Mardi 31 juillet 2012 à 8:58

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/7638739578deslivres.jpg

 Swamplandia - Karen Russell

" Quand on n'est qu'au Commencement de la Fin on peut très bien se croire déjà au milieu. Quand j'étais petite, je ne voyais pas ces nuances. C'est seulement après la déchéance de Swamplandia que le temps s'est mis à avoir comme un début, un milieu et une fin. En bref, je peux résumer toute l'histoire en un seul mot: chute.
J'avais treize ans quand la fin commença pour de bon, même si au début je n'ai pas pris au sérieux les menaces -maman étant morte, je pensais que le pire nous était déjà arrivé. J'ignorais qu'une tragédie peut en engendrer une autre, et une autre -comme une volée de chauves-souris surgissant d'une grotte. Neuf mois s'étaient écoulés depuis la mort de maman. Le Chef n'avait rien fait pour alerter les touristes, sinon insérer une notice nécrologique dans le journal local. Son nom figurait toujours dans les guides, son visage était sur les panneaux d'affichage et les articles en vente à la boutique de souvenirs, son numéro restait le symbole de notre parc. Hilola Bigtree était l'Etoile du Berger qui faisait traverser les eaux à nos touristes moites et à casquettes. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782226243003g-copie-1.jpgDepuis la mort d'Hilola Bigtree, dompteuse d'alligators de première catégorie, la vie d'Ava a tendance à chuter irrémédiablement. Elle se retrouve coincée entre son père, incapable de gérer seul une famille, son frère Kiwi, un intello timide et socialement inadapté passant sa vie dans de vieux bouquins, et sa soeur, Osceola dite Ossie, une jeune fille de quinze ans presque normale, à cela près qu'elle communique avec les esprit, tombe amoureuse de fantômes et a des relations quasi-charnelles avec eux. Et tout cela pourrait encore passer si le parc d'attraction ayant fait la renommée de la famille n'était en train de faire faillite, dépassé par Le Monde de l'Obscur, un parc à thème beaucoup plus sensationnel, et générateur d'argent. Quand Ava Bigtree parle de chute, c'est plutôt une vraie cascade d'ennuis et de désillusions. La seule solution semble être de trouver de nouveaux financements pour le parc, de reprendre le spectaculaire numéro de plongeon avec les alligators d'Hilola Bigtree tout en remplaçant la performeuse principale. Mais quand toute sa famille se divise, que les uns et les autres abandonnent petit à petit le foyer familial, Ava se rend compte que toute son énergie sera d'abord consacrée à ramener les gens qu'elle aime autour d'elle, peu importe le prix. 

J'ai lu ce livre pour le prix America du magazine Page. Nous avons quatre romans américains à lire et nous devons individuellement voter pour celui que nous avons préféré. Swamplandia est donc le premier roman de cette sélection à se trouver entre mes mains. Il m'a fallu du temps pour rentrer dans ce livre, déjà parce que le sujet de base ne me touchait pas plus que ça, et que les personnages ne trouvaient pas de résonance en moi. Au fur et à mesure de ma lecture, j'ai pu dégager des pistes de lecture qui, même si elles ne collent pas à la volonté de l'auteur, me semblent pertinentes par rapport au sujet. Tout d'abord, j'ai trouvé ce roman très lent, mais en y regardant de plus près, c'est exactement la vie de cette famille, et surtout de ces adolescentes qui se retrouvent, du jour au lendemain, confrontées à un quotidien morne et sans intérêt. Le style et le rythme du livre s'adaptent parfaitement à l'histoire, car dès qu'un rebondissement arrive, le rythme s'accélère. Au final, il ne se passe pas beaucoup de choses dans ce roman, mais justement, chaque fait est délayé, étiré jusqu'à ce que le lecteur réussisse à prendre la mesure du temps qui passe, de l'ennui ambiant où ces jeunes filles évoluent, et jusqu'où cet ennui peut aller. C'est un roman sur l'amour familial et fraternel, sur ce que l'on est prêt à sacrifier de soi pour aider les siens. C'est également une réflexion pertinente sur le deuil : comment grandir lorsque l'on a treize ans et que l'on vient de perdre sa mère, comment est-ce que l'on se recrée des repères. Il y a aussi des passages sur la vieillesse, sur l'absence, et comment les générations plus jeunes peuvent vivre la régression des anciens, condamnés à être considérés à nouveau comme des enfants. Je pense que l'on peut parler de roman initiatique, dans le sens où le voyage entrepris par Ava la changera à tout jamais, la fragilisera mais lui montrera que même avec ces failles, lorsque l'on a la volonté de réussir, personne ne peut nous en empêcher. 

