Vendredi 23 novembre 2012 à 17:57

Etant donné que je présente la semaine prochaine une rencontre avec l'auteur Véronique Olmi, j'ai eu l'occasion de lire plusieurs livres d'elle ces deux dernières semaines. Je n'avais pas très envie de faire une chronique par livre, alors j'ai choisi de faire un article global, où je parlerai des différents romans que j'ai lus, et également faire des liens entre eux. 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782226242976.jpgNous étions faits pour être heureux. 2012, Grasset. 230p.

" Serge attend et il lui semble qu'un voile doucement bat et s'entrouvre. C'est presque rien. Un petit vent qui se lève. Une couleur qui se déploie. Cela ressemble au souffle du dormeur juste avant l'entrée dans le sommeil, et n'a pas de rapport avec ce que sera son union avec Suzanne, le temps qui leur sera donné, cela a seulement à voir avec lui, comme s'il avait ôté un grand manteau et qu'il acceptait de marcher moins vite. " 

Serge a tout. L'argent, les enfants, la maison dans Paris, la femme jeune, belle, racée. Suzanne vit dans un petit appartement avec un mari quelconque et vie banale. Qu'ont-ils en commun ? Absolument rien. Pourtant, ils vont se croiser, s'aimer, partager tant de choses en si peu de temps. Mettre en péril leurs petites vies rangées pour une histoire un peu folle, qui finira mal, mais ça c'était couru d'avance.
Ce livre est une belle réflexion sur la vie de couple, sur les relations humaines aussi. Ne voit-on des autres que ce que l'on veut bien ? Il est plus facile de mettre les gens dans des cases plutôt que de regarder ce qu'ils sont en face. Ce roman parle de trahison, de secrets et de mensonges. Et au-delà de l'histoire d'amour, c'est une histoire humaine qui se tisse. Jusqu'où avons-nous besoin des autres ? Et peut-on les utiliser pour avancer, se libérer de notre passé, sans considération pour ce qu'ils ressentent. Avec des thèmes que Véronique Olmi aborde souvent dans ces romans, on suit pendant un court moment des gens qui n'ont rien en commun, et qui n'auraient peut-être jamais du se rencontrer. 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782253162131T.jpg Cet été-là. 2012, Le livre de poche. 251p.

" La plage était un territoire sur lequel chacun avait ses habitudes, sa place et ses horaires. Ainsi on pouvait s'y retrouver chaque jour, continuer des conversations entamées la veille, se passer des magazines, se donner des rendez-vous, l'apéritif de 19h, une partie de beach-volley, ou bien échanger simplement un signe de main et s'ignorer pendant des heures. C'était des convenances légères, et immuables." 

Trois couples d'amis se retrouvent dans une maison au bord de la mer pour fêter le 14 juillet, comme chaque année.  Mais cette année les problèmes vont briser le petit cadre idéal qui s'était formé au cours du temps. Les couples vont se fissurer, les amitiés se fêler. Tout le monde se sent prêt à enfin dire ce qu'il pense, ce qu'il garde en lui depuis trop longtemps. Et ce qui s'annonçait comme un moment idyllique va cristalliser tous leurs ressentiments. 
Dans une ambiance qui m'a beaucoup rappelé le film "Les Petits mouchoirs", on retrouve des thèmes chers à l'auteur, comme les apparences et l'infidélité. Ces amitiés vont éclater parce que les gens, après plusieurs années, voient leurs amis comme ce qu'ils voudraient, et sont forcément déçus de la réalité. Ce sont des personnages à des moments charnières de leurs vies, et qui vont pour une fois, sans complaisance, se dire ce qu'ils pensent. 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/unsibelavenirveroniqueolmi9782742754908.gifUn si bel avenir. 2005, Babel. 175p.

" Elle comprit qu'il était dans son intérêt de se calmer, une mère doit toujours maîtriser la situation, être lisse et sans aspérité, elle entra chez la directrice comme on entre en scène, en se mettant dans la peau de cette mère-là, le prototype de la femme adulte et passe-partout. Son personnage donna le change et bientôt elles sortirent de l'école, toutes les trois."

