Jeudi 31 janvier 2013 à 18:23

 Coraline - Neil Gaiman 

" La clef noire était plus froide que les autres. Coraline l'introduisit dans la serrure. La clef tourna aisément, avec un déclic satisfaisant. Coraline s'immobilisa, et tendit l'oreille. Elle savait très bien qu'elle faisait quelque chose d'interdit. Etait-ce sa mère qui rentrait? Non, on n'entendait pas un bruit. Elle actionna la poignée et ouvrit la porte.
De l'autre côté, elle déboucha sur un couloir plongé dans l'obscurité. Le mur de briques avait disparu, comme s'il n'avait jamais été là.Une froide odeur de renfermé parvint à ses narines - ça sentait comme quelque chose de très vieux et de très lent. "

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Coraline a emménagé depuis peu dans une étrange maison, avec ses parents. Au rez-de-chaussée vivent de vieilles filles, anciennes actrices qui vivent dans le passé. A l'étage au dessus de chez Coraline, c'est un vieux monsieur bizarre qui prétend élever des souris musiciennes, jouant sur des instruments miniatures. Les parents de la jeune fille sont assez occupés, et il faut que Coraline s'amuse toute seule. Alors elle explore, le jardin, le cours de tennis, la prairie, la maison... Mais ce qui est vraiment intriguant, c'est cette vieille clef noire qui ouvre sur un mur de briques. Un jour que ses parents sont absents, Coraline décroche la clef, ouvre la porte, et à la place du mur se trouve un couloir, comme le couloir de son appartement. Ce qu'elle trouve d'ailleurs au bout de ce couloir a tout de son appartement. Et les gens qui s'y trouvent ressemblent à s'y méprendre à ses parents. Sauf qu'ils ont des yeux en boutons, que la nourriture est bien meilleure que chez elle, et que les chats peuvent parler. Tout est mieux que chez ses vrais parents ? C'est ce que l'on dirait, au premier abord, mais la jeune fille, futée comme elle est,  va rapidement comprendre que quelque chose cloche dans cet univers parallèle. Et que celle qu'elle appelle son "autre mère" ne veut pas forcément son bien... 

Coraline est ma première plongée dans l'oeuvre de Neil Gaiman. Je ne suis pas vraiment attirée par les romans fantastiques d'habitude, mais celui-ci me tentait bien, de par sa ressemblance avec Alice au Pays des Merveilles. Et je ne suis pas déçue ! J'ai passé une très agréable lecture en compagnie de cette petite fille rusée et courageuse. Neil Gaiman met en place un monde quasiment clos, confiné à une maison, un bout de jardin, rien de plus. C'est le monde dans lequel Coraline évolue depuis son arrivée dans la maison. Les personnages sont donc assez restreints, mais hauts en couleurs ! Avec cet univers réduit, il créé un monde parallèle, étrangement semblable au "vrai", tout en en montrant les limites. On se retrouve plongé dans un décor de Tim Burton avec une petite Alice. Les personnages aux yeux en boutons m'ont fait penser à ceux du film "The Wall", de Pink Floyd. Ils sont anonymes, désincarnés, ils sont de pâles copies du réel, ce dont Coraline va rapidement se rendre compte. 

Neil Gaiman explique très simplement la différence entre une chose et son reflet. Coraline va devoir grandir, affronter des dangers pour sauver ses parents, d'autres enfants, mais aussi elle-même. C'est confrontée à ces difficultés qu'elle prend conscience que même si tout semble mieux dans ce monde miroir, avoir tout ce que l'on désire n'est pas une fin en soi. Et elle qui avait des griefs contre ses parents va même risquer sa propre vie pour les retrouver. C'est un beau voyage initiatique, porté par la prose  efficace de Neil Gaiman. On vit avec Coraline, on a peur avec elle, on sent le malaise monter au fur et à mesure que ce beau décor se fissure. C'est cette façon d'insérer des éléments fantastiques dans un cadre totalement réel qui donne un décalage angoissant, un sentiment oppressant, mais qui fait toute la force du roman. 

