Samedi 28 janvier 2012 à 23:32

 Hunger Games : La révolte - Suzanne Collins 

" Peeta hoche la tête mais prend son temps pour répondre.
- La dernière nuit... Que je vous parle de la dernière nuit... Eh bien, pour commencer, il faut vous imaginer ce qu'on peut éprouver dans l'arène. Cette sensation d'être un insecte piégé sous une coupole de verre remplie d'un air brûlant. Et la jungle tout autour de vous... verdoyante, grouillante de vie, avec de bruit de fond permanent. Cette horloge géante, qui vous promet de nouvelles horreurs toutes les heures. Il faut vous représenter qu'au cours des deux journées précédentes, seize personnes ont trouvé la mort - certaines en essayant de vous sauver. Au train où vont les choses, les huit autres seront mortes avant le matin. Sauf une. La gagnante. Et selon votre plan, ce ne sera donc pas vous. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/livrelarevolte20223.jpgATTENTION SPOILERS 

Nous voici arrivés au dernier tome de la trilogie Hunger Games. Nous avions laissé Katniss abasourdie par son sauvetage de l'arène par les rebelles du district Treize, et elle avait petit à petit pu démêler les fils de cette histoire. Son deuxième passage dans l'arène ainsi que celui de Peeta avaient été programmés par les rebelles afin de les utiliser contre le Capitole, le gouvernement. Seulement, le plan n'avait pas tout à fait fonctionné comme prévu et même si Katniss avait pu être récupérée saine et sauve, Peeta était resté à la merci du Capitole, avec une chance de survie assez peu élevée. Après ce sauvetage, le district Douze en a subi les conséquences et a été complètement détruit. Peu de gens ont survécu, et ceux qui ont eu la chance de s'en sortir ont trouvé refuge dans le District Treize, où tout est tellement organisé, prévu, contrôlé, que l'on peut parfois se demander ce qui est le pire entre le Capitole et ce nouveau District. Katniss ne garde qu'un seul but en tête. Tuer le président Snow, parce qu'il a créé les Hunger Games, parce qu'il retient Peeta, parce qu'il l'a menacée et l'a tenue pour responsable des révoltes qui ont secoué tous les districts. Et parce qu'elle aime Peeta, d'une manière étrange et qui ne dit pas son nom, elle va endosser ce rôle de chef des rebelles, de "geai moqueur", pour avoir une chance de le récupérer en vie. Même s'il faut tuer pour cela. Même s'il faut y laisser une partie de soi. 

On peut dire que Suzanne Collins sait garder la cadence et imposer à son lecteur un rythme soutenu, du début du premier tome à la dernière page du troisième. J'ai eu énormément de mal à sortir de ce livre, à lâcher ne serait-ce que pour quelques heures. Après les épreuves physiques et psychologiques que Katniss et Peeta ont subies, on arrive à une certaine cristallisation de la douleur, de la lutte, et tout s'accélère. Le décor est cette fois différent, puisque l'on change de district, et que l'on découvre une gestion de la population, un contrôle, une vie quotidienne minutée où les gens ont chaque jour leur emploi du temps inscrit dans leur chair. Cela se rapproche presque d'un gouvernement militaire, d'une semi-dictature qui ne dit pas son nom. J'ai aimé le fait d'avoir les deux personnages principaux séparés, et de n'avoir que le point de vue de Katniss, ce qui met le lecteur sur un pied d'égalité avec le personnage, car il n'en sait pas plus. J'ai aimé le fait que le livre aborde la question de la dictature sous cet angle direct, offensif, tout en gardant une certaine finesse. C'est un tome très déstabilisant, où l'on se remet beaucoup en question et où il n'est pas toujours facile de distinguer le bien du mal, ainsi que où se trouve la morale. 
Katniss quant à elle, m'a un peu agacée à la fin. J'ai trouvé que ses réactions étaient compréhensibles, par rapport à sa fragilité émotionnelle, aux épreuves qu'elle a vécues et cette impression qu'elle a que rien ne s'arrêtera jamais, et qu'elle devra passer sa vie à lutter ou mourir. Néanmoins, elle accepte de lourdes responsabilités, une mission qui n'est pas anodine, et elle ne cesse d'agir comme une enfant égoïste et capricieuse. Elle ne cesse de s'enfuir lorsque l'on a besoin d'elle, de refuser d'obéir aux ordres ... Elle laisse sa mauvaise humeur ruiner la relation qu'elle avait avec Gale, tout en étant encore complètement indécise sur ce qu'elle ressent à son propos. Et tout cela lui retombe dessus, car elle passe son temps à être blessée et inapte au combat ( avec des capacités de guérison et de cicatrisation étonnantes ) et cela finit parfois par tourner un peu en rond. 
Malgré cela, je n'ai encore pas vu le temps passer, j'étais prise dans cette histoire qui devient de plus en plus politique au fil des tomes, et je dois avouer que j'ai lu les soixante dix dernières pages en pleurant tout mon soûl. ( En même temps, l'auteur n'avait pas le droit de sacrifier certains personnages comme ça, j'ai retrouvé l'effet Sirius Black de mon adolescence. ) 