Elizabeth et Clara ont à peu près le même âge, et finalement peu de choses en commun. Mais face à l'adversité, elles vont se rapprocher et s'entraider. Elles vont devenir des béquilles, essayant de faire au mieux afin de donner le change. Entre les infidélités d'un côté, le refus de la maternité de l'autre, ainsi qu'un passé douloureux et la peur de vivre, ces femmes complexes vont se révéler plus fortes qu'elles ne le pensaient.
Encore une fois on aborde le thème de l'adultère, du mensonge et de la trahison. Les relations entre parents et enfants, et par extension à la maternité et au désir d'enfant sont aussi assez récurrentes.  Les relations homme/femme sont décidément assez tragiques, se passent relativement mal, dans un climat général d'incompréhension et d'une sorte de mépris. Finalement, l'ambiance de ces romans reste assez semblable, mais n'est pas inintéressante. 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/Bordsdemer.jpg Bord de mer. 2003, Babel. 122p. 

"On avait pris le car, le dernier car du soir, pour que personne nous voie. Avant de partir, les enfants avaient goûté, j'ai remarqué qu'ils finissaient pas le pot de confiture et j'ai pensé que cette confiture allait rester pour rien, c'était dommage, mais je leur avais appris à pas gâcher et à penser aux lendemains." 

Avec un récit à la première personne, Véronique Olmi se rapproche de l'intime et creuse les failles. Bord de mer, c'est le long monologue d'une femme, d'une mère. Un peu paumée, assez instable psychologiquement, elle décide d'emmener ses deux garçons au bord de la mer, en pleine semaine, sans raison particulière. Mais rien ne se passe vraiment comme dans ses fantasmes idylliques, et finalement la désillusion est la même partout, mer ou pas. 
C'est un roman qui frappe, qui dérange, qui ne peut pas laisser indifférent. La douleur de cette mère est palpable, et l'on sait qu'encore une fois, l'issue n'est pas vraiment positive. La maternité et le rapport à l'enfant sont au centre de ce roman percutant, qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin, ou tout prend son sens. 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782742751365175.jpg Numéro Six. 2004, Babel. 104p.

" Maintenant je sais aussi que l'on peut détester chaque être aimé. Par instants. Par douleur." 

Numéro Six c'est la petite dernière de la famille Delbast. C'est celle qui voue une admiration sans borne à son père, le grand médecin. C'est celle qui en prendra soin toute sa vie, comme un Oedipe jamais réglé, avec toujours au fond un amour inexorable, indescriptible et jaloux pour le père. C'est une relation viscérale compliquée et douloureuse. 
Encore une fois, les rapports entre parents et enfants, la difficulté de se comprendre ,de s'accorder sur son amour, les compromis et les sacrifices du quotidien, surtout le sacrifice du bonheur. Un roman encore une fois touchant et qui pose question. 

Lundi 19 novembre 2012 à 12:20

 http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/doubt2.jpghttp://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/doubtkioon3.jpghttp://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/doubt4kioon.jpg
Doubt, Tomes 2, 3 et 4, de Yoshiki Tonogai :
Comme je vous l'annonçais dans le premier
Point Manga, la série Doubt commençait de manière abrupte, laissant le lecteur assailli de questions et de doutes. La suite est à l'image de ce premier tome. On découvre un peu plus les personnages, et quelques raisons de leur présence dans ce bâtiment clos commencent à apparaître. Des alliances se créent, et des joueurs (malgré eux) trouvent la mort. Ils ne peuvent se fier à personne, et n'importe lequel d'entre eux peut être le loup, peut les trahir et les tuer froidement, sans scrupule. Là où l'intrigue est intéressante, c'est dans les nombreux rebondissements. La plupart du temps, on ne s'attend pas à ces retournements de situations, et le lecteur devient aussi désemparé que les personnages, suspectant tour à tour chacun d'eux. Et si vous pensiez avoir trouvé le loup, attendez bien la fin du dernier tome, car on peut toujours être surpris ! 

