Vendredi 30 mars 2012 à 20:37

 
 En vieillissant les hommes pleurent - Jean-Luc Seigle

" Les grandes veuves de guerre, les vraies, celles de la Première Guerre mondiale, n'étaient pas les femmes qui avaient perdu un mari, mais celles qui avaient perdu un fils. Une épouse qui avait perdu son mari, même au champ d'honneur, pouvait toujours se remarier. Mais une mère était amputée à vie d'un amour qu'elle ne pourrait jamais retrouver, mort là-bas dans la boue et la désolation, dans les bruits des canons et dans les gaz, dans les diarrhées et les vomissures. Ces veuves étaient devenues intouchables, presque sacrées, quasiment les égales de la mère du Christ. Comme la Vierge, elles étaient, bien sûr, capables de recevoir, comme des bouquets de roses dans épines, toute la compassion du monde, à la différence près qu'elles s'octroyaient, en plus, le droit de distribuer les reproches et les châtiments adaptés si l'une d'entre elles dérogeait à la règle qu'elles avaient elles-mêmes écrite sur les usages à suivre dans le cadre du deuil, inconsolable et innommable, d'un enfant."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/PrixRTLLireaJeanLucSeiglepourEnvieillissantleshommespleurentreference-copie-2.jpgToute cette histoire se déroule sur une journée. Une seule journée de juillet 1961. Il y a Albert Chassaing, un ouvrier qui commence sa matinée en se demandant ce qui le raccroche réellement à la vie. Si toute sa vie, depuis son retour d'Allemagne, après la Seconde Guerre mondiale, n'a pas été vaine et sans réel sens. Il y a Suzanne, sa femme, qui semble rajeunir au fil des années, qui n'arrive pas à atteindre son mari, et qui se réfugie alors dans une relation platonique avec le facteur. Il y a Henri, l'aîné, qui est parti en Algérie, et qui écrit à sa mère plusieurs fois par semaine. Et il y a Gilles, qui ne sait pas trop ce qu'il veut faire de sa vie, tout le monde dit qu'il sera ouvrier comme son père, mais qui pour le moment préfère passer le temps avec Balzac, et tout ce qu'il peut trouver de littérature. Cette journée n'est pas anodine. Elle relate un évènement crucial dans la vie de nombreuses familles, celui de l'arrivée de la télévision dans les foyer. Parce qu'en ce 9 juillet 1961, les Chassaing, à travers leur écran, vont pouvoir découvrir un reportage tourné en Algérie, où l'on voit Henri, vivant, raconter sa vie pendant les "évènements" d'Algérie. Cette journée va être cruciale car elle va cristalliser tous les désirs et aspirations de ces personnages, décider de leur avenir et de leur façon de vivre avec le passé. Autour d'eux gravitent d'autres personnages nécessaires, comme la mère d'Albert, une vieille femme qui semble avoir tout oublié, qui vit dans un passé qui lui tient lieu de présent, de temps arrêté. Il y a la vieille Morvandieux, qui a passé sa vie à pleurer son fils mort pendant la Première Guerre mondiale, et qui vient grappiller chez les Chassaing sa ration de chagrin nécessaire. Il y a Monsieur Antoine, ancien instituteur, qui va récupérer dans ses bras un fardeau plus important qu'il ne l'aurait imaginé. Il y a les heures qui s'étirent, et le pressentiment d'une issue qui n'aurait pas dû se passer comme ça. 

Comment Jean-Luc Seigle arrive-t-il à mettre autant de délicatesse, de poésie, dans un texte qui aborde des sujets si douloureux ? C'est réellement la question que je me pose, car à partir d'un canevas de douleur et finalement, d'une certaine banalité, il réussit magistralement à nous tisser une histoire émouvante car humaine. Son roman va fouiller au plus profond des questionnements des Hommes, de leur volonté de faire le bonheur de ceux qu'ils aiment, tout en se demandant perpétuellement si cela est le meilleur moyen d'y arriver. Il aborde sans détour la violence du manque d'amour dans le couple, du manque d'amour pour ses propres enfants, de la douleur de voir ses désirs matériels accomplis incapables d'assouvir cette béance au creux de l'être humain. La modernité tant vantée par Suzanne ne changera pas la maison qu'elle habite. Elle aura beau repeindre la façade et acheter du Formica, son fils ne rentrera pas plus vite d'Algérie, cette Algérie qu'elle découvre seulement devant son porte de télévision, cet endroit hostile dont elle n'avait pas réellement conscience jusqu'à lors. C'est un roman qui parle de l'héritage paysan, de ce savoir-faire que l'on lègue lorsque l'on a un métier de la terre. Mais que reste-t-il comme transmission à un père ouvrier ? Devient-on ouvrier de père en fils ? Où est la fierté ? Jean-Luc Seigle arrive à mettre en mots les questionnements de la sortie de l'enfance, de cette naïveté qui se gomme petit à petit, tout en posant les problèmes de manière frontale. C'est un roman beau et grave, tout en finesse, comme un travail d'orfèvre de la langue et des sentiments. 
Et le dernier chapitre est juste une parfaite conclusion, qui arrive à mêler l'aspect culturel au domaine des émotions, et qui semble monter comme une colère retenue. 