En résumé, cela faisait longtemps qu'une trilogie ne m'avait pas autant emportée et emmenée dans un monde parfois pas si différent du notre. Après, je ne dirais pas que c'est extrêmement bien écrit, mais ce n'est pas le but, à mon avis. C'est un livre qui ne requiert aucune qualité littéraire ( bien que ce ne soit pas mauvais non plus, ça se lit même très bien ), mais ce n'est pas la priorité. Et ce n'est absolument pas gênant. On se prend au jeu dès les premières pages, sans pouvoir lâcher le livre avant la dernière ligne, et c'est ça le plus important. 

Suzanne Collins. Hunger Games : La révolte. Pocket Jeunesse, 2011. 418p. 

Ce qu'en pense Matilda 

Les tomes précédents : 
Hunger Games
Hunger Games : L'embrasement 

Mercredi 25 janvier 2012 à 12:19

 Hunger Games : L'embrasement - Suzanne Collins

" - Aujourd'hui, nous nous préparons à tenir notre troisième édition d'Expiation, déclare le président.
Le petit garçon en costume blanc s'avance et lui présente le coffret. Snow soulève le couvercle, découvrant une rangée d'enveloppes jaunies. Ceux qui ont inventé ce système d'Expiations ont prévu plusieurs siècles de Hunger Games. Le président prélève une enveloppe frappée du petit chiffre 75, passe le pouce sous le rabat et en sort un petit carton imprimé. Sans la moindre hésitation, il lit à voix haute :
- Au soixante quinzième anniversaire, afin de rappeler aux rebelles que même les plus forts d'entre eux ne sauraient l'emporter sur le Capitole, les tributs mâles et femelles de chaque district seront moissonnés parmi les vainqueurs survivants.
Ma mère pousse un petit cri. Prim s'enfouit le visage entre les mains. A l'instar du public à l'écran, je suis plutôt décontenancée. Comment ça, les vainqueurs survivants ? 
Et puis, je comprends ce que ça veut dire. Pour moi, en tous cas. Il n'y a que trois vainqueurs encore en vie dans le district Douze. Deux hommes. Une seule femme....
On me renvoie dans l'arène." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/HungerGameslembrasement.jpg ATTENTION SPOILERS 