Ce que j'ai aimé : Un dessin à l'image de l'histoire, rythmé, énergique. On ne s'appesantit pas sur des détails insignifiant. Tout doit aller vite, dans un sentiment d'urgence, les personnages jouent leur vie et doivent faire au plus rapide. Les rebondissements sont bien amenés, et chaque tome laisse un suspense intense, qui ne donne qu'une envie : plonger immédiatement dans le suivant. On apprend petit à petit à connaître un peu mieux les personnages, ce qui donne une proximité, une intimité. On est donc d'autant plus touché de s'être trompé sur eux, ou de les voir mourir. Ils ont tous leurs raisons d'être dans ce jeu macabre, mais ils ne le savent pas forcément, et vont le découvrir à leurs dépens. Et puis cette fin ! Très bien tournée, une vraie surprise, rien de trop facile ou sans lien avec le reste de l'histoire. Quand la quatrième de couverture du premier annonce un mélange entre Saw et Les 10 petits nègres, c'est tout à fait ça. On retrouve des codes des deux, mais sans que l'issue devienne trop évidente. Même en gardant ces modèles en tête, on est surpris. C'est donc une série entièrement satisfaisante. Assez longue pour prolonger le plaisir de la lecture, et assez courte pour ne pas s'éterniser et perdre son sens initial. 

Vendredi 9 novembre 2012 à 9:20

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 Solanin T1&2 - Inio Asano 

Meiko et Taneda vivent ensemble depuis un an a peu près, mais se connaissent et sortent ensemble depuis leurs débuts à l'université, six ans plus tôt. Meiko travaille dans un bureau, à gérer des listes de clients et servir du thé. Taneda, lui, travaille comme illustrateur pour un journal, payé une misère et avec un statut plutôt précaire. Ils ne sont pas bien riches, mais ils s'en sortent. Et puis un jour Meiko décide de démissionner, tant son emploi lui pèse. Elle lâche tout pour se sentir vivante, mais n'a pas vraiment d'idée de ce qu'elle va faire ensuite. Taneda, lui aussi, aimerait vraiment quitter son travail afin de faire de la musique à plein temps, reformer le groupe qu'il avait à la fac, enregistrer un disque. Mais lequel des deux doit sacrifier ses envies pour l'autre ? Solanin c'est l'histoire de leur couple, de cette relation fusionnelle complexe entre deux personnes qui s'aiment énormément, mais ont du mal à vivre ensemble, se disputent souvent mais ne peuvent pas vivre l'un sans l'autre. C'est aussi l'histoire de leurs amis, certains à l'université, d'autres qui travaillent, de couples fragiles qui essayent de tenir, de jeunes adultes un peu perdus qui ne savent pas trop quoi faire de leur vie, où aller, sur quoi se reposer, qui voudraient rester des adolescents pour toujours et n'arrivent pas à passer de l'autre côté de la barrière. C'est une belle histoire sur la vie, sur le fait de grandir, de changer, sur ce que l'on veut, sur les rêves, les petites déceptions du quotidien, sur ce qui fait battre le coeur.

Attention énorme coup de coeur. Solanin ce n'est pas qu'un manga. Déjà le dessin est magnifique, j'ai tout de suite été attirée par les traits des personnages, leurs expressions. Mais en plus de ça, l'histoire est sublime. Ces deux adolescents sont attachants, et je pense que n'importe qui peut se retrouver en eux. Leurs amis aussi, d'ailleurs. C'est une histoire assez douce et triste, une histoire d'amour un peu tragique qui serre le coeur, parce qu'encore une fois, le thème est universel. C'est surtout une très belle réflexion sur le passage à l'âge adulte, sur l'envie ou non de s'intégrer dans une société qui va vite, où il faut être sérieux et où souvent le travail est plus alimentaire que passionnant. C'est un manga qui aborde bien le thème de la vie de couple quand on est jeune, des doutes, de l'exaspération de l'autre et des rythmes décalés, de la sensation d'avoir perdu ce que l'on voulait à la base. L'auteur arrive à faire passer tout ça très doucement, avec des réflexions très justes de la part des personnages, que ce soit dans les dialogues ou dans les pensées. Il y a une certaine légèreté dans le dessin,une grande poésie et l'on ne peut pas s'empêcher de dévorer le deuxième tome dès la fin du premier. Il y a une tension qui fait que les deux doivent se lire à la suite, et aussi que l'on pleure toutes les larmes de son corps, mais ça c'est autre chose. Alors lisez Solanin, ne passez surtout pas à côté, parce que c'est un chef d'oeuvre. 

