Mardi 26 juin 2012 à 9:25

Miss Peregrine et les enfants particuliers - Ransom Riggs

" La nuit, je me réveillais en hurlant, en proie à des cauchemars effroyables. J'étais obligé de porter un appareil pour éviter d'user mes dents jusqu'aux gencives à force de les faire grincer pendant mon sommeil. Je ne pouvais plus fermer les yeux sans revoir cette créature d'épouvante, à la bouche pleine de tentacules. C'était elle qui avait tué mon grand père, j'en étais sûr. Et j'étais sûr aussi qu'elle reviendrait bientôt me régler mon compte. J'étais victime de crises de panique, persuadé que le monstre rôdait tout près , dans un bosquet sombre, derrière une voiture dans un parking, au fond du garage où je rangeais mon vélo. " 

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Jacob Portman est un adolescent ordinaire vivant une vie très ordinaire. Depuis son enfance, son grand-père se plaît à lui raconter ce que Jacob appelle "des contes de fées". Abe Portman aurait été élevé dans un orphelinat près des côtes du Pays de Galles, afin d'être protégé de la guerre et de l'extermination de son peuple. Mais cet orphelinat n'était pas ordinaire. Il n'accueillait que des enfants dits "particuliers" dont les talents étaient divers et variés ( le garçon qui abrite des abeilles dans son ventre, le garçon invisible, la fille qui soulevait des rochers à une main...) Pour prouver ses dires, il avait même montré quelques photos à Jacob, que ce dernier avait trouvées sans intérêt et sûrement trafiquées. Ces enfants particuliers grandissaient sous la protection de Miss Peregrine, une femme mystérieuse et autoritaire. Un jour, tout bascule. Jacob, se rendant chez son grand-père trouve ce dernier à l'agonie, victime d'une créature monstrueuse. Il livre ses dernières volontés à Jacob sous forme d'énigme et meurt. Jacob se rend alors compte que ces histoires abracadabrantes sont vraies, et qu'il est le seul à pouvoir exécuter les dernières volontés de son grand-père. La seule solution ? Retrouver l'île, retrouver l'orphelinat et s'entretenir avec Miss Peregrine. Commence alors un voyage qui va éprouver le courage du jeune homme. 

C'est un vrai coup de coeur, ce roman. Le début de l'histoire m'a fait penser à Big Fish (et Tim Burton serait intéressé pour adapter Miss Peregrine au cinéma, si ce n'est pas une coïncidence ça !) car ce que raconte le grand-père peut être un mensonge complet, la réalité, ou une vision déformée de la réalité. Il est difficile de se faire une idée lorsque l'on commence cette lecture. Et cela va de surprise en surprise. Jacob est un personnage attachant, dans ses moments d'angoisse et de déprime comme dans ses dilemmes. Il est tout ce que l'on aime chez un héros. Les enfants particuliers m'ont fasciné. Je pense que le fait que le roman soit agrémenté de photos aide à faire monter l'angoisse puis le mystère. Chaque photo prise indépendamment des autres est vraiment effrayante, mais lorsqu'elles sont replacées dans leur contexte, elles prennent tout leur sens. C'est un livre avec du rythme, des rebondissements, de l'action. Il se passe toujours quelque chose, et je n'ai jamais eu l'impression que l'histoire stagnait. On en apprend toujours plus sur ce qu'il s'est passé et cela devient réellement difficile de quitter tous ces personnages à la fin du roman. D'ailleurs, je trouve que la fin est bien amenée, mais laisse planer tant d'incertitudes sur le dénouement de l'histoire, que cela pourrait appeler une suite. En tous cas, il est indispensable de lire ce livre, c'est mon coup de coeur du début de l'été pour les plus de quatorze/quinze ans. La lecture peut se faire à deux niveaux, tant sur la différence en tant que telle, que sur la Shoah plus particulièrement. Bref, lisez-le, ce sera plus simple. 