Après le premier Tome des Hunger Games, j'avais hâte de retrouver Katniss pour voir ce qui allait bien pouvoir lui arriver ensuite. Le résumé du deuxième reprendra des éléments du premiers tout en en dévoilant la fin, je préfère donc prévenir ceux qui n'auraient pas lu le premier tome qu'ils risquent de trouver beaucoup trop d'indications à leur goût dans cet article. 
A la fin du premier tome, nous en étions restés sur la victoire de Katniss et Peeta, les "amants maudits" du district Douze. C'était une grande première dans l'histoire des Hunger Games, où il n'est censé rester qu'un seul vainqueur. Ils avaient réussi à rester en vie tous les deux en menaçant le Capitole de se suicider  avec des baies empoisonnées. Leurs vies avaient été épargnées, mais le Capitole avait eu du mal à digérer cet acte de provocation. Le Président Snow était alors intervenu pour les piéger et pousser leur mascarade encore plus loin en les forçant à se fiancer et préparer un mariage que Katniss ne souhaitait pas. 
Au début de ce deuxième tome, Katniss reçoit la visite du Président Snow qui l'informe que son acte inconsidéré à embrasé quelques étincelles de rebellion dans plusieurs districts. Il est très clair : Soit elle rétablit la situation, soit elle devra en payer le prix. Cette nouvelle année est également marquée par le retour des jeux de l'Expiation, qui ont lieu tous les vingt cinq ans. La tradition veut que dans chaque district, le double de tributs ( donc deux garçons et deux filles) soient envoyés dans l'arène. Sauf que cette année les règles ont changées. Le Capitole se contentera du nombre habituel de participants, mais ils seront choisis parmi les anciens vainqueurs de chaque district. Katniss ne met pas longtemps à se rendre compte qu'elle est la seule gagnante encore en vie au district Douze. Ils ont trouvé un moyen de lui faire payer son acte de rébellion. 

Après l'engouement suscité par le premier Tome d'Hunger Games, j'étais impatiente de me mettre dans le second. ( Et le troisième m'attend sur ma table de nuit.) J'ai retrouvé les personnages que j'avais aimés précédemment, comme Peeta ou Prim. On sent que Katniss grandit un peu, même si parfois ses réactions sont typiques d'une jeune fille de dix sept ans. J'ai trouvé que la première partie, où les deux personnages entament la tournée, préparent le mariage auxquels ils sont condamnés, est un peu longue. On a envie de rentrer dans l'action, dans le vif du sujet. On sent que quelque chose gronde, et je pense que l'auteur fait exprès de nous tenir en haleine le plus longtemps possible, afin de mettre nos nerfs à rude épreuve. Et ça marche. Le moment où l'on découvre le sort qui attend Katniss, on se dit que ce n'est pas possible, que ça ne peut pas recommencer encore comme dans le premier tome, et puis, avec le personnage, on se résigne, et on attend de voir comment elle s'en sortira, avec son coéquipier. ( Dans ces jeux de l'Expiation, il y a deux candidats mâles possibles : Peeta ou Haymitch. Et je ne vous dirai pas qui partira avec Katniss. ) On sent que ce deuxième tome est vraiment charnière et qu'il prépare l'explosion finale du troisième ( Le seul écho que j'ai eu du troisième pour le moment c'est qu'il est "très déroutant".) Je ne vais pas m'arrêter encore sur le style, parce qu'il est égal au premier tome, ça envoie, ça va vite, ça ne s'appesantit pas sur des détails, il faut rendre au mieux ce sentiment d'urgence, que chaque seconde compte. Et c'est là que je trouve l'écriture vraiment bonne. On se sent traqué, à l'instar de Katniss. Il y a un instinct animal qui revient, qui prend le dessus et je crois que c'est ce qui fait que l'on n'arrive pas à détacher ses yeux de chaque page. 

Suzanne Collins. Hunger Games : L'embrasement. Pocket Jeunesse. 2010.399p.