Jean-Luc Seigle. En vieillissant les hommes pleurent. Flammarion, 2012. 247p.

Mardi 27 mars 2012 à 11:40

 Ma famille et autres animaux - Gerald Durrell

" Nous nous faufilâmes hors du bruit et de la confusion qui régnaient dans le hangar de la douane pour passer sur le quai où le soleil dardait ses rayons éclatants. Autour de nous se dressait la ville escarpée : maisons multicolores amoncelées au petit bonheur, volets verts repliés comme les ailes de mille phalènes. Derrière nous s'étendait la baie, tout unie et d'un bleu incroyablement profond.
Larry marchait rapidement, la tête rejetée en arrière avec une telle expression de dédain qu'on ne remarquait pas sa petite taille, gardant un oeil méfiant sur les porteurs qui se débattaient avec les malles. Leslie le suivait, court, trapu, avec un air de martiale tranquillité, puis venait Margo, laissant derrière elle une traînée de mousseline et de parfum. Mère, qui faisait songer à une missionnaire minuscule au coeur d'une insurrection, fut entraînée par un Roger exubérant vers le réverbère le plus proche, où il la contraignit à demeurer le regard perdu dans l'espace tandis qu'il donnait libre cours aux sentiments refoulés qu'il avait accumulés dans son chenil."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/GeraldDurrellFamilleautresanimauxGallmeister1-copie-4.jpgNous sommes en 1935, Gerry a 10 ans. Sa famille, composée de sa Mère, de ses deux frères Larry et Leslie, ainsi que de sa soeur Margo et de leur fidèle compagnon Roger, décident de quitter leur Angleterre natale sur un coup de tête, ne supportant plus le mauvais temps, le froid, l'ennui et la grisaille. Il leur faut du soleil, de la paix, du repos. Leur choix se porte naturellement sur Corfou, petite île grecque où ils s'installent dès leur arrivée. Tout cela pourrait être parfaitement normal, si ce n'est que la famille de Gerry n'est pas tout à fait comme les autres. Le moindre évènement peut virer à la catastrophe si l'on n'y prend pas garde. Et c'est ainsi que les déménagements successifs se font dans le plus joyeux chaos. Les caractères des uns et des autres, le penchant pour le mélodrame de Margo, la condéscendance de Larry ainsi que le flegme tout britannique de la Mère, donnent à cette chronique familiale un humour irrésistible. Gerry, le plus jeune, nous rapporte ici son expérience de l'île, ses rencontres improbables avec les animaux les plus singuliers, ce qui déclenchera chez lui un amour de la nature et de l'observation scientifique qui lui restera toute sa vie. A travers ses yeux d'enfants, et donc avec une certaine naïveté, il nous donne à voir ces péripéties improbables qui ont marqué son enfance. Entre les réceptions ratées, les expéditions périlleuses en bateau, les précepteurs successifs, et les différents animaux de compagnie, on ne voit pas le temps passer et l'on dévore ces 260 pages avec délices. 