 Ransom Riggs. Miss Peregrine et les enfants particuliers. Bayard Jeunesse. 2012. 433p. 

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Quelques photos tirées du livre. 

Lundi 25 juin 2012 à 22:19

 
 
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Les choix secrets - Hervé Bel 

 «  L’âge c’est l’impossibilité de goûter la nostalgie. A peine née, elle se recroqueville, se dissout et c’est la mort que l’on voit au bout. Elle seule. A côté, toutes les simagrées sentimentales ne signifient plus rien. La tristesse, c’est encore la vie, l’espérance. Le désespoir, c’est autre chose, une plaine aride où le pleur est dérisoire.

Désormais, il n’y a plus que la cuisine et le mari, le ciel gris derrière la mousseline des rideaux, et ce présent dont il faut bien se contenter. Ce présent est sa prison.  Plus jeune, elle l’a supporté parce que, concevant l’avenir comme un espace vierge, un monde à lui tout seul, elle a cru que celui-ci prendrait un jour la place de celui-là et changerait le goût de sa vie. »

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/41yh42BzrXLSL500AA300.jpg Marie est une vieille femme. Très vieille. Elle vit dans la maison où elle a grandi, avec son mari, qui est vieux lui aussi. Très vieux. Et très malade. Mais ça Marie ne veut pas y croire, il le fait exprès sûrement,  il exagère pour qu'on s'occupe de lui. Avec l'âge, elle a pris des habitudes, il faut vérifier le soir que les portes sont bien fermées, que les lumières sont éteintes, quitte à redescendre, à vérifier encore et encore. En une journée, c'est sa vie qui va lui revenir en tête, toute sa vie, ses émois d'adolescentes, son coeur brisé, les choix qu'elle a du faire en devenant une femme, ses désillusions, la vie de tous les jours qui pèse un peu lorsque l'on n'a pas ce que l'on voudrait. Elle rêvait d'une vie de princesse, à mener grand train et sentir les regards jaloux des femmes autour d'elle. Et elle n'a épousé qu'un petit instituteur, une lubie de jeunesse, et chaque jour elle paye le prix de cette folie. Alors elle se rembrunit, elle devient mauvaise, elle voudrait que le monde ne tourne qu'autour d'elle, être l'unique de son homme, de son père, de ses fils. Et là, au crépuscule de sa vie, elle regarde tout ce qui est derrière elle, et ce qui reste. Le temps qui s'étire, la douleur d'être vieille, de ne plus pouvoir descendre les escaliers sans souffrir, et de se voir se transformer en une femme que l'on ne regarde plus, à qui on parle comme à un enfant. Son but, c'est rester chez elle, avec son mari. Il ne faut pas qu'il parte, même s'il est malade, ça va passer, ce n'est pas si grave. Il l'énerve à geindre comme ça, mais s'il part, c'est un peu la fin de son monde. 

C'est un livre qui dérange, un livre qui gratte les zones douloureuses de tout un chacun. Parce que même si on ne peut pas aimer cette femme, à cause de son égoïsme, de son manque d'empathie et de coeur pour ceux qui l'aiment et qu'elle aime, elle est humaine, elle a des failles que l'on peut retrouver en se regardant d'un peu plus près, et que l'on n'a pas réellement envie de voir. C'est une femme perdue, qui a vécu son enfance dans un cocon protecteur, et qui s'attendait à avoir une vie à l'image de cette enfance dorée. C'est une femme avec des rêves de grandeur impossibles à atteindre. Elle est amère, elle voudrait toujours plus, et petit à petit, elle détruit les gens qu'elle aime, parce qu'elle ne peut pas faire autrement, parce qu'elle a toujours tenu les autres pour responsable de ses illusions perdues. Ce personnage du mari est fantastique dans sa complexité, tellement secret, simple, serein et si contraire à cette femme. Peut-être est-ce pour cela qu'elle l'a aimé ? Parce qu'il était tout ce qu'elle n'était pas. C'est un roman prenant, poignant, qui vrille le ventre quand on le lit, qui suscite l'empathie pour ces hommes et ces femmes qui vieillissent dans une solitude ineffable, qui n'ont comme repère que les informations télévisées, ou la visite du boulanger. C'est un portrait de la vieillesse dans toute sa crudité, avec une pudeur toutefois. Les mots sont justes, et décrivent avec brio toute la difficulté de vieillir, de voir ceux que l'on aime mourir ou s'en aller, donner des nouvelles par politesse, et sentir que chaque jour n'a de but que de rapprocher de la mort. Chaque évènement, chaque visite doit durer, parce qu'après il n'y a que le silence et la douleur, et le temps qui s'étire sans fin. C'est un roman magnifique, qui ne peut pas laisser indifférent, car il remue trop de choses en chaque lecteur. 