Mardi 24 janvier 2012 à 17:16

Hunger Games - Suzanne Collins
 
" Le maire achève son interminable traité de la Trahison et nous fait signe de nous serrer la main. Celle de Peeta est chaude et ferme comme du bon pain. Il me regarde droit dans les yeux, et j'ai l'impression qu'il me presse les doigts avec douceur, pour me rassurer. Peut-être s'agit-il d'un spasme nerveux.
Nous nous retournons vers la foule tandis que retentit l'hymne de Panem. 
"Oh, et puis zut, me dis-je. Nous serons quand même vingt-quatre. Avec un peu de chance, quelqu'un d'autre l'éliminera avant moi." " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782266182690.jpgKatniss Everdeen vit dans le District Douze depuis son enfance. Ce qu'elle sait de son pays, Panem, c'est qu'il est divisé en douze districts, ainsi qu'une capitale. Ces douze districts étaient treize, mais une révolte sanglante a été réprimée, et une partie de la population anéantie. Depuis, chaque année, le gouvernement a décidé que le peuple paierait pour avoir voulu se soulever, et il a créé les Hunger Games. Vingt quatre candidats, deux pour chaque districts, un garçon, une fille âgés entre douze et dix huit ans. Ces candidats sont placés dans une arène immense et doivent rester en vie. Ou plus précisément, tuer les autres pour être le dernier survivant. Cette sanglante comédie est filmée vingt quatre heures sur vingt quatre, et l'on force le peuple à regarder. Le comble, c'est que ce sont les plus pauvres qui ont le plus de risques d'être sélectionnés. Cette année, Katniss a son nom plus d'une quinzaine de fois dans l'urne. Sauf que c'est sa petite soeur, Primrose, qui est désignée. Sans réfléchir, Katniss décide de prendre sa place, d'épargner la vie de sa soeur et tenter de survivre dans l'arène. A ses côtés, il y a Peeta, un garçon d'une gentillesse rare qui lui a déjà sauvé la vie lorsqu'elle était petite. Peeta aurait tout pour être son ami, sauf qu'il ne peut y avoir qu'un seul vainqueur, un seul survivant. 

Le côté hyper-médiatisé de ce livre me faisait un peu peur. Je craignais de me retrouver encore une fois dans une histoire stupide, mal écrite et invraisemblable. Et puis, quelques personnes de mon entourage m'en ont parlé avec tant de conviction que j'ai craqué. Mais, une fois le livre en main, j'avais envie de ne pas l'aimer. Et je n'ai pas pu. J'ai été happée dès les premières pages dans cette histoire hallucinante, incroyable, au-delà de beaucoup de choses imaginables. Le style est fluide, et je comprends que cela passe bien auprès des adolescents. Rien n'est superflu, on va à l'essentiel, à l'action. Pas trop de descriptions, juste ce qu'il faut. Un soupçon de psychologie, de l'adrénaline, un triangle amoureux (forcément ),  de l'anticipation. Ca sonne comme une version moins aboutie de 1984, mais que l'on ne pourrait pas lâcher quand même. Ce qui retourne, c'est cette résignation du personnage, cet instinct presque animal de survie qui la pousse à tuer en se disant : Si ce n'est pas lui, c'est moi qui y passe. On sent cette jeune fille de seize ans, qui a déjà une expérience douloureuse de la vie, grandir encore plus, repousser ses limites, apprendre l'amitié alors que tout semble désespérant. Il y a des personnages avec du relief, la petite Rue, fragile et si forte à la fois, Gale, fougueux et perdu dans ses sentiments pour Katniss, Prim, la soeur de Katniss, sauvée par son aînée. C'est un roman qui nous emporte, qui nous fait réagir au sens épidermique du terme, où l'on s'insurge de ces injustices, de cette cruauté affichée à la limite de la perversité. Et finalement, même si l'on se révolte, on ne peut que rester accroché à chaque mot, chaque phrase, et tourner frénétiquement les pages pour aller toujours plus loin. Alors même si vous pensez n'être plus un adolescent, prenez-vous une claque avec Hunger Games. 

Suzanne Collins. Hunger Games Pocket Jeunesse, 2009. 382p.

Voici le lien vers la bande annonce de l'adaptation ciné qui sortira au mois de mars.

Ce qu'en pensent Dame Méli et Matilda.
 