Je tiens déjà à remercier les éditions
Gallmeister  (et leur représentant) de m'avoir envoyé ce livre. J'ai commencé ce livre sans avoir d'idée précise de ce que j'allais y trouver. Le personnage principal, Gerry, est très attachant et c'est un plaisir d'être entraîné à sa suite dans ses ballades quotidiennes, ses explorations de l'île, ses rencontres avec différents personnages hauts en couleur. Son récit est partagé entre les anecdotes liées à sa famille et ses observations scientifiques. Quand les deux se mêlent, c'est hilarant, la famille de Gerry n'appréciant pas vraiment d'être confrontée à des oiseaux furieux, des scorpions dissimulés dans des boîtes d'allumettes ou bien encore des chiens aux moeurs légères. Mais même quand les animaux ne sont pas impliqués, les uns et les autres se débrouillent pour se mettre dans des situations improbables, qui vont du simple fait de s'enticher d'un Turc galant, à celui de mettre le feu à sa chambre après avoir descendu trois bouteilles de cognac. L'auteur arrive clairement à faire sentir le décalage entre cette famille anglaise à l'éducation soignée et le mode de vie de l'île, où tout est simplifié et où l'on doit parfois s'accommoder de peu. Chaque chapitre met en avant un évènement ou une période donnée de la vie sur l'île et l'on sait qu'avant la fin on trouvera de quoi sourire, et même rire. Ce livre a des allures de vacances prolongées, et l'on se laisse porter par la chaleur qui y règne ainsi que le style précis et fluide de l'auteur. On voit Gerry grandir de quelques années, et l'on prend toujours le même plaisir à suivre ses expéditions à la recherche de tortues, serpents, mantes religieuses ou geckos. C'est un roman qui, en plus de nous en apprendre énormément sur la faune et la flore de l'île de Corfou, met en scène des personnages bigarrés, décalés et toujours destinés à nous faire rire de leur capacité presque surnaturelle à se mettre dans des situations abracadabrantes. 
Une lecture plus qu'agréable, qui dépayse, qui donne envie de vacances. 

Gerald Durrell. Ma famille et autres animaux. Gallmeister, 2007. 261p.

Et encore merci aux Editions Gallmeister

Mardi 20 mars 2012 à 18:00

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/TopTenTuesday.jpg
 Le Top Ten Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire défini. 
Ce rendez-vous a initialement été créé par 
The Broke and the Bookish, en anglais et a été repris en français sur le blog de Iani

Le but est de poster chaque mardi ( selon la possibilité bien sûr ) un classement de notre top 10, selon la question posée. Etant donné que le thème de cette semaine ne me tentait pas beaucoup, j'ai pioché dans les questions déjà posées pour vous faire mon Top 10 de mes personnages préférés.
 

1) Antigone, dans l'Antigone d'Anouilh. Parce que c'est une héroïne qui représente toutes les valeurs que je chéris.
 Parce qu'elle est honnête et droite, qu'elle va jusqu'au bout de sa démarche, quitte à y laisser sa vie, pour défendre ses convictions. Parce que malgré sa peur, elle va laisser derrière elle Hémon, son fiancé, pour aller répondre aux contraintes familiales. Parce que même dans le mythe de Sophocle, son amour pour les siens est troublant. (Elle va perdre son père dans la forêt, parce qu'il le lui a demandé.) 

2) Ronald Weasley, dans la saga Harry Potter. Pour sa loyauté, son humanité (surtout ce côté froussard assez désopilant). Parce que c'est un personnage qui a du relief, qui évolue au fil des tomes avec une palette d'émotions tout à fait intéressante. Parce qu'il est roux, qu'il a une famille géniale, et un caractère qui va s'affirmer petit à petit. Parce qu'il représente les valeurs de l'amitié, et d'une certaine forme de courage. 


3) Oskar Schell, d'Extrêmement Fort et Incroyablement Près, de Jonathan Safran Foer. Parce que ce gamin m'a complètement retournée, avec sa vision du monde particulière, sa façon de prendre chaque détail de sa vie pour la pièce d'un puzzle à compléter, comme une énigme lancée par son père avant de mourir. Pour sa force, son courage, sa manière d'être complètement adorable, avec un culot monstre. 

4) Dolores Haze, dans Lolita de Vladimir Nabokov.  Bien sûr, je ne pouvais pas l'oublier ici, la petite Lolita. Avec sa naïveté feinte, avec ses manigances d'adultes, sa manière de faire chavirer le coeur des hommes tout en prenant son air de petite sainte. C'est la gamine perverse, manipulatrice, un peu paumée aussi dans ces histoires d'adultes qui la dépassent. Et elle me plait pour cette façon de jouer à l'adulte tout en ne sachant pas vraiment quoi faire, sans prendre réellement conscience de la portée de ses actes, mais reproduisant à l'excès un schéma maternel malsain. 