 

Hervé Bel. Les choix secrets. Lattès. 250p. A paraître, le 22 août 2012. 

Lundi 18 juin 2012 à 13:01

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L'auteur et moi - Eric Chevillard

 " Où est ma truite ?
A cet instant, je croyais encore à une possible blague.
C'est amusant, mais où est ma truite ? Vous m'aviez promis une truite.
La plaisanterie s'éternisait. Elle tournait au fiasco. Ah l'humour est décidément délicat à manier ! Il ne faut jamais insister quand la salle s'y montre peu réceptive. Or je m'emportai/ Comprenez aussi que le coup était un peu raide. Difficile à avaler, on ne saurait mieux dire. Tu te pourlèches pour une truite et on t'englue dans le chou-fleur. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/001324603.jpgL'auteur n'est pas le personnage, attention, il faut bien faire la différence, nous dit l'introduction de ce nouveau roman d'Eric Chevillard. Et tout au long du livre, l'auteur nous rappellera bien à quel point il est opposé à son personnage, ce ne sont pas les mêmes personnes, merci de ne pas prendre les vessies pour des lanternes et les auteurs pour des personnages ou même des narrateurs. Notre personnage est un homme trahi, bafoué, leurré. Un homme qui était pourtant bon, aimant, curieux, qui dévorait la vie à pleine dents comme l'on croquerait dans une truite. Une truite aux amandes, bien sûr. Et alors que cet homme n'attend de la vie, et de sa femme, qu'une truite aux amandes, dorée, fumante, appétissante à souhait, voilà que tout bascule, que d'un coup c'est le drame, le chaos, l'apocalypse, voilà que l'homme sort de ses gonds, ne retient plus sa colère ni sa rage. Et pourtant tout était si bien parti, la promesse d'un repas sortant de l'ordinaire, le jour du plat préféré. Pour se retrouver embourbé dans un marasme de chou-fleur. En gratin. La béchamel prend à la gorge, la croûte de fromage impossible à percer donnerait presque une impression de claustrophobie. Car, vous allez le découvrir : Il n'y a rien que notre personnage ne déteste plus que le gratin de chou fleur. Mais venons-en au meurtre...

Depuis plusieurs années je découvre les romans d'Eric Chevillard, tous plus loufoques les uns que les autres, avec un jeu de langage absolument divin. Ici, cet essai sur le gratin de chou-fleur, car on peut le qualifier ainsi, est aussi délicieux que son sujet est infâme. On sent le gratin, on hume le gratin et petit à petit, le personnage nous rallie à sa cause. Car ce gratin de chou-fleur, c'est un peu la vie, les rêves déçus, le mur de la réalité que l'on se prend en pleine figure lorsque l'on pensait se retrouver face à une truite. C'est un roman difficile à expliquer, il y a cet homme, assis à une terrasse de café, qui raconte sa désillusion à une jeune fille. Il y a l'auteur, qui se permet des incursions dans le récit pour raconter d'autres histoires, notamment celle de l'homme suivant une fourmi. C'est un roman fleuve où l'on peut parfois se noyer un peu, mais où toujours l'ironie, le style de l'auteur et sa maîtrise de la langue nous sauvent. C'est un livre à lire pour goûter un peu l'absurde du monde, c'est un livre où l'on ne doit pas être en quête de sens. C'est un livre qui nous emmène où il veut, et où l'auteur semble même parfois perdre le contrôle de ses personnages. C'est une grande et belle leçon d'absurde. 