Dimanche 22 janvier 2012 à 14:43

La fin des temps - Haruki Murakami

" Une fois la porte fermée, je me trouvai totalement enveloppé de ténèbres. Des ténèbres totales, littéralement, sans le moindre soupçon de lumière. Je n'y voyais goutte. Je ne distinguais même pas ma propre main en l'approchant de mon visage. Je restai un long moment sur place, complètement hébété, comme si j'avais reçu un coup. J'étais en proie à un sentiment d'impuissance, exactement comme un poisson emballé dans du cellophane et déposé dans un frigidaire dont on a refermé la porte. Quand on est brusquement jeté dans les ténèbres totales sans y être préparé, on perd tous ses moyens pendant un moment. Si vraiment elle devait refermer cette porte, elle aurait pu au moins m'avertir avant."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/harukimurakami.jpgCe roman d'Haruki Murakami s'ouvre sur une longue scène dans un ascenseur. On y découvre le personnage principal que l'on va suivre tout au long de ces 600 pages, sans jamais connaître son prénom. Au terme de cette montée, ou descente interminable, notre personnage, un programmeur, va rencontrer une jeune fille un peu boulotte qui ne parle presque pas, ou alors pour baragouiner des phrases qu'il ne comprend pas. Elle le laisse se débrouiller seul dans des souterrains pour se rendre au bureau d'un drôle de vieil homme, un scientifique qui a besoin de notre programmeur afin de coder des données sensibles. Il va devoir aller chercher un système de codage au plus profond de sa conscience afin de les protéger au mieux. En parallèle, un endroit nommé "Fin du monde", et un autre personnage principal ( est-ce le même ? ) qui doit s'adapter à la vie dans cet endroit pour le moins étrange. En effet, là-bas, les animaux sauvages sont des licornes, et chaque personne qui passe la porte d'entrée doit se séparer de son ombre et la laisser mourir derrière le mur d'enceinte. Et ces deux mondes pourraient coexister si l'on ne se rendait pas compte qu'ils sont liés d'une manière ahurissante et géniale.  Sauf que notre programmeur est la clé et que le vieux scientifique a disparu au moment de récupérer les données...

L'avantage de se faire offrir des livres, c'est que l'on a souvent de bonnes surprises. Ca a été le cas avec ce roman. Au début, la littérature japonaise, et notamment celle de Murakami, m'attirait assez peu et je mettais de côté tous les ouvrages de lui que je pouvais trouver, pour plus tard. Et puis je me suis retrouvée avec La Fin des temps entre les mains, et j'ai été complètement transportée dans un univers inconcevable et à la fois d'une limpidité impressionnante. Du côté des personnages, on se retrouve avec un programmeur assez attachant dans sa banalité. Il vit une vie que l'on pourrait qualifier de médiocre, mais il aime ça. Il le dit lui-même, s'il devait recommencer, il ne changerait rien. Et c'est justement la rupture de cette routine qui va donner toute la force au roman. Il y a aussi cette petite boulotte en tailleur rose, qui sous ses airs de princesse va se montrer déroutante, et cette bibliothécaire à l'estomac distendu qui peut avaler en un repas ce qu'un japonais moyen mange en trois jours. On croisera un vieux colonel, des crânes de licornes, un couple qui écoute une cassette de Duran Duran, un contrôleur de métro assez peu compréhensif et une fille qui a perdu son coeur. Le style de Murakami est épatant, il peut nous faire des pages entières sur la manière de choisir son canapé, et ça coule tout seul, on a qu'une envie, en lire encore plus. J'ai aimé sa finesse dans la psychologie, son humour décalé, cette imagination surdimensionnée qui nous fait vivre dans deux univers improbables à la fois, cette manière de bousculer le réel pour nous forcer à voir les choses sous un autre angle ainsi que ce suspense qui prend tout à coup et qui nous force à dévorer les deux cent dernières pages dans pouvoir refermer le livre. Bref, ce fut un vrai coup de coeur. 

Haruki Murakami. La Fin des temps. Points, 2001. 626p.

Vendredi 6 janvier 2012 à 11:40

 Quand j'étais Jane Eyre - Sheila Kohler

" A présent, les fantômes de tous les défunts sont rassemblés ici, au chevet de son père : sa mère, ses deux soeurs aînées, sa chère amie Martha, morte jeune, loin de chez elle. Elle entend un coup de vent sec frapper les fenêtres, un cri s'élever de la rue calme. La flamme de la bougie tremble au plafond. Jusqu'où osera-t-elle s'aventurer dans le monde souterrain ? Retrouvera-t-elle le chemin du retour ? 
Le fantôme de son oncle, le frère de sa mère, apparaît à la petite Jane enfermée dans la Chambre Rouge. Il la terrifie autant que celle qui l'a créée. Jane hurle désespérément, appelle à l'aide.
Maintenant Charlotte se penche sur son cahier pour s'apaiser puis le lève à hauteur de ses yeux qui, comme ceux de son père, n'ont jamais été bons. Elle a toujours écrit ainsi, mais derrière la brume de ses larmes, elle n'arrive pas à se relire. Elle lisse la page de la main et s'y remet. Les premières lueurs du jour, presque aussi bleues que le clair de lune, filtrent à travers les rideaux."