5) Cyrano de Bergerac, de la pièce éponyme de Edmond Rostand.
 Cyrano, c'est un peu mon amoureux littéraire, quel verbe, quelle langue... Et tout cela mis à profit pour aider ce benêt de Christian à séduire la femme qu'il aime. Et Cyrano va sacrifier son amour, au nom de l'amitié, et tout mettre en oeuvre pour que la tentative de son ami soit couronnée de succès. Dans le genre abnégation, sacrifice etc, j'ai rarement vu plus émouvant. Et puis, cette scène du balcon, elle est à couper le souffle tout de même...

6) Vera Candida, dans Ce que je sais de Vera Candida, de Véronique Ovaldé. Vera Candida est d'abord une enfant, vivant avec sa grand-mère, puis une jeune fille qui devient en même temps femme et mère. Elle tombe enceinte dans des conditions tout ce qu'il y a de plus atroces, et décide de partir plutôt que d'infliger le déshonneur à sa grand-mère. Du haut de ses quinze ans, elle va s'affirmer en tant que femme d'un caractère trempé, ne laissant les hommes gouverner sa vie que lorsqu'elle le décide, et encore, en ne baissant jamais totalement la garde. C'est sa force de caractère que j'aime chez elle.
 

7) Benjamin Malaussène, de la Saga Malaussène de Pennac.
 Quels bons moments j'ai passé en compagnie de cette famille étrange et dépareillée, avec Benjamin, l'aîné, une petite trentaine d'années, ou presque, qui s'occupe de tous ses frères et soeurs, un peu laissés au hasard par une mère toujours à la dérive, qui revient pour pondre un nouvel arrivant pour cette fratrie, et qui repart aussi sec. Entre son premier métier de bouc émissaire, et ses aventures abracadabrantes où il est toujours mêlé à de sombres crimes avec lesquels il n'a généralement rien à voir. C'est un personnage attachant, avec assez de cran pour prendre sa famille sur ses épaules et avancer, malgré les épreuves. Il vit une passion amoureuse avec Julia, une journaliste rousse qui disparaît puis revient au gré de ses envies. 

8) Georgia Nicolson. Comment faire une liste de mes personnages préférés sans y faire figurer l'héroïne de la saga Le journal de Georgia Nicolson, de Louise Rennison ? J'ai découvert cette adolescente britannique délurée lorsque j'avais quatorze ans, et depuis elle m'a accompagnée. Georgia vit avec sa mère, son père qui se trisse bientôt au pays du Kiwi-en-Folie, sa petite soeur Libby, une gamine complètement dingue qui terrorise ses camarades de maternelle, et Angus, son chat sauvage écossais sûrement croisé avec d'autres espèces animales suspectes. Sa vie s'articule entre les cours au Stalag 14, ses copines, notamment Jas, sa meilleure amie, et les garçons.
 Avec beaucoup de pluriels. Elle est drôle, elle est folle, et je l'aime d'amour.

9) Le personnage du libraire, dans Le Libraire, de Regis de Sà Moreira. Parce que ce roman est une merveille, et que ce libraire assez allégorique donne tout une poésie au roman. Parce que c'est un libraire protéiforme, inattendu, et en même temps, il combine toutes les qualités que l'on voudrait trouver chez un libraire. 

10) Assez difficile de trouver un dixième.
 Il y a beaucoup de personnages que j'aime, mais de là à les départager, c'est assez difficile. En vrac on peut trouver les héroïnes des romans de Jane Austen, Jane Eyre, Phèdre, Alma de l'Histoire de l'amour, Kay Scarpetta, Juliette, Valmont, Alex, Lou, Peeta, Iphigénie, Darcy, Florentino Ariza, La Cigogne, Thomas Pitt... 