Eric Chevillard. L'auteur et moi. Editions  de Minuit. 299p. A paraître, le 6 septembre 2012

Mercredi 13 juin 2012 à 9:21


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Barbe bleue - Amélie Nothomb

" -Ceci est l'entrée de la chambre noire, où je développe mes photos. Elle n'est pas fermée à clef, question de confiance. Il va de soi que cette pièce est interdite. Si vous y pénétriez, je le saurais et il vous en cuirait.
Saturnine se tut.
- Sinon, vous pouvez aller partout. Avez-vous des questions?
- Dois-je signer un contrat ?
- Vous verrez cela avec mon secrétaire, l'excellent Hilarion Grivelan.
-Quand puis-je m'installer ?
-Dès maintenant." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782226242969.jpg Lorsque Saturnine, jeune femme débarquée de sa Belgique natale, trouve une annonce pour une colocation dans un immense appartement à un prix dérisoire, elle ne se pose pas de question. Elle fonce. Arrivée dans la salle d'attente de don Elemirio, une quinzaine de femmes attendent. Mais elles ne sont pas là pour la colocation. Elles sont là pour voir celui que personne n'a jamais vu, car il ne sort jamais de chez lui, et qui traîne derrière lui une étrange réputation. Les huit colocataires précédentes auraient toutes disparues dans d'étranges circonstances. Saturnine ne croit pas un mot de ces ragots, et s'installe tout de même chez cet homme étrange. Champagne, caviar, vodka... Rien n'est refusé à Saturnine, qui a du mal à comprendre comment l'on peut vivre dans autant de luxe. Petit à petit, elle va réussir à faire parler son mutique interlocuteur, et va essayer d'en apprendre plus sur ces femmes, sur leur disparition. La chambre noire semble receler un mystère sordide, puisque chacune des huit femme à y être entrée y est morte. Saturnine refuse de se laisser avoir par la peur, mais aussi par l'amour qui semble s'instiller en elle et veut découvrir la vérité en faisant appel à son objectivité et en n'épargnant pas son étrange colocataire.

Encore une fois, Amélie Nothomb nous offre une thématique où il y a beaucoup à dire. Reprendre Barbe Bleue, ce n'est pas rien, le transposer aujourd'hui, en tissant une trame autour de la disparition de  ces femmes, c'est une idée que j'apprécie. Les dialogues omniprésents dans ce roman rappelleront aux lecteurs assidus de l'auteur son premier roman, Hygiène de l'assassin. Encore une fois, c'est au fil de ces échanges avec don Elemirion que Saturnine va avancer dans son idée. Et comme souvent chez Nothomb, c'est une idée assez macabre, loufoque et incroyable. Au delà de la réécriture d'un conte, on sent bien l'idée (également présente dans le texte original) du secret de l'autre, du respect de l'intime. Cette pièce interdite, c'est la part de l'autre à laquelle on ne peut avoir accès, et briser ce secret peut souvent amener à la perte de la confiance, voire de la vie. La fin m'a moins touchée que les premiers romans d'Amélie Nothomb. J'ai trouvé que l'idée était très bonne, comme souvent avec elle, elle part avec des bases en or, mais elle pourrait aller plus loin dans son sujet, le pousser, histoire de déstabiliser encore plus le lecteur. Néanmoins, cela reste une lecture très agréable où l'on redécouvre les réels enjeux d'un conte lu quand on était enfant. Cela replace les choses dans un contexte actuel et ça fait du bien, ce petit grain de folie belge où tout devient fou dès que l'on boit du champagne. 