Inio Asano. Solanin, T 1 & 2. Kana, 2007 & 2008. 

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Jeudi 8 novembre 2012 à 22:20

 L'Echo des morts - Johan Theorin 

" En se dirigeant vers le portail en bois et le chemin d'accès à la Villa des Pommiers, Joakim pensa involontairement à Ethel. Presque un an était passé, mais il se souvenait encore de ses cris. Près de la clôture, un sentier étroit s'enfonçait dans un bosquet. Personne n'avait vu Ethel s'y engager ce soir là, mais c'était le chemin le plus court pour gagner le bord de l'eau.  Il s'approcha de la maison, les yeux levés vers la façade blanche. la couleur avait gardé son éclat, Joakim se souvenait encore du travail, deux étés plus tôt : tout repeindre à grands coups de pinceau, avec de minces couches d'huile de lin. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782253166382.jpgJoakim et sa femme Katrine viennent d'emménager à Aludden avec leurs deux enfants. Joakim est arrivé plus tard, ayant quelques mois de cours à terminer avant de pouvoir s'installer définitivement et oublier Stockholm ainsi que la mort d'Ethel, un an plus tôt. Mais des rumeurs courent sur Aludden. Il paraîtrait que des fantômes rodent autour de la maison, qu'une pièce secrète est installée afin que les morts puissent se réunir pendant la nuit de Noël. Le jeune couple n'en croit rien et décide d'apprivoiser ce lieu, les deux phares au bout de la jetée et la tranquillité tant recherchée. Mais pas pour longtemps. Katrine meurt. Noyée. Comme Ethel. Joakim plonge petit à petit dans la dépression, ne voulant pas admettre que sa femme ne reviendra pas, qu'il devra élever Livia et Gabriel seul. De son côté, Tilda Davidsson, jeune policière, planche sur cette affaire qui n'est qu'un banal accident. Mais petit à petit, le doute s'installe. Katrine aurait-elle pu être tuée alors qu'elle se promenait vers les phares ? Elle va mener sa petite enquête, aidée d'une ou deux sources qui connaissent le terrain, ainsi que l'histoire de la maison. Mais c'est sans compter sur la présence permanente des défunts de la maison, qui comptent bien garder un oeil dessus et perturber quelque peu la vie de la tranquille famille Westin. 

Lorsque j'ai lu le résumé, je me suis dit que cette présence fantomatique allait être atténuée par une enquête, que tout ce qui pourrait être mis sur le dos des défunts ne serait en fait qu'une manigance, un plan. Mais finalement il y a une grande présence du fantastique dans ce roman, et cela m'a un peu perturbée. La famille est accablée de souvenirs tragiques, que l'on découvrira au fur et à mesure que l'histoire se mettra en place. Joakim est un personnage assez attachant, avec ses faiblesses, ses doutes. Sa condition de père en deuil est assez bien retranscrite. Il est obsédé par la mort de sa femme, et veut à tout prix que sa femme reste en vie, peu importent les moyens. Il y a trois histoires dans ce roman, parallèles au début, mais qui vont rapidement être liées. Entre la famille Westin, Tilda et Henrik, un petit voyou cambrioleur embarqué dans quelque chose de plus grand que lui. L'histoire est assez claire, on lit ce roman rapidement, pris par les rebondissements fréquents. Mais la fin m'a totalement laissée de marbre. Je l'ai trouvée mauvaise, pas assez expliquée, trop rapide, sans vraiment de lien précis avec ce qui s'est passé avant. Malgré tout, je garde une très bonne impression de cette ambiance de légendes. La maison a été le théâtre de décès nombreux et dramatique, ce qui la charge d'une histoire forte. Et l'auteur se sert très bien de ces éléments pour mettre en place une ambiance inquiétante, ou le lecteur est baladé entre réalité et croyance populaire. Ce n'est pas un roman désagréable à lire, mais il ne me marquera pas tant que ça et la fin est décevante. 

C'est le deuxième roman que je lis pour le Cold Winter Challenge. L'ambiance de neige, de tempête et de sorte de huis clos rentre assez bien dans le thème, ça a donc été une lecture assez plaisante, mais pas totalement convaincante. 

Johan Theorin. L'Echo des morts. Le Livre de poche, 2012, 541 p. 