C'est donc un excellent moment passé en compagnie de cette drôle d'exploratrice et de ce mystérieux chat qui parle, et une expérience du roman fantastique à renouveler ! 

Neil Gaiman. Coraline. J'ai lu, 2012. 155 p. 

Mardi 29 janvier 2013 à 18:32

 Affinités - Sarah Waters 

" Le soleil flamboya plus fort à l'instant où je mis le pied dans la cellule. Après la pénombre uniforme du couloir , les murs blanchis étaient carrément éblouissants, au point de me faire cligner les yeux et lever une main en visière. Je mis donc un moment à me rendre compte que Dawes n'avait pas fait la révérence , comme toutes les autres prisonnières ; elle restait assise , elle n'avait même pas posé son ouvrage, et elle ne souriait pas, ne disait rien. Elle se borna à lever le regard pour me considérer avec une sorte de curiosité patiente, tandis que ses doigts ne cessaient de jouer avec l'écheveau embrouillé, comme si la laine grossière était un chapelet dont elle aurait fait défiler les grains. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/affinites.pngLondres, fin du XIXème siècle. Margaret Prior, jeune femme de la bonne société britannique a du mal à se remettre de la mort de son père adoré. Son frère est marié et père de famille, sa soeur va bientôt convoler, mais elle n'a jamais été intéressée par le mariage, ou les mondanités. Afin d'éloigner sa mélancolie et ses pensées macabres, elle décide de devenir "dame patronnesse" à la prison pour femmes de Millbank. Là, elle va côtoyer des criminelles, empoisonneuses, voleuses, infanticides, suicidées... Ces femmes bannies de la société et dont la seule porte de sortie est la rédemption, la repentance. Sous les yeux des surveillantes, Mme Jelf, Melle Ridley, Melle Haxby, Margaret va prodiguer son amitié et ses conseils à plusieurs détenues, dont une tout particulièrement semble retenir son attention. Selina Dawes, une jeune femme blonde enfermée pour escroquerie et coups et blessures et qui exerçait l'activité de medium/spirite dans son ancienne vie. Margaret va rapidement se lier d'amitié avec Selina, et s'intéresser de plus en plus près au monde des Esprits. Aveuglée par la passion que lui inspire l'envoûtante détenue, la fragile Margaret est prête à tout afin de venir en aide à celle qui l'aime et qu'elle veut protéger, peu importe à quel prix. 

Malgré ma légère déception avec la fin de l
'Indésirable , j'étais tout à fait prête à rentrer à nouveau dans l'univers mystérieux de Sarah Waters. Le décor fait froid dans le dos, on erre avec Margaret dans les couloirs d'un blanc aveuglant de la prison, on entend les cris, les plaintes des détenues, on imagine le cachot, humide, noir, le bruit des chaînes. Grâce à des descriptions extrêmement visuelles, Sarah Waters nous entraîne à travers un Londres brumeux, triste et froid. La forme du roman n'est pas linéaire, ce qui donne du rythme à la narration. On alterne entre le journal de Margaret, au moment où elle visite Millbank, et le journal de Selina Dawes, quelques temps avant son procès et son arrivée en prison. Ces deux journaux sont là pour donner le contexte de l'histoire, introduire le lecteur aux sociétés de médiums, aux cercles de spiritisme qui faisaient fureur à ce moment là, et la difficulté de la justice à faire enfermer tous les escrocs dans ce domaine.  

Les personnages ont tous une personnalité, un caractère bien défini, mais plein de nuances. Margaret Prior est un personnage que j'ai trouvé attachant grâce à sa fragilité. Elle est perdue, émotionnellement instable et peut se raccrocher à n'importe quoi. Sa mère et son frère, qui m'ont d'abord semblé trop sérieux, trop accrochés aux convenances, à ce qui se fait ou non, ne sont finalement peut-être pas totalement dans le faux. Selina, quant à elle, est charmante, charmeuse, fragile et sensible. On ne peut que s'attacher à elle. Les sentiments des personnages sont exprimés de manière très subtile, sans en dire trop. On ne mettra jamais de mots sur la relation de Margaret et Helen, ou bien sur le comportement de Margaret vis à vis des hommes.C'est au lecteur de faire son travail, de reconstruire l'histoire à travers des sous entendus.