Malgré un début de lecture mitigé, je me suis attachée aux personnages, à leur force et leur conviction, et je termine ce roman avec un avis très positif, autant sur le fond que sur la forme. 


Karen Russell. Swamplandia. Albin Michel, 2012. 460p. A paraître

Lundi 30 juillet 2012 à 20:57

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/PrideandPrejudiceLizziereaading.jpg
 Juste un article pour vous rappeler que le blog a désormais un
Twitter sur lequel vous pouvez retrouver toutes les nouveautés. 

Et il y a toujours la page
Facebook du blog où vous pouvez retrouver toutes les informations et liens concernant le blog. 

(Je retourne à mes lectures, bonne soirée à vous ! ) 

Samedi 21 juillet 2012 à 10:23

 Agnès Grey - Anne Brontë

" Ma tâche d'institutrice et de surveillante, au lieu de devenir plus aisée à mesure que mes élèves et moi devînmes plus accoutumés les uns aux autres, devint au contraire plus ardue, à mesure que leurs caractères se montrèrent. Je trouvai bientôt que mon titre de gouvernante était une pure dérision. Mes élèves n'avaient pas plus de notions d'obéissance qu'un poulain sauvage et indompté. La peur qu'ils avaient du caractère irritable de leur père et des punitions qu'il avait coutume de leur infliger, les tenait en respect en sa présence. La petite fille aussi craignait la colère de sa mère et le petit garçon se décidait à lui obéir quelquefois devant l'appât d'une récompense. Mais je n'avais aucune récompense à offrir et, pour ce qui est des punitions, il m'avait été donné à entendre que les parents se réservaient ce privilège; et pourtant, ils attendaient de moi que je misse leurs enfants à la raison. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782352873143-copie-1.jpgAgnès Grey quitte, à 19 ans, la famille aimante et protectrice où elle a passé son enfance et son adolescence. Devant des difficultés financières, il lui semble important de travailler afin d'aider sa famille. N'ayant que peu de connaissance du monde qui l'entoure, elle décide de devenir gouvernante, et de placer dans cette profession tous ses espoirs. Malheureusement, la désillusion est cruelle. Elle tombe sur une famille où les enfants, plus méchants les uns que les autres, la poussent à bout et lui font perdre sa place. Malgré cette première défaite cuisante, Agnès va retrouver une place dans une famille où les enfants, même s'ils sont plus gentils, ne correspondent pas tout à fait à ceux qu'elle avait imaginé. Elle se liera tout de même avec la famille Murray, et notamment les deux jeunes filles, Rosalie et Mathilde. Et cette vie est considérablement améliorée par l'arrivée d'un nouveau vicaire qui semble toucher Agnès au coeur. Edward Weston. Avec sa bonté, ses paroles bienveillantes, ses attentions charmantes, il pourrait être celui qui sortirait Agnès de cette condition où elle ne se plaît pas vraiment. Mais il n'a pas l'air de se rendre compte de son existence .... 

Voilà une lecture que j'ai trouvée extrêmement plaisante. Je commence à bien connaître les soeurs Brontë et chacun de leurs livres est un régal. Agnès Grey m'a beaucoup fait penser à Jane Eyre. On retrouve ce personnage de gouvernante malheureuse, qui se faisait une idée magnifique du métier, et qui se retrouve à se battre contre des enfants ingrats et des parents qui le sont encore plus. Mais là où Jane Eyre prend des tournures presque fantastiques, avec un mystère, une dissimulation, Agnès Grey reste très ancrée dans un quotidien assez banal. C'est justement le but du roman, montrer la vie d'une gouvernante, largement inspirée de la vie de l'auteur elle-même, ses joies, ses peines mais également ce qui fait battre son coeur. Et en cela, Anne Brontë est très forte. En montrant les codes de la société anglaise du 19ème et en critiquant ceux-ci à demi mots, elle montre l'inadaptation de son personnage à un monde qui lui est hostile. Malgré ses efforts, son coeur est trop pur pour se laisser corrompre ou changer par des personnes qui n'ont aucune idée de la bonté humaine. C'est donc un roman qui, même s'il parle d'amour, insiste surtout sur la loyauté à ses valeurs, sur la ligne de conduite que l'on souhaite adopter. Les personnages ont tous un caractère bien trempé, et on ne peut s'empêcher d'en détester certains pour en adorer d'autres, et même si j'étais au départ sceptique quant à Edward Weston, le reste du roman m'a montré que l'on ne peut que s'attacher à lui. J'ai vraiment dévoré ce livre, et, comme à chaque fois que je me plonge dans un classique de la littérature anglaise, c'est une très belle découverte. 