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Charlotte Brontë se tient au chevet de son père, opéré des yeux et convalescent pendant plusieurs semaines. Elle n'a rien d'autre à faire de ses journées qu'écrire, écrire une fiction qui reprendrait tout de même des passages de sa vie, qui raconterait sa douleur d'avoir été éloignée de Monsieur H, son professeur à Bruxelles, qui parlerait de son expérience de gouvernante, humiliée, ignorée, dénigrée par ses patrons. Elle est ambitieuse, elle veut montrer au monde qu'une femme peut se faire l'égale d'un homme en littérature, qu'elle et ses soeurs réussiront à marquer leur époque. De ces désirs va naître Jane Eyre, une jeune orpheline que tout prédestine à une vie triste et sans amour, et qui grâce à sa rencontre Mr Rochester connaîtra une équivalence de bonheur et de douleur. A travers ce roman où se mêlent fiction et biographie, Sheila Kohler nous dresse un portrait de Charlotte Brontë à l'époque de la rédaction de son roman le plus connu, mais raconte également la vie de la famille Brontë dans son ensemble, de la mort tragique de la mère et des deux soeurs aînées, jusqu'à la folie de Branwell, ce frère trop choyé qui finira sa vie rongé par l'alcool et l'opium. 

C'est un roman étrange que celui-ci. Mais c'est un beau roman. Il mêle fiction et biographie, et cela peut parfois embrouiller l'esprit du lecteur, mais quand on a lu Jane Eyre et que l'on a une vague idée de la vie des soeurs Brontë, c'est un régal. On peut dire que ces jeunes femmes n'ont pas eu une vie de tout repos. Emily, Anne et Charlotte, issues d'une famille de six enfants, voient leur mère décéder alors qu'elles sont encore très jeunes. Puis c'est au tour d'Elizabeth et Maria de mourir, laissant Charlotte devenir l'aînée de cette fratrie. Le père, un homme austère ne parle pratiquement pas à ses filles, et supporte sans rien dire tous les caprices et lubies de son fils, le cadet, ce garçon longtemps désiré et promis à un bel avenir. Malheureusement ce ne sera pas le cas. Branwell sera engagé comme professeur de musique et de dessin dans la même famille qu'Anne, mais il se fera séduire puis délaisser par la mère des enfants. Ce sera la fin de sa courte carrière, et il passera le reste de sa vie à boire et sombrer lentement dans la folie. Charlotte quant à elle va d'abord devoir contempler le succès de ses soeurs alors que son premier roman est refusé. Puis viendra le temps de la gloire avec la publication de Jane Eyre. Cette période sera tristement entachée de la mort d'Emily puis d'Anne. Et la fin de sa vie n'est pas plus joyeuse. Pourtant ce livre n'est pas triste, il porte une certaine mélancolie, mais sans jamais tomber dans le pathos. Après, il faut faire la part des choses entre les faits réels, et ce qui a été romancé. J'ai trouvé que les rapports des soeurs, et notamment Charlotte, avec Branwell étaient décrits de manière si viscérale que cela en devenait presque incestueux. On sent que les sentiments de Charlotte envers son frère sont confus et ont du mal à trouver une limite. C'est à la fois douloureux et plein d'amour, un amour qui ira au-delà de tout, qui poussera les soeurs à s'occuper jusqu'au dernier moment de leur frère drogué, quémandant de l'argent afin de noyer toujours plus son chagrin dans l'alcool et les plaisirs éphémères.
 
  Le style de Sheila Kohler nous entraîne directement dans l'atmosphère de la campagne anglaise du dix-neuvième siècle. C'est un univers que l'on a du mal à quitter, et un beau roman qui nous en append plus sur les auteurs de Jane Eyre, Agnès Grey et Les Hauts de Hurlevent. 


Sheila Kohler. Quand j'étais Jane Eyre. Quai Voltaire, 2012. 259p.

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