Sarah Waters nous livre ici un roman tout en finesse, dont l'angoisse monte petit à petit, assez lentement même, laissant présager le pire et dupant le lecteur. Il y a, je pense, un moment où une certaine confusion s'installe, celle du personnage principal qui déteint sur le lecteur. On ne sait plus qui a raison, qui est fou, et où est la réalité à la quelle on peut être sûr de se raccrocher. La fin, cette fois-ci, nous révèle tout, et nous laisse hébétés, trompés. J'ai passé un très bon moment avec ce livre, et je suis ravie d'avoir plongé dans une époque que j'affectionne autant, avec une histoire qui satisfait pleinement, tant sur le fond que sur la forme. 


Sarah Waters. Affinités. Denoël, 2005. 525p. 

Jeudi 24 janvier 2013 à 22:10

 Le Diable, tout le temps - Donald Ray Pollock 

" Pendant longtemps, Arvin pensa souvent à cette journée comme à la meilleure qu'il ait passée avec son père. Ce soir-là, après dîner, il suivit à nouveau Willard au tronc à prières. Quand il y arrivèrent, la lune se levait, rondelle de vieil os piquété de trous, accompagnée d'une unique étoile scintillante. Ils s'agenouillèrent et Arvin jeta un coup d'oeil aux jointures écorchées de son père. Quand elle avait posé la question, Willard avait dit à Charlotte qu'il s'était fait mal à la main en changeant un pneu. C'était la première fois qu'Arvin entendait son père mentir, mais il était certain que Dieu lui pardonnerait. Dans l'obscurité envahissant les bois silencieux, les sons qui montaient du vallon, ce soir-là, étaient particulièrement clairs. En bas, au Bull Pen, les claquements des fers à cheval contre les piquets de métal faisaient comme un bruit de cloches, et les cris et les huées rappelaient à l'enfant le chasseur ensanglanté allongé dans la boue." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/DonaldRayPollockLediabletoutletemps.jpgWillard Russell est rentré de la guerre après avoir vu des atrocités qui auraient pu lui faire perdre foi en Dieu. Mais en rencontrant Charlotte, la femme de sa vie, l'unique, la lumière sur sa route, il se réconcilie un peu avec le divin, voire même un peu trop. Lorsque Charlotte tombe malade, Willard est prêt à tout pour la sauver, même à plonger dans la religion en y emportant son fils, Arvin, encore très jeune. Rien ne sera épargné au jeune garçon, que l'on retrouvera quelques années plus tard, dans un rapport tout aussi conflictuel avec la question de la foi. Carl et Sandy font partie de ces misérables qu'un peu d'argent jette sur la route en quête d'un peu de frisson. Mais leur extase est macabre, et les jeunes gens qui croisent leur route regretteront d'avoir fait du stop, s'il s'en sortent. Roy et Theodore prêchent la foi de manière assez spéciale, à coup d'insectes avalés pour vaincre la peur et de chants accompagnés à la guitare, à travers le Sud des Etats-Unis. Et malheureusement il n'est pas bon de vouloir se faire une place dans ce binôme, surtout s'il on est une femme. Tous ces personnages au destin trouble mais malheureux vont se croiser au fil des années, se côtoyer et souvent régler leurs comptes, de vieilles histoires presque aussi enterrées que tous les cadavres qui jonchent cette histoire. 