Anne Brontë. Agnès Grey. Archipoche, 2012. 276p.

Mercredi 18 juillet 2012 à 18:21

 La mort s'invite à Pemberley - P.D. James

" Pendant un moment, Elizabeth resta paralysée, incapable d'agir comme de penser. Elle reocnnut alors Lydia dans cette apparition hurlante et farouche et se précipita vers elle pour l'aider. Mais Lydia la repoussa et, sans que ses cris s'interrompent, se jeta dans les bras de Jane, la renversant presque. Bingley se porta au secours de sa femme et ensemble, ils soutinrent Lydia, la portant à demi, jusqu'à la porte. Elle hurlait toujours, se débattant sans paraître reconnaître ceux qui la retenaient, mais une fois à l'intérieur du château, à l'abri du vent, ils purent entendre ses paroles rauques et heurtées.
"Wickham est mort ! Denny l'a tué ! Allez donc le chercher, voyons ! Mais que faites-vous ? Ils sont là-bas, dans le bois ! Faites donc quelque chose ! Oh, mon Dieu, il est mort, j'en suis certaine !""

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/PDJamesLamortsinviteaPemberley-copie-1.pngTout va pour le mieux à Pemberley. Elizabeth Bennet est devenue Mrs Darcy depuis plusieurs années et s'apprête à donner un grand bal, comme chaque année au mois d'octobre. Entre les préparatifs, l'accueil des premiers invités (dont Jane et Bingley), tout le monde trouve de quoi s'occuper. La veille du bal, le colonel Fitzwilliam quitte précipitamment le salon de musique sous prétexte d'avoir besoin d'exercice. Quelques minutes plus tard, un cocher lancé à pleine vitesse arrive devant Pemberley. Lydia, la soeur d'Elizabeth et épouse de Georges Wickham, descend, échevelée, en hurlant que son mari est mort, dans le bois, qu'il a été tué. Bien que Wickham ne soit  pas le bienvenu à Pemberley en raison de sa tentative de séduction de la soeur de Darcy, des recherches sont immédiatement ordonnées. Fitzwilliam, Darcy et le jeune et séduisant Alveston trouvent Wickham bien vivant au coeur de la forêt, mais saoul, désorienté et penché sur le corps de son ami Denny. Il est donc le coupable tout désigné, pourtant, personne ne semble persuadé qu'il ait participé à la mort de son ami. Ce sera donc à Darcy de mener l'enquête afin de lever le mystère sur la mort du Capitaine Denny. 

Les fans de Janes Austen peuvent se réjouir. P.D. James, grande admiratrice de l'auteur d'Orgueil et Préjugés a écrit ici une séquelle bien menée, respectant les personnages et le style de Jane. On a le plaisir de retrouver Elizabeth, Darcy et leurs compagnons. On passe du temps à Pemberley et l'on découvre cette grande demeure, ses domestiques, ses codes. L'intrigue se construit autour de personnages dont on connait le passé, et c'est ce qui est intéressant. Qui n'a pas imaginé la suite des aventures des Darcy, des Wickham et des Bingley ? En reprenant un livre connu de tous, le risque était grand, mais cela a été réalisé avec brio. Le style ressemble étrangement à celui de Jane Austen, les tournures de phrases, les commentaires ironiques sur la bonne société anglaise. Même si le suspense n'est pas intense, certaines révélations sont inattendues et cela permet d'approfondir le caractère des personnages, leurs travers. Justement, cette intrigue classique m'a séduite car elle ne dénote pas avec l'époque, ni avec la ligne directrice des romans de Jane Austen. On reste dans un style très conventionnel, mais bien rythmé. Le seul petit bémol : l'histoire du meurtre est racontée à différentes personnes, et le lecteur doit à chaque fois relire ce récit, que l'on finit par connaître par coeur. Cependant, c'est cette répétition qui permet de voir si certains détails changent ou non. La fin, très optimiste, aurait pu être un peu moins mielleuse, mais les connaisseurs diront que chez Jane Austen, tout finit bien, donc, encore une fois, P.D James reste fidèle à son modèle. 
Je tiens à préciser que la connaissance de l'ouvrage de référence est parfaite pour l'auteur, car P.D. James est plus qu'une fan de Jane Austen, elle relit chaque année toutes les oeuvres de l'auteur, afin d'en connaître les moindres détails.