Mercredi 14 mars 2012 à 9:14

 Le Chapeau de Mitterrand - Antoine Laurain 

" Les passants se retournaient sur leurs silhouettes désormais familières, et dans son entourage tout le monde murmurait à mi-voix : Daniel connaît très bien François Mitterrand...
- Tout se passe bien ?
Le garçon le tira de sa rêverie. Oui, tout se passait bien, il ferait durer son plateau de fruits de mer le temps qu'il faudrait. Même s'il devait rester jusqu'à la fermeture, il ne se lèverait pas de sa banquette avant le départ du Président. Il le faisait pour lui, pour les autres, pour pouvoir le raconter un jour : J'ai dîné aux côtés de François Mitterrand dans une brasserie en novembre 1986, il était à côté de moi, je l'ai vu comme je te vois. Daniel avait désormais à l'esprit les phrases qu'il prononcerait dans les décennies à venir." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782081274129.jpgIls s'appellent Daniel Mercier, Fanny Marquant, Pierre Aslan et Bernard Lavallière. Ils ne se connaissent pas, n'ont rien en commun, et en temps normal, n'auraient aucune raison d'être mentionnés ensemble. Or il se trouve qu'ils vont tous partager quelque chose d'unique et d'un peu fou. Le chapeau de Mitterrand. Tout commence un soir où Daniel Mercier, abandonné à Paris pendant que sa femme et son fils sont en vacances en Normandie, décide d'aller dîner dehors. Il choisit une brasserie, commande un plateau de fruits de mer, une bouteille de pouily-fuissé et savoure sa soirée. Quelques instants plus tard, trois hommes s'installent à la table voisine, l'un deux est impossible à ignorer. Il s'agit du Président, du chef des français, il s'agit de François Mitterrand. La soirée de Daniel devient alors surréaliste. Il déguste ses huîtres en écoutant parler le Président, prêt à raconter à sa femme cette aventure peu commune. Au moment du départ, Daniel se rend compte que François Mitterrand a oublié son chapeau sur la banquette. Trop tard, le président est loin, il décide en quelques secondes qu'il ne rendra pas ce chapeau. Il le gardera et le portera. Et sans ce chapeau, que sa vie serait restée triste et banale. Il semblerait que le simple fait de le porter l'aide à avoir cette classe, cette prestance qui différencie le péquin moyen du chef de l'Etat. Mais ce chapeau n'est pas destiné à servir Daniel Mercier toute sa vie, et le hasard l'abandonne dans un train, le train que vient de quitter Daniel, et dans lequel est montée Fanny. 

Plusieurs clients m'avaient laissé entendre que ce roman d'Antoine Laurain était tout à fait divertissant, frais, léger mais bien écrit, et je me suis donc lancée dans cette lecture tout en sachant à l'avance que j'allais passer un bon moment. Et ce fut le cas. La base de cette histoire est tout simplement abracadabrante : l'abandon du chapeau de Mitterrand dans une brasserie, et cette aura qui semble s'en dégager. On suit avec délices les tribulations de ces quatre personnages pour qui ce chapeau tombe à point nommé, qui ont tous besoin d'une impulsion pour changer de vie, pour être plus "eux-mêmes", pour trouver le courage de s'affirmer. Et le chapeau va être cette impulsion. Surnaturel ou juste ce qu'il faut d'imprévu pour redonner confiance en soi ? C'est au lecteur de juger, mais ce roman se lit plus comme une sorte de conte où le chapeau cristallise l'envie que nous avons tous d'enfin oser être soi, d'enfin changer de vie, de s'affirmer. Pourquoi celui de Mitterrand ? Sûrement pour la carrure de l'homme, pour cette force à la fois rassurante et imposante qui semblait se dégager de lui. Pour représenter les changements, l'idée d'aller de l'avant et d'avancer sans se préoccuper de ce que pensent les autres. En tous cas, c'est une réussite : Antoine Laurain a un style très fluide, qui coule et qui berce le lecteur. C'est un roman que l'on ne voit pas passer, les pages semblent se tourner les unes après les autres avec une aisance déconcertante, et ce chapeau, fil conducteur de l'histoire, donne envie d'aller voir toujours plus loin ce qui va bien pouvoir se passer. La plongée dans les années 80 est assez déroutante, mais on sent que le contexte est bien représenté, qu'il n'y a pas de décalages trop importants. Seul le personnage de Bernard Lavallière m'a donné l'impression d'être un peu "trop", trop stéréotypé, trop radical dans ses changements, mais finalement je me suis tout de même attachée à lui, à son petit grain de folie. La fin est à l'image du roman, un peu folle et toutefois sensée, avec un retour sur les évènements qui donnerait presque envie de le relire, à la lumière de cet éclairage final. 

Un beau moment de lecture, relaxant et frais. Une vraie bouffée d'oxygène. 