Voilà un roman que l'on peut directement qualifier de coup de coeur. Attention toutefois, il faut le coeur bien accroché pour s'y frotter. On entre directement dans un univers violent, sale et dépouillé de toute humanité. C'est l'après seconde guerre mondiale, les villages de fermiers, où tout un chacun se promène avec son arme à la ceinture. Il y a une ambiance de cow-boy, mais de ceux qui sentent la sueur, le tabac froid et la crasse. Les histoires de ces personnages sont toutes plus tragiques, sombres, répugnantes les unes que les autres, et il n'y a peut-être qu'Arvin qui puisse être sauvé de cette fatalité du dégoût de soi. L'auteur a réussi à capter un cliché de la face la plus sombre de l'homme, une photographie pleine de poussière et de graisse. L'Homme et ses vices, l'Homme et ses pulsions, ses faiblesses, ses pêchés, ses crimes. Il y a une atmosphère malsaine qui se dégage de ce livre, mais dans laquelle on aime rentrer, tellement le style de l'auteur glisse, emporte le lecteur pendant des centaines de pages sans qu'il s'en rende compte. Avec une écriture visuelle, parfois poétique et souvent assez crue, Donald Ray Pollock nous fait voyager en Ohio, en Virginie Occidentale, avec ces hommes et ces femmes accablés par la vie, par la mort le plus souvent. Car on meurt beaucoup en Ohio, qu'on l'ait cherché avec des pulsions malsaines, vicieuses, ou tout simplement parce que l'on était là, au mauvais endroit, au mauvais moment. J'ai aimé ce livre parce qu'il avait un goût de terre, de grands espaces dont on rêve à l'intérieur des dinings et des motels miteux. C'est l'immensité de la nature, la splendeur des grands espaces au service des rêves minables et ridicules des hommes. 

Alors jetez-vous sur Le Diable, tout le temps, si vous avez les tripes, si vous voulez sentir l'odeur du whisky et des corps que lavés trop rarement, le tabac à chiquer et la poudre des balles, si vous voulez sentir la chaleur du soleil du Sud sur le capot des pick-ups. Et lisez-le, juste parce qu'il vaut la peine que l'on s'y arrête. 


Et encore un grand merci aux Editions
Albin Michel ( et à Jeanne la Merveilleuse) pour m'avoir envoyé ce livre et permis cette formidable découverte. 


Donald Ray Pollock. Le Diable, tout le temps. Albin Michel, 2012. 369p. 

Lundi 21 janvier 2013 à 12:42

 Je vais mieux - David Foenkinos

" Quelques mois plus tard, je rencontrai l'amour à mon tour. Cela avait été d'une grande simplicité. Pendant des années, j'étais tombé amoureux de filles qui ne me regardaient pas. Je courais après l'inaccessible, gangrené par le manque de confiance en moi. J'avais presque renoncé à l'idée d'être deux quand Elise fit son apparition. Il n'y a rien d'exceptionnel à raconter ; je veux dire, ça a été quelque chose d'évident. On se sentait bien ensemble. On se promenait, on allait au cinéma, on évoquait nos goûts. Après tant d'années, cela demeure si émouvant de repenser à cette période de nos débuts. J'ai l'impression que je peux toucher de la main ces jours-là. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782070140107-copie-1.jpgLorsque le narrateur, dont nous ne saurons jamais le nom, se trouve soudainement pris d'un mal de dos fulgurant, en plein repas avec des amis, il ne s'inquiète pas trop. Mais ce mal ne part pas. et cet homme commence à penser au pire. Il va mourir, c'est certain, il va laisser derrière lui une femme, des enfants avec qui il aurait voulu passer plus de temps, des projets professionnels. Les examens vont forcément révéler le pire ... Et pourtant non. Notre homme va bien, il est médicalement sain, presque en forme. C'est à ce moment que tout va s'accélérer autour de lui. Entre un licenciement, un divorce et des problèmes avec ses enfants et ses parents, il va être obligé de regarder sa vie en face et de voir qu'elle est faite d'assez peu de choses satisfaisantes. C'est peut-être ce que son dos essaye de lui faire comprendre, qu'il avait des projets, des envies, qu'il avait rêvé d'une autre vie, et qu'il a choisi de suivre une voie toute tracée, banale et terne, et qu'il serait peut-être temps de faire quelque chose. De régler les problèmes accumulés depuis plusieurs années. Car il semble que ce soit la seule solution possible pour arrêter d'avoir mal, physiquement et psychologiquement. 

Je dois avouer que j'attendais particulièrement ce livre. J'aime généralement beaucoup ce qu'écrit David Foenkinos, et j'ai refermé ce livre avec une légère déception. Au niveau du style, rien à redire, l'auteur reste fidèle à ses romans précédents, au risque d'agacer certains, mais qui me convient totalement. J'aime le style de David Foenkinos, une certaine poésie du quotidien, de grâce de la semaine. Il réussit encore une fois à nous montrer un personnage apparemment banal, mais en qui on peut tous se retrouver un peu. La thématique est assez originale. C'est intéressant, cette façon qu'à le corps de dire stop, de montrer ce qui ne va pas, de forcer un changement, comme un réflexe de survie, changer ou risquer de mourir englué dans une vie qui ne convient pas. Ce qui m'a un peu dérangée, c'est le côté extrêmement égocentrique du personnage principal. Le roman est chargé de personnages secondaires riches, mais notre quarantenaire malade du dos ne voit que lui. La priorité c'est son dos, son bonheur, sa quête de soi. Et j'ai trouvé ça dommage, parce qu'il est attachant, cet homme, et qu'on voudrait pouvoir faire rentrer plus de choses dans son monde. Néanmoins, la lecture est agréable, on retrouve l'amour des notes de bas de page de l'auteur (ce que je trouve à chaque fois assez exquis) et de beaux morceaux de mise en beauté du réel (la toile cirée, la bouche des femmes, la poursuite d'une femme qui sort d'un rendez-vous chez la magnétiseuse). Finalement, chez David Foenkinos, on a beau parler de la vie, elle a un petit côté magique, avec tous ces hasards, ces rendez-vous du destin, et ce n'est pas déplaisant. 


David Foenkinos. Je vais mieux. Gallimard, 2013, 336p. 

Dimanche 20 janvier 2013 à 22:26

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Blast - Manu Larcenet 

Polza Mancini, écrivain culinaire d'une petite quarantaine d'années, décide de tout quitter après le décès de son père. Lui qui ne s'est jamais adapté à un monde à cause d'une obésité morbide, laisse derrière lui une femme et de mauvais souvenirs. La police l'appréhende pour le meurtre d'une jeune femme, Carole Oudinot, et Polza a intérêt à passer rapidement aux aveux, vu qu'il est le seul coupable possible. Les policiers auront leurs aveux, certes, mais avant cela, Polza veut leur raconter ce qu'il a vécu depuis son départ. Car cet homme a tout quitté à cause d 'un phénomène quasi-extraordinaire, qu'il a beaucoup de mal à décrire, et qu'il nomme : le Blast. Le Blast est une sensation de flottement, une explosion de couleur, le sentiment d'être pendant un temps totalement déconnecté du réel, oscillant entre vie et mort. Et selon Polza, le Blast a une grande part dans le destin de Carole Oudinot. Sur sa route, il va croiser tout type d'exilés humains, de rejets de la société, des parias, des exclus. Des gens qui vivent en marge, socialement et psychologiquement. Il va plonger lui-même dans une forme de folie (sous-jacente dès le départ) et expérimenter une vie d'errance qui va le mener à Carole. Ce qui s'est ensuite passé, personne ne le sait encore. 

Que dire qui n'aurait déjà été répété sur la maîtrise du trait, l'histoire extrêmement prenante ou la violence presque fascinante de l'histoire ? Manu Larcenet met ici en scène un personnage détestable, manipulateur, menteur, repoussant, mais d'une puissance effarante. On se retrouve à ses côtés, pour une cavale qui semble ne jamais s'arrêter. De menus larcins au deal de drogue, en passant par les squats dans des résidences secondaires, Polza ne recule devant rien pour essayer de vivre, de retrouver le Blast. Et quand ce Blast arrive, le lecteur prend une sacrée claque, visuellement parlant. J'ai beaucoup apprécié le dessin, cet encrage très juste, très émouvant, avec des dialogues assez rares. La parole ne peut pas tout décrire, et le dessin se suffit à lui-même, rajoutant une touche très émouvante à l'histoire. Il y a une beauté des bas-fonds, une grâce de la misère la plus crasse. Et même Polza, cet obèse répugnant peut tendre à une certaine poésie. Les personnages secondaires sont forts, torturés, aussi instables que le héros, ce qui donne l'impression d'une réalité bancale, d'un monde en dessous du monde, celui où les parasites, ceux dont personne ne veut se retrouvent et tentent de survivre. Le quatrième tome est très attendu, pour le dénouement, pour connaître enfin ce qu'il s'est passé avec Carole. En l'attendant, je vous conseille vivement de lire Blast, de vous laisser happer par une histoire qui dérange, qui gratte les zones douloureuses de l'âme humaine, et par un dessin juste, maîtrisé, et surprenant. 

Manu Larcenet. Blast. Dargaud. 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/tonychutomes1a3.jpg Tony Chu - John Layman / Rob Guillory 

On change totalement de style avec cette série de BD mettant en scène Tony Chu un détective assez atypique. Tony Chu n'a pas vraiment de chance, il est cibopathe. Cela signifie qu'il peut manger n'importe quel aliment (sauf la betterave) et savoir instantanément d'où il vient et comment il est arrivé dans son assiette. Ce qui n'est pas forcément dérangeant pour une pomme, mais qui peut être un peu moins ragoûtant pour un steak. Tony Chu est également détective, et met son talent au service de la loi, de la justice et de la vérité. Une noble cause qui implique souvent des actes beaucoup plus controversés, comme manger des cadavres ou des morceaux de tueurs afin de reconstituer le puzzle souvent incomplet des meurtres. Le tout dans une Amérique en crise et menacée par pas mal de guerres civiles à cause d'une loi imposée par le gouvernement. Laquelle est-elle ? Je vous le donne en mille : l'interdiction de consommer/élever/commercialiser du poulet pour cause de grippe aviaire. Et que font des américains qui n'ont pas leur poulet ? Ils s'entre-tuent. Ajoutez à tout cela une bonne dose de complots divers et variés, impliquant des vampires russes, des dictateurs des îles caribéennes et des chefs cuisiniers du monde entier, vous aurez un aperçu à peu près complet de ce à quoi Tony Chu doit faire face. Ah oui, j'oubliais, sa tête est aussi à prix et beaucoup préféreraient le voir mort que croquant des cadavres. 

Beaucoup d'humour, un dessin qui fait penser aux comics américains (en moins agressif au niveau des couleurs) et une intrigue qui tient la route, que demander de plus ? Tony Chu est un très bon mélange de ces ingrédients. Avec un pitch de base assez hors norme, on ne peut pas s'attendre à quoi que ce soit de classique. Le personnage principal est totalement attachant, cynique et totalement doué pour se mettre dans des situations dangereuses. Les personnages  secondaires ont tous une personnalité très affirmée. Entre Mason Savoy, la masse de muscles aux allures d'ours/dandy, Amelia Mintz, la critique culinaire pouvant décrire parfaitement le goût des aliments dans ses chroniques et John Colby, le coéquipier bionique prêt à tout (oh oui, vraiment à tout) afin d'aider son ami Tony. Des couleurs moins violentes que dans les comics classiques, un dessin un peu plus fin, il n'en fallait pas plus pour que je sois conquise. Le principe des mini histoires m'a beaucoup plus. Chaque épisode nouveau redonne les bases de l'histoire, un peu comme on le ferait dans un magazine, et les différents prologues permettent un récit moins linéaire. Surtout quand les auteurs s'amusent à mélanger les planches, comme dans le tome 3. C'est rythmé, drôle, fin, bien pensé. Je vais donc aller acheter le tome 4, et vous conseille cette BD, sauf si vous avez l'estomac un peu fragile.

John Layman, Rob Guillory. Tony Chu. Delcourt  





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