge, comme tout le monde dit rouge. Il parlait. Il parlait comme il pensait. Il parlait comme dans le silence de sa tête, lorsque les mots sont tout assoupis d'âme. Lorsqu'ils sont déclamés pour soi seul, dans un endroit sans autre, ou devant une glace à l'unique reflet. Il parlait. Jacques parlait et Bonzi écoutait. " 

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Le petit Jacques Rougeron vit à Lyon avec ses parents dans les années soixante. Mais ce n'est pas un petit garçon comme les autres. L'histoire commence lorsque Jacques Rougeron décide de manger de l'herbe, parce que son copain Bonzi lui a dit que ça soignait tout. Alors si ça soigne tout ça peut forcément le soigner, lui, le petit Jacques et ses mots qui s'emmêlent. Parce que c'est ça, le fond du problème, Jacques ne maîtrise pas les mots, ils glissent, ils butent sur la langue, ils ne sortent pas comme il faudrait. Il est bègue et il en souffre, il en souffre à l'école, devant ses camarades qui ne manquent pas une occasion de lui rappeler son handicap, il en souffre à la maison, où il peut lire la douleur dans les yeux de sa mère de ne pas avoir un petit garçon tout à fait normal. Alors pour s'échapper, pour oublier ses problèmes, il ment. Il ne le fait pas volontairement au début, bien sûr, il ne sait même pas vraiment pourquoi il a raconté que son père était parti. Et il ne savait surtout pas les conséquences que ça aurait, que son maître d'école s'inquiéterait, demanderait à voir ses parents. Et tout cela prend des proportions énormes, mais heureusement qu'il y a Bonzi, le petit Bonzi, le fidèle, l'ami de toujours. 

Ce livre m'a posé beaucoup de questions. Déjà il faut savoir que ce roman est assez autobiographique, ce qui rend les faits relatés assez poignants. On sent la détresse de ce petit garçon qui se sent handicapé, qui ne sait pas quoi faire pour se débarrasser de son bégaiement. Heureusement qu'il a un professeur compréhensif, qui s'intéresse à lui et veut l'aider, même si parfois il ne sait pas vraiment comment s'y prendre. Le style de l'auteur reste toujours aussi brut et direct que dans Retour à Killybegs, et cela parait compréhensif pour cet ancien enfant bègue qui sait la valeur d'un mot, et la nécessité d'aller à l'essentiel. Néanmoins, je ne saurais dire si j'ai aimé ce roman ou pas. Il m'a dérangée, mise mal à l'aise. On sent, au fil des pages, la détresse de cet enfant grandir, et il ne fait qu'empirer les choses en se mettant dans des situations absurdes, improbables. Et la pression des parents est difficile à supporter. La mère ne dit pas grand chose, elle cherche plutôt à protéger son petit. Quant au père, il est une sorte d'ombre, pas souvent là, mais toujours prêt à rattraper les écarts de Jacques à coups de ceinture. Et j'ai retrouvé une lecture intranquille comme ce que j'avais pu vivre avec Les Noces Barbares, une ambiance de gris et de lourdeur de l'atmosphère. Mais il reste que c'est un roman formidablement bien écrit, qui procure des émotions très fortes. 

Sorj Chalandon. Le Petit Bonzi. Le Livre de Poche, 2007. 253p.

Dimanche 20 novembre 2011 à 17:01

 Bou et les 3 Zours - Elsa Valentin et Ilya Green

" L'était une fois une petite Bou qui livait dans la forest avec sa maïe et son païe.
Un jour elle partit caminer dans la forest pour groupir des flores.
- Petite Bou, ne t'élonge pas troppe, lui dirent sa maïe et son païe.
- Dakodak , respondit Bou."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/IMG480e7666ebfc0bouetles3zours.jpgL'histoire de Bou et les 3 Zours est bien connue du grand public et des enfants, car il s'agit du très classique " Boucles d'or et les trois ours", mais dans une version un peu revisitée. En effet, cet album a la particularité d'allier des dessins colorés et très poétiques à un langage quelque peu particulier. La langue est déformée, réinventée, magnifiée pour devenir un pot pourri de différentes cultures. On y retrouve de l'anglais, de l'espagnol, de l'italien, même certains patois français. C'était un pari risqué, car cela aurait pu vite devenir incompréhensible. Or il n'en est rien. La lecture est très fluide et l'effet est radical, autant sur les enfants que sur les adultes. L'histoire prend un sens nouveau, on peut jouer sur les sonorités, la prononciation, les accents... 
La petite Bou est attachante comme tout dans sa découverte de la maison des Zours, et l'on retrouve les passages des chaises, de la soupe, des lits... Rien n'est changé à l'histoire originale, il n'y a que la langue qui peut déconcerter au début, mais finit par créer une véritable addiction. 