En deux mots : lisez-le. 


P.D. James. La mort s'invite à Pemberley. Flammarion, 2012. 393p.

Mardi 10 juillet 2012 à 14:06

 Les Misfits - Arthur Miller 

" Guido n'a pas cessé de regarder par la vitre de la dépanneuse jusqu'au moment où les deux femmes ont disparu. Il a assisté à la discussion, de loin, sans en entendre un mot. A présent, il roule dans la Grand'Rue, dans un état voisin de la stupeur. Un train à l'arrêt lui barre la route et il fait halte devant les barrières du passage à niveau, coupe son moteur et attend. Son regard fixe dénote un effort de réflexion. Il se retourne par hasard et ce qu'il voit lui rend sa vivacité. Il crie à la cantonade : "Gay !"
Gay Langland se trouve avec une femme près du marchepied d'un wagon. Il a sa chienne sur les talons. Il se retourne vers le camion, agite la main :"Attends-moi ! J'allais justement passer te voir ! " "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782221115039-copie-1.jpgLorsqu'Arthur Miller rédige les Misfits, il a déjà en tête les acteurs qui joueront les rôles principaux. Clark Gable dans le rôle de Gay Langland, et Marilyn Monroe dans celui de Roslyn. Roslyn est une femme un peu perdue qui vient à Reno pour divorcer. Tout le monde, d'ailleurs, vient là pour divorcer. Après une histoire qui n'a pas fonctionné, la jeune femme ne sait plus vraiment quoi faire de sa vie. Sa rencontre avec Isabelle, puis avec Guido et Gay va précipiter quelque peu son existence. Alors que Guido tombe éperdument amoureux de Roslyn, celle-ci ne semble remarquer que Gay, avec son allure de cow-boy, sa manière de parler aux femmes avec respect et fermeté. Tout va se jouer en quelques jours, dans la maison que Guido construisait pour sa défunte femme, leur amour va se construire, sur des bases friables, et petit à petit, c'est une forme de désillusion qui va s'installer. Jamais Roslyn ne pourra trouver un équilibre parfait, mais elle va apprendre que l'on peut être heureux malgré tout. C'est un roman sur l'Amérique, sur ces hommes toujours à chercher de petits boulots pour pouvoir nourrir leur famille et se payer un coup au bar du coin. C'est une histoire d'hommes et de femmes paumés dans une époque qui ne les aide pas, et qui vont devoir se débrouiller seul pour donner du sens à leurs vies. 

Arthur Miller nous livre ici un véritable portrait des Etats Unis, au sortir de la guerre, où tout oscille entre modernité et retour aux origines. Ces personnages masculins sont des cow-boys, occupés à capturer des chevaux ou gagner des rodéos. A côté de ça, ils rêvent de piloter des avions, pour les plus jeunes, et de s'inscrire dans le mouvement de leur pays. Les femmes n'ont pas plus de repères, avec l'installation du divorce dans les moeurs, il est difficile de rester plus de quelques mois avec le même homme. Soit il boit, soit il est infidèle, soit elles se persuadent qu'elles trouveront mieux ailleurs. Dans la préface, il est précisé que ce roman a été écrit afin d'être adapté au cinéma, et cela se ressent dans l'écriture et le style de l'auteur. Les descriptions sont courtes, visuelles, précises, tout ce dont on parle est visible au lecteur. Les dialogues sont rythmés, et cela rend les passages dramatiques encore plus intenses. Dans le personnage de Roslyn, on retrouve la candeur de Marilyn Monroe, son côté femme-enfant, et cette naïveté rend le personnage attachant, bancal et humain. Gay Langland représente une autre génération. Plus âgé que Roslyn ou Guido, il incarne une forme de sécurité, de force. Même si son caractère irascible peut blesser les autres, il reste fidèle à ses principes, à ses valeurs. C'est un beau roman à lire d'une traite (ce que je n'ai malheureusement pas fait) afin de garder le côté cinématographique de l'écriture. On retrouve le souffle des années 50, et l'on pense à Kerouac, qui lui aussi a si bien écrit sur la quête de soi, l'errance et les grands espaces. 

Arthur Miller. Les Misfits. Robert Laffont, Pavillons poche. 2009. 215p. 

<< Page précédente | 1 | Page suivante >>

Créer un podcast