Antoine Laurain. Le Chapeau de Mitterrand. Flammarion, 2012. 212p.  

Mercredi 14 mars 2012 à 8:57

 
 Zombies Panic - Kristy McKay


" Quelqu'un viendra. Tôt ou tard. Comme le car n'arrivera pas et qu'il sera impossible de nous joindre par téléphone, les parents vont s'affoler. Il y aura des battues, des bulletins d'information... Bon sang, quand tout sera fini, on sera célèbres. Mais il faut d'abord qu'on tienne jusqu'à la fin de la nuit.
Je scrute les coins sombres du parking, m'efforçant d'y déceler du mouvement ; j'ai l'impression d'être davantage une cible qu'une sentinelle. Rien ne bouge. Au-delà des arbres, au pied de la colline, les lampadaires devant l'Etape gourmande se sont allumés. Ils se mettent sans doute en marche automatiquement. Il n'y a plus personne." 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/ZombiesPanic-copie-1.jpgBobby et  Smitty, la nouvelle de la classe et le rebelle incontrôlable, se retrouvent tous les deux seuls dans leur car scolaire, au retour d'un voyage en classe de neige craignos en Ecosse. Leurs camarades et professeurs sont partis se chercher à manger, et seul le chauffeur leur tient une morne compagnie. Le temps passe, et bizarrement personne ne semble refaire surface. Sauf Alice, la pimbêche de la classe, qui revient en courant, essoufflée, effrayée : Elle est la seule à s'être échappée de l'enfer qui se déroule en ce moment dans le restaurant prénommé L'Etape Gourmande. Tout le monde, élèves, professeurs, cuisiniers, caissiers, se sont transformés. Ils se sont effondrés d'un coup, comme morts, puis sont revenus à la vie, le regard hagard, l'écume aux lèvres, tous plus répugnants les uns que les autres. Et apparemment bien décidés à venir à bout de leurs camarades encore vivants, à coup de dents. Pete, l'intello timide au teint si pâle qu'il a hérité du charmant surnom d'Albinos, est le deuxième à s'en sortir sans dommages. Ils sont quatre, ils ne se sont presque jamais parlé parce qu'ils se détestent, mais ils vont devoir se serrer les coudes et former une équipe, parce que tout le monde dehors à l'air de s'être transformé en ... zombies. 

Quand je suis tombée sur ce roman à la librairie, j'ai déjà été attirée par la couverture, un brin décalée. Le résumé semblait classique, mais je me suis laissée tenter, par curiosité. Dès le début, l'histoire se teinte d'une certaine ironie qui n'a pas été pour me déplaire, et je me suis laissée embarquer sans trop de souci dans les aventures de ces quatre bras cassés. Les personnages sont stéréotypés, la nouvelle un peu à l'écart, le rebelle beau comme un dieu, le geek laissé pour compte et la magnifique peste au regard de biche , mais je pense que cela renforce le décalage entre eux, et donc, dans un sens, le côté humoristique de ce roman. C'est un livre qui prend un peu le contre-pied de tous ces romans sérieux qui traitent du fantastique avec un côté extrêmement premier degré. Ici, on se débrouille comme on peut pour s'en sortir, et même s'il faut décapiter le chauffeur de bus avec un snowboard, ou bien s'enfermer dans une soute à bagages pour échapper à un zombie affamé, eh bien il y a toujours cette pointe d'humour qui rend les choses un peu plus légères. D'ailleurs, Bobby, la narratrice, le dit bien elle-même : il faut essayer de prendre les choses à la dérision sinon on cède à la panique totale. L'histoire n'apporte pas de grande surprise, si ce n'est la dernière page peut-être, mais c'est un agréable moment à passer. Les références sont plutôt intéressantes (entre le dédain patent pour l'oeuvre de Stephenie Meyer, ou les citations de Shakespeare et un clin d'oeil à Iron Maiden) , et l'on sent que l'écriture a été travaillée afin d'aller droit au but, tout en créant une alternance de rythme, pour faire monter le suspense. 
On ne voit pas le temps passer, les personnages sont attachants, et même si ce n'est pas d'une grande innovation, tant sur le thème que sur la forme, le second degré donne un petit quelque chose qui rend la lecture tout à fait agréable. 


Kristy McKay. Zombies Panic. Seuil, 2012. 321p.

<< Page précédente | 1 | 2 | Page suivante >>

Créer un podcast