Un gros coup de coeur pour le texte, et les dessins colorés aux motifs vifs qui font voyager dans un autre monde. 

Elsa Valentin et Ilya Green. Bou et les 3 Zours. L'atelier du poisson soluble, 2008. 

Jeudi 17 novembre 2011 à 21:02

 Les revenants - Laura Kasischke 

" Mais Craig n'avait pas de mots pour ce qui avait suivi. Après, des mains s'étaient portées sur lui. Un coup dans le ventre. Sa tête, ses oreilles résonnaient. Et de l'eau. Etait-on en train de le baptiser ? Une aiguille dans le bras. Un homme en uniforme bleu hurlant en direction de lumières qui clignotaient. Quelqu'un lui donna un violent coup de pied dans le derrière qui le fit trébucher. Et pendant tout ce temps, il cherchait à s'informer au sujet de Nicole, mais ses paroles étaient si embrouillées qu'il savait que nul ne pouvait le comprendre. Quelqu'un voulut savoir s'il connaissait son propre nom et l'endroit où il se trouvait, mais quand il tenta de composer dans sa bouche la forme de son nom à elle, quelqu'un lui dit d'un ton apaisant :
'Vous ne devriez pas penser à cela maintenant. Il faut vous reposer. Nicole est morte.""

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/69739134.jpgCraig revient à l'université après l'été. Il a eu le temps de réfléchir à la mort de Nicole, sa petite amie, tuée dans un accident de voiture alors qu'il était le chauffeur. Il revient tout en sachant que personne n'a oublié, que les camarades de la sororité de Nicole ne pardonneront pas cela, qu'elles feront tout pour le détruire, pour lui faire payer. Shelly, la quarantaine et travaillant au sein de l'université, repense beaucoup à cet accident de voiture, parce qu'elle a été la première sur les lieux de l'accident, parce qu'elle ne comprend pas trop ce qu'il s'est passé, pourquoi les journaux ont affirmé qu'elle n'avait pas donné assez de renseignements aux pompiers, et qu'à cause de cela Nicole n'avait pu être sauvée. Mira Polson, professeur spécialisée dans la superstition et le folklore autour de la mort, s'apprête à donner une série de cours sur ce sujet, quand elle est sollicitée par le meilleur ami de Craig, Perry, qui lui affirme qu'il a besoin d'elle, parce qu'il se passe des choses étranges sur le campus. Les garçons qui ont connu Nicole ont l'impression de la voir partout, qu'elle les appelle, qu'elle leur envoie des cartes postales, certains ont même la certitude d'avoir couché avec elle, après l'accident. Sceptique au départ, elle décide d'aider le jeune homme quand elle se rend compte de l'ampleur du phénomène. Il semblerait bien que tout le monde soit hanté par Nicole. Et étrangement, la jeune fille qui appartenait à la même sororité, et qui a disparu le soir de l'accident, personne n'en parle...

Le résumé peut faire un peu cliché, un peu "blockbuster" à l'américaine. Et pourtant il n'en est rien. C'est un roman qui s'attache à montrer la psychologie des personnages, ainsi qu'un état des choses à un instant donné dans les campus américains. Cette histoire d'accident n'est là finalement que pour servir de déclencheur, pour catalyser l'action. Et au fur et à mesure que le roman avance, on a la gorge qui se noue. Les personnages principaux vont petit à petit se rendre compte que la manipulation dont ils sont l'objet. Et personne ne sera épargné. L'auteur décrit les relations codées qui lient enseignants et élèves, et les conséquences qui en découlent, si l'on outrepasse ces frontières. Elle s'arrête également sur la pression à laquelle ces mêmes enseignants et élèves sont soumis. Et au centre de l'histoire, elle fait une critique virulente des sororités, ces sortes de petites sociétés secrètes aux noms grecs qui font fureur depuis des décennies sur les campus outre-Atlantique. On y découvre ce à quoi sont prêtes les filles pour y rentrer, ce qu'implique le fait de faire partie d'une sororité, les engagements personnels, des choses qui dépassent souvent les ambitions modestes de ces jeunes filles qui veulent juste avoir le sentiment d'appartenir à un groupe. C'est à la limite de la secte. Et c'est là que Laura Kasischke est brillante. Elle arrive à brosser un tableau juste et noir de ces universités, où tout joue sur l'apparence et où l'on cherchera toujours à enfoncer plus bas ses adversaires, ses concurrents. Sur un autre aspect, j'ai adoré son roman pour l'aspect psychologique et sociologique à propos du rapport entre la mort et les adolescents, ainsi que le pouvoir de la superstition à un âge où les jeunes sont le plus sensibles. 

C'est un huis clos qui fait froid dans le dos, mais que l'on ne peut pas lâcher une fois qu'on l'a dans les mains. 


Laura Kasischke. Les Revenants. Christian Bourgois, 2011. 584p.

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