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Dimanche 4 novembre 2012 à 17:23

 Un don - Toni Morrison

" La tête me tourne de la confusion de deux choses, la faim de toi et la peur si jamais je me perds. Rien ne m'effraie plus que cette mission et rien n'est plus proche de la tentation. Depuis le jour de ta disparition je rêve et je complote. Pour savoir où tu es et comment m'y rendre. Je veux m'élancer sur la piste, sous les hêtres et les pins blancs, mais je me demande : Dans quelle direction ? Qui me le dira ? Qui vit dans ces étendues sauvages entre notre ferme et toi, et m'aideront-ils ou me feront-ils du mal ? Et les ours sans squelette de la vallée ? Tu te souviens ? Quand ils marchent, leur pelage qui flotte comme s'il n'y avait rien en dessous ? Leur odeur nie leur beauté, et leurs yeux nous reconnaissent du temps où nous étions aussi des bêtes sauvages." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/29402.jpgLorsque Jacob se voit proposer une esclave à la place de l'argent qu'un planteur de tabac lui doit et ne peut lui donner, il est sceptique. Il n'a jamais cautionné l'esclavage, la traite des Noirs ni même l'asservissement d'un homme à un autre. Mais il se rend vite compte qu'il n'a pas le choix, et que ce genre de troc est monnaie courante dans la Virginie du XVIIème siècle. C'est ainsi qu'il rentre chez lui avec Florens, jeune fille noire de huit ans, qui va trouver auprès des deux autres servantes l'affection que sa mère ne peut plus lui donner. Lina est indienne, native. Et Sorrow a été sauvée des eaux et n'a jamais voulu dire son prénom, qu'elle garde comme un talisman. Ces trois femmes, dissemblables au possible vont pourtant tout faire pour évoluer ensemble, et surtout faire face aux nombreux drames qui vont jalonner leur chemin; Entre la mort, la maladie, la trahison, l'intolérance et le mépris, ces trois voix vont s'élever pour conter au lecteur l'Amérique lointaine, archaïque, primaire et alimentée par le doute, la peur de l'étranger et la religion omniprésente. 

Se plonger dans un roman de Toni Morrison, c'est comme plonger en apnée dans un univers rude mais passionnant. Avec une écriture exigeante et très travaillée, l'auteur demande au lecteur de faire son travail, et donc d'interpréter les signes et messages dont elle crypte son roman. Ces trois jeunes femmes, Lina, Sorrow et Florens, sont trois caractères différents, forts, torturés. Ces femmes issues de cultures et de milieux différents, portant chacune en elles leur tragédie ainsi que celles des autres. J'ai aimé le rapport entre la femme du négociant, Rebekka, et ses servantes. Une sorte d'amitié est tissée, un lien qui semble très fort mais peut se rompre à n'importe quel moment. Ce qui m'a également touchée, c'est cette façon qu'a Toni Morrison d'embrouiller la chronologie et de découdre le récit, afin que le lecteur remette les morceaux du puzzle en place. Et les versions de l'histoire ne sont pas forcément les mêmes selon les personnages, les moments, leur point de vue et leur connaissance les uns des autres. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est un coup de coeur, mais c'est un roman puissant, chargé de symboles, d'une histoire peu glorieuse, que ce soit sur le plan racial ou même sur les rapports entre les hommes et les femmes. C'est un roman dur, qui ne tombe jamais dans le pathos mais donne des éléments de manière presque clinique, que le lecteur interprète comme il le souhaite, à la lumière de ses connaissances sur le sujet. En tout cas, c'est un roman à lire, à relire même, car je pense que nombre d'éléments ne sont réellement compréhensibles qu'après avoir eu un premier aperçu de l'histoire. Et si vous ne plongez pas dedans directement, persévérez, car le premier chapitre ne peut se comprendre qu'après sa lecture. 

Toni Morrison. Un don. 10/18, 2010. 193 p. 

Ce roman est le premier lu de ma liste pour le Challenge Cold Winter mis en place par KindsofBooks. Ce roman à l'écriture chaude a été parfait pour rentrer dans l'hiver, et collait parfaitement au thème : un thé, une bouillotte, sous la couette avec Un don, c'était génial. 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/bannic3a8re.jpg

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