Amélie Nothomb. Barbe bleue. Albin Michel, 2012. 170p.

Mardi 5 juin 2012 à 13:00

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Un repas en hiver - Hubert Mingarelli


" Ce soir nous avions à dire des choses autrement importantes, et notre commandant nous comprenait et parfois hochait la tête. Nous lui expliquions que nous préférions la chasse aux fusillades, nous ne les aimions pas, qu'elles nous déprimaient à présent, et la nuit, nous en rêvions. Le matin nous avions le cafard dès que nous y pensions, et nous allions finir par ne plus les supporter du tout, alors tout bien considéré, une fois malades pour de bon, nous ne servirions plus à rien. A un autre commandant que lui, nous n'aurions pas parlé ainsi, franchement et de bon coeur. C'était un réserviste comme nous, et lui aussi dormait sur un lit de camp. Mais les tueries l'avaient vieilli plus que nous autres. " 

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Le narrateur, Emerich et Bauer. Trois soldats. Trois soldats allemands en Pologne. Ils ne peuvent plus recommencer, chaque jour. Chaque jour les tueries reprennent et eux après, ils en rêvent, ça leur coupe le goût de tout, ce n'est plus supportable. Pour échapper aux wagons qui arrivent tous les matins, ces trois soldats demandent à partir à la chasse. Mais pas n'importe quelle chasse. Ils auront leur journée de répit à une seule condition : en ramener un. Un, c'est un Juif, de ceux qui se cachent dans les forêts de Pologne en attendant leur tour. La neige, le ciel de plomb et le froid qui rentre partout dans le corps. Cette journée va s'étirer en longueur, elle va prendre des allures de vacances, avec toujours cette consigne qui plane sur ces trois soldats. Et lorsqu'ils l'auront, celui qu'ils doivent ramener, commencera alors un étrange repas d'hiver, dans une maison où tout doit brûler, avec un paysan polonais antisémite et une gamelle de soupe.

En très peu de pages, Hubert Mingarelli réussit à nous construire un monde. En partant du rien et de la neige, il fait prendre corps et vie à ces trois soldats usés par leur quotidien et le souvenir de la vie qu'ils ont laissée derrière eux. Avec finesse, ils plante un décor sordide mais jamais déprimant, toute trace de pathos est bannie au profit de sentiments plus profonds, humains et paradoxaux. Pour échapper à la corvée d'en tuer tout un wagon, impersonnel et noyé dans la masse, ils préfèrent se mettre en quête d'un, un seul, avec un visage et une voix qui leur restera sûrement dans la tête. Mais tant pis, c'est toujours une journée de gagnée. On est face à des hommes qui ont perdu le sens des réalités et des priorités, des hommes qui voient juste la journée qu'ils ont devant eux. Et lorsque ce qu'ils ont cherché se manifeste sur leur route, ce sont d'autres questions qui vont prendre le relai. Il ne faut pas créer de lien avec celui qu'ils vont ramener, il ne faut pas le regarder, ni s'attacher aux détails, ce n'est pas un homme et il faut s'en persuader. Avec une écriture pudique et délicate, Hubert Mingarelli réussit à poser des mots justes sur un épisode de la Shoah trop souvent oublié. Il passe derrière la barrière du jugement et se met à la place des bourreaux, pour rappeler que certains étaient aussi des hommes. Des hommes face à d'autres hommes. Il faut lire ce livre, qui est plus qu'un coup de coeur,  pour voyager un peu dans la Pologne hostile des années 40, dans cette ambiance oppressante de devoir à accomplir et de son humanité que l'on ronge un peu plus chaque jour.  Parce qu'au bout de cette centaine de pages, en plus d'un dénouement qui remet en question toutes les idées préconçues de tout lecteur, ces trois soldats sont un peu dans la même pièce que vous. 


Hubert Mingarelli. Un repas en hiver. Stock, 2012. 137p. A paraître. 

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