Lundi 29 avril 2013 à 9:03

 L'Eternel - Joann Sfar 

" - On est dans le troupeau d'Israël depuis trente siècles, alors tu ne peux pas me suspecter d'ourdir contre notre lignée des complots dépréciatifs ! Mais regarde le sérieux de cette fille ! Il faut éviter les juives, c'est pourtant simple.
- Elle me plaît. Je t'écoute pas. 
- Elle a les yeux du père. Son père, ton père. Tous ceux qui nous les ont brisées depuis toujours avec "croissez et multipliez". Tu la vois, tu débandes, parce que tu penses qu'en la baisant tu rends les parents heureux. Tu peux baiser, toi, avec toute la famille qui applaudit ? Tu as vu sa tribu, des luthiers de père en fils qui font des prières en vernissant leurs instruments, à se demander si on a le droit de faire danser des gens en jouant là-dessus ?" 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782226246851g.jpgIonas n'a pas grand chose à voir avec son frère Caïn, si ce n'est une sorte de fierté à faire la guerre. Caïn est plutôt du genre à trousser la première paysanne qui passe, alors que Ionas a juré fidélité et amour à Hiéléna, qu'il épousera dès la fin de la guerre. Sauf que l'histoire ne va pas du tout se passer comme ça. Lors d'une bataille, Ionas meurt. Caïn se rend chez Hiéléna pour lui annoncer la nouvelle, la trouve finalement ravissante, et pour honorer la mémoire de son frère, l'épouse. Joann Sfar l'écrit "Les morts reviennent sur terre quand on leur brise le coeur". Ionas, un peu moins fringuant que lorsqu'il était en vie, part en quête de sa bien aimée. Lorsqu'un impérieux besoin de mordre le premier venu l'empêche d'aller plus loin. Rapidement, il comprend qu'il est devenu vampire, qu'il ne contrôle pas tout à fait ses accès de colère et ses appétits, et que la plupart du temps, il laisse un carnage derrière lui sans même prendre la peine de nettoyer. Et le pire, c'est qu'il n'est pas seul. Haydée, l'ancienne fiancée de Caïn, pourtant trépassée elle aussi, a décidé de se venger et de récupérer son amant. Ionas a décidément beaucoup trop de choses à gérer pour un mort, alors si en plus se rajoute une culpabilité toute juive à tuer des gens, il ne lui reste plus que la psychanalyse. 

Après avoir entendu Joann Sfar à la Grande Librairie, j'avais très envie de lire L'Eternel. L'humour de l'auteur et sa manière décalée de traiter le sujet avaient tout pour me plaire. J'ai retrouvé l'humour tout au long de ce roman, même si je n'ai pas été totalement convaincue par ce roman. 

Le roman est divisé en deux parties, une qui se situe au début du XXème siècle, et une qui se déroule de nos jours. Le lien entre les deux parties n'apparaît vraiment qu'à la fin du roman, ce qui m'a laissée assez perplexe pendant un moment. La première partie nous parle de Ionas lorsqu'il est encore à Odessa, et la seconde l'amène à Brooklyn. Tout au long du roman, j'ai apprécié l'humour de Joann Sfar, le côté absurde qu'il donne à chaque situation, sa manière de rendre des détails absolument essentiels. C'est un texte très visuel, qui pourrait très bien passer en lecture à voix haute ou sur un autre support. 

Le mythe du vampire est repris, mais l'auteur brise les codes, puisque ce vampire est avant tout juif, et que cela lui pose de graves problèmes de conscience. Le roman est très centré autour de la judéité des personnages, de tout les interdits que la religion leur pose, de la question des rites, de la mémoire, de la culpabilité permanente. Joann Sfar apporte beaucoup d'autodérision, d'humour à la question de la religion, bien que l'on sente que ces questions sont réellement présentes chez lui. 

On s'attache assez facilement au personnage de Ionas, complètement perturbé par ce retour à la non-vie, cette nécessité de tuer, son impuissance à agir face à son amour perdu. Il est en pleine crise existentielle, voudrait massacrer la moitié de la planète mais ne se résout qu'à mordre d'une seule dent ses victimes, à ne jamais les tuer... On croise une psychanalyste veuve de rock-star, un loup-dragou dont les symptômes font forcément sourire, une mandragore amoureuse, un antique Lovecraft vivant reclus dans son appartement avec un homme poisson. En bref, on voit tout et n'importe quoi, mais Joann Sfar réussit à nous prouver que c'est tout à fait normal. 

Malgré ces beaux éléments, ce roman n'a pas réussi à me convaincre totalement. J'ai trouvé qu'il y avait des longueurs dans certaines parties, notamment la première, que l'on tournait parfois en rond. Ce qui est dommage, car une écriture un peu plus efficace aurait mis en valeur le style, l'humour. De plus, bien que Joann Sfar ne soit pas un novice de l'écriture, on sent que c'est un premier roman, avec les maladresses qui l'accompagnent. L'héritage de la BD se sent, certaines scènes vont très vite, alors que l'on aimerait des explications, que ce soit un peu moins expéditif (au contraire d'autres qui traînent un peu en longueur). Mais dans l'ensemble, j'ai passé un moment sympathique avec Ionas, Haydée, Rebecka et Hiéléna. 

Pour le classement, j'ai décidé de le mettre en Fantastique, car les thèmes abordés dépassent largement le cadre simple de la littérature française. 


Joann Sfar. L'Eternel. Albin Michel, 2013. 454p. 

Jeudi 25 avril 2013 à 21:07

 L'Homme de Lewis - Peter May 

" Pourquoi étiez-vous si désireux de savoir depuis combien de temps ce corps se trouvait dans la tourbe ?
- Pour m'en débarrasser, professeur, et le confier aux archéologues.
- Je crains fort que cela ne soit pas possible, inspecteur.
- Pourquoi ?
- Parce que cela fait tout au plus cinquante-cinq ans que ce corps est dans la tourbe. "
L'indignation se lisait sur le visage de Gunn. " Vous m'avez dit il n'y a pas dix minutes que vous n'étiez pas une putain de machine à datation au carbone." Il prit plaisir à insister sur le "putain". "Alors, comment pouvez-vous être sûr de ça ?"
Mulgrew sourit. "Regardez son avant-bras droit avec attention inspecteur. Vous pourrez constater que nous avons là un portrait grossier d'Elvis Presley, au-dessus de la mention Heartbreak Hotel. Par ailleurs, je suis à peu près certain qu'Elvis n'a pas vécu avant la naissance du Christ. Et, en tant que fan confirmé, je peux vous dire sans hésitation qu'Heartbreak Hotel a été numéro un des hit-parades en 1956." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782330014414175.jpgL'Homme de Lewis est la suite de l'Ile des chasseurs d'oiseaux, chroniqué précédemment. Alors attention aux spoilers ! 

Nous retrouvons notre Fin Macleod pour un nouveau roman, mais cette fois-ci il a quitté la police et a décidé de revenir pour une durée indéterminée sur l'Ile de Lewis. Séparé de Mona, il semble envieux de recommencer sa vie, de créer un vrai lien avec Fionnlagh, son fils, et reprendre contact avec Marsaili, son amour de jeunesse. C'est sans compter sur la découverte d'un corps, extraordinairement bien conservé dans la tourbe, après plusieurs décennies. Il s'agit d'un jeune homme, assassiné sauvagement, et qui aurait un lien de parenté avec le père de Marsaili. Le problème, c'est que celui-ci s'embourbe peu à peu dans les brumes d'Alzheimer et ne peut être vraiment d'une grande aide. Pourtant, au fond de lui, tous ses souvenirs resurgissent, les uns après les autres, seulement; il n'y a personne pour les relier, ou y accorder le moindre crédit. Fin est en partie chargé de s'occuper du vieil homme, mais également de trouver des informations sur le jeune homme retrouvé dans la tourbe. Toute cette histoire va le transporter cinquante ans auparavant, et mettre à jour des événements sombres de l'histoire de l'Ecosse. Particulièrement en ce qui concerne le sort réservé aux orphelins, souvent envoyés sur les îles Hébrides, afin de servir de main d'oeuvre. 

Déjà totalement convaincue par l'Île des chasseurs d'oiseaux, je n'ai pas attendu longtemps avant de me jeter sur la suite. On retrouve l'ambiance du premier volume, une atmosphère paisible et chargée de traditions. En plus de la situation contemporaine des îles Hébrides, on est plongé dans une Ecosse d'après-guerre assez rude, réservant un sort peu enviable aux orphelins. Historiquement, c'est encore une fois très fouillé. On sent que l'auteur a passé du temps à faire des recherches, afin de resituer de manière aussi précise que possible un contexte historique et social très dense. 

C'est également un roman sur le mensonge, la dissimulation, la quête d'identité. Peut-on se construire sur un mensonge ? Quelles racines sont les nôtres lorsque l'on apprend que tout ce sur quoi on a bâti notre vie est faux ? Peter May aborde ces thèmes à travers des personnages auxquels on s'était déjà attaché dans le premier tome, et avec qui l'on chemine encore une fois. Le personnage de Fin est moins mis en avant que dans l'Île des chasseurs d'oiseaux, il est moins présent, dans un sens. Mais ce n'est pas un défaut, car cela permet de découvrir Tormod Macdonald et son histoire, remontant à quelques décennies.

L'enquête en elle-même n'est pas très policière. C'est surtout une lutte entre la maladie et le besoin des souvenirs de Tormod de refaire surface. Finalement, on se moque un peu de trouver un coupable, car c'est le contexte qui est important. Les éléments s'imbriquant entre eux ont plus d'intérêt que la finalité même de l'histoire. C'est un roman policier à lire pour son ambiance, son décor. Si l'on est amateur de sensations fortes et de rebondissements, on trouvera sûrement qu'il manque de rythme. Mais ce n'est pas le but de l'Homme de Lewis. Il faut simplement se laisser bercer par l'auteur, par Tormod qui égraine ses souvenirs, par Fin, et par tous ces habitants de Lewis, qui vous content leur histoire, au son du vent soufflant sur la lande. 


Peter May. L'Homme de Lewis. Babel noir, 2013. 380p.

Dimanche 14 avril 2013 à 23:02

 L'Île des chasseurs d'oiseaux - Peter May

" Le dimanche, lorsque Fin était enfant, toute l'île fermait. On ne trouvait rien à manger ou à boire, impossible d'acheter des cigarettes ou de l'essence. Il se souvenait des touristes qui erraient dans les rues pendant le sabbat, assoiffés et affamés, coincés sur l'île jusqu'au premier ferry du lundi. Bien sûr, tout le monde savait que lorsque les églises de Stornoway se vidaient, les pubs et les hôtels se remplissaient de noceurs du dimanche qui, en secret, entraient par la porte de derrière. Après tout, ce n'était pas illégal de boire pendant le sabbat, juste inconcevable. En tout cas, il importait de ne pas être vu. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/82856681o.gifL'inspecteur Fin Macleod vient de perdre tragiquement son fils et ne semble pas prêt à remettre le pied au travail. Mais son couple bat de l'aile et il a désespérément besoin de penser à autre chose que tous ces problèmes accumulés. Sa direction décide de l'envoyer sur l'Île de Lewis, dont il est originaire. Cette île au large de l'Ecosse a été le décor d'un meurtre dont la mise en scène macabre ressemble étrangement à une affaire dont Fin s'est occupé à Edimbourg. Il n'y a pas remis les pieds depuis vingt ans, et tous ses souvenirs vont lui revenir en pleine face. Afin de mener cette enquête à bien, il devra questionner ses anciens amis, visiter les lieux de son enfance, revivre certains drames. Et petit à petit, il se rend compte que cette enquête  n'est pas si anodine que cela, que tout à été fait pour qu'il revienne sur l'île, comme un appel de son passé, ou bien de quelqu'un encore bien vivant qui a un message à lui passer... 

Pour toute personne aimant les pays anglo-saxons, et notamment l'Ecosse, ce roman est une vraie mine d'information. Entre les traditions de chasse au guga, ou le sabbat du dimanche, on découvre au fil de la lecture un monde chargé de traditions, de coutumes et de rites que l'on ne soupçonnait pas. L'affaire policière passe presque au second plan, tant les souvenirs du personnage principal affluent, et construisent un décor extrêmement riche. Les chapitres alternent entre la première et la troisième personne, donnant plus ou moins de recul au personnage sur la situation. 

Lorsque Fin Macleod raconte ses souvenirs, il parle à la première personne, se remémore son enfance, la mort de ses parents, la vie au collège et au lycée. Mais lorsque l'Inspecteur Macleod travaille sur l'enquête de Lewis, un narrateur le met à distance, comme pour bien différencier le passé du présent. Le style de Peter May est incroyable, vivant, recherché. On ne s'ennuie pas une seule seconde, car il a l'art de créer des rebondissements là où l'on ne s'y attend pas. Et même si ce polar n'est pas aussi rythmé que d'autres livres du même genre, il sait emporter le lecteur, tant l'univers créé par l'auteur est précis et vaste. L'auteur a d'ailleurs passé plusieurs années sur l'île de Lewis, afin de travailler sur ce roman et récolter des informations. 


Le risque de faire un roman se déroulant à différentes époques, c'est de perdre le lecteur. Ici, pas de confusion possible, tout est fait afin de guider le lecteur entre les différentes parties du roman. Les personnages évoluent, grandissent, se construisent au fur et à mesure, et leur nature véritable se découvre au fil des pages. On s'attache à eux lorsqu'ils sont enfant, et on les voit différemment en tant qu'adultes. C'est un roman qui m'a donné l'impression d'être extrêmement complet et riche, et c'est pourquoi la suite m'attire énormément. Car cette série est en trois tomes, et le lecteur, charmé par l'Île des chasseurs d'oiseaux, peut suivre son cher Fin Macleod dans l'Homme de Lewis et Le braconnier du lac perdu. 


Peter May. L'Île des chasseurs d'oiseaux. Babel, 2011. 424p.

Dimanche 14 avril 2013 à 22:50

 La Belle aux oranges - Jostein Gaarder 

" Je me faufilai quasiment dans les locaux et m'assis à une table à quatre ou cinq mètres d'elle. Avant de décider ce que j'allais faire, je voulais juste rester assis et la regarder, savourer cette vision de l'inexplicable.
Je ne pensais pas qu'elle m'avait remarqué, mais elle leva subitement le nez de son livre et me regarda dans les yeux. Elle me prenait ainsi en flagrant délit, puisqu'elle comprenait que j'avais passé un moment à l'observer. Elle sourit avec chaleur et ce sourire, Georg, aurait pu faire fondre le monde entier, parce que, si le monde l'avait vu, il aurait trouvé la force de mettre fin à toutes les guerres et à toutes les inimitiés de la planète entière, il y aurait en tout cas eu de longs cessez-le-feu. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/52745590.jpgGeorg a perdu son père quand il était très jeune. Une maladie sournoise qui ne lui laisse de cet homme que de vagues souvenirs. Il vit avec sa mère, son beau-père et sa demie-soeur, et est un adolescent de quinze ans à peu près normal. Il fait de la musique et et s'intéresse aux étoiles, au télescope Hubble et à la création de l'Univers. C'est sa grand-mère qui a trouvé la lettre. Dans une vieille poussette, celle de Georg quand il était petit. La lettre était restée là pendant des années, à attendre le bon moment. C'est une lettre du père de Georg, une très longue lettre qui explique cette histoire de Belle aux oranges. La Belle aux oranges, c'est un mystérieux écureuil, une étoile filante dans le tramway d'Oslo, un sac en papier avec des kilos d'oranges dedans. C'est une jeune femme après qui il va courir longtemps, et cette histoire, il faut que Georg la connaisse, à un moment de sa vie, pour connaître mieux son père. C'est une lettre sur la vie, sur la mort et sur l'amour, surtout l'amour. 

Ce roman est un petit morceau de bonheur, beaucoup d'émotion ramassée sur 200 pages. Que dire de La Belle aux oranges ? C'est un livre où il y a tout. Georg est un adolescent absolument adorable, équilibré, attachant, mais à qui il manque quelques repères, ceux que son père n'a pas eu le temps de lui laisser. Les personnages qui gravitent autour de lui sont à la fois plein de mystère et de douceur. Il y a beaucoup de bienveillance dans cette famille, dans cette façon d'appréhender la bombe psychologique qui les atteint. Une lettre, et qui plus est d'un mort. Retrouvée avec dix ans de retard, il y a de quoi bouleverser les gens. Et Georg, posément, va partir à la découverte de son père, mais pas uniquement, et essayer de comprendre d'où il vient. 
Car c'est surtout un roman sur les racines, sur ce qui se passe avant nous, sur le hasard magnifique de la vie. Pourquoi moi ? Pourquoi à ce moment là ? Pourquoi suis-je le spermatozoïde gagnant ? C'est un roman dans lequel j'ai retrouvé la douceur de
The Perks of Being a Wallflower, ou bien d'Extrêmement fort et incroyablement près. C'est un univers totalement à part, comme une sorte de conte de Noël (avec beaucoup de neige), à lire devant un feu de cheminée. 
Mais comme tout, il y a parfois des défauts, et dans ce roman, j'ai trouvé que c'était au niveau de la traduction qu'il y avait un réel problème. Certaines phrases sont tout simplement incompréhensibles, comme si elle avaient été passées sur un traducteur automatique. Et c'est vraiment dommage, car cela gêne un peu la lecture, et gâche la poésie du texte. Mais à part cela, c'est un super chouette livre, à dévorer, souligner, entourer, crayonner, annoter. A faire vivre. 

Jostein Gaarder. La Belle aux oranges. Points, 2010. 200p. 


Dimanche 7 avril 2013 à 13:25

 Le Bâtard - Erskine Caldwell 

" Quand le lundi matin arriva, Gene avait décidé de prendre quelques jours de repos. Il commençait à se fatiguer de l'usine. C'était la raison principale, mais en outre il voulait être dans les parages pour le retour du Shérif et de son épouse. Comme il n'avait rien à faire, il décida de prendre la plus grosse cuite possible. Il trouva de l'alcool de grain sous la table de la cuisine, et, vers quatre heures, il en avait bien descendu la moitié.
Il passa le reste de l'après-midi en ville sous une table de billard. A la nuit, il se leva et acheta une autre demi-bouteille d'un alcool blanc et âcre. Quand la salle de billard ferma ses portes à minuit, quelques types le jetèrent dehors et le mirent sur le chemin du retour. Il était à une rue de chez lui quand un flic qui faisait sa ronde de nuit le repéra. Il l'emmena au poste, et le jeta au trou pour qu'il y cuve pendant le reste de la nuit."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/CVTLebatard8600.jpg
Gene Morgan n'a pas connu ses parents. Son père n'a fait qu'une brève apparition, le temps de la conception, et sa mère, eh bien il court de nombreuses rumeurs à son sujet. Danseuse de hoochie-coochie, employée dans un cirque, en tout cas, femme de mauvaise vie, putain. Il ne l'a pas connue non plus. Elle avait essayé de tuer son enfant, et le petit Gene avait été placé chez une Noire, le temps de son enfance. Lors de son retour dans sa ville natale, Lewisville, Gene n'a pas vraiment de but. Il pense travailler un moment à l'usine, lever quelques filles de temps en temps, trouver des combines pour se faire de l'argent facile. C'est tout ce qu'il a toujours connu, et il ne voit pas pourquoi ce mode de vie changerait. Ses rencontres vont être déterminantes. John, chez qui il travaillera un moment, et côtoiera le Shérif et sa femme (une sacrée catin bien décidée à passer sous toute la ville). Froggy, son collègue de l'usine, occupé uniquement à besogner la femme du contremaître, laissant la sienne exposée au désir de Gene. Et enfin Myra, Myra Morgan, une jeune fugueuse dont il va tomber follement amoureux, au point de se ranger, de s'occuper d'elle comme d'une reine, parce qu'elle est la seule femme à être propre, contrairement aux autres, qui n'hésitent pas avant de retrousser leurs robes. Mais cette vie un peu trop parfaite avec Myra ne peut pas durer éternellement, et c'est avec un malin plaisir que le destin va lui faire mordre la poussière. 

Erskine Caldwell n'est pas l'auteur américain le plus connu du grand public, bien que La Route au tabac et le Petit arpent du bon Dieu aient connu une certaine notoriété. Néanmoins, Erskine Caldwell a été extrêmement prolifique, et peut-être l'un des auteurs les plus censurés des Etats-Unis. Le Bâtard, écrit en 1929, est son premier roman. 

C'est une plume directe, efficace et qui rentre rapidement au coeur du sujet. Ici, une tranche de la vie d'un homme sans origine, mais également sans but. C'est un moment, comme une photographie du Sud dans les années 20, avec tout ce que cela implique de violence, de misère humaine et sociale, de violation des droits. L'auteur prend son parti de mettre en scène des personnages dont les comportements choquent, mettent le lecteur à rude épreuve. Les femmes sont prises de force, violées souvent, dénigrées, injuriées. Elles sont sales, au sens de souillées par les hommes, vues comme ne méritant pas le respect car elles s'offrent facilement. Les seules qui pourraient sauver cette réputation s'en vont, abandonnant les hommes, les trahissant. 

En étant aussi cruel, Erskine Caldwell ne fait qu'accentuer des comportements qui le révoltent, afin de mieux les mettre en lumière. C'est une écriture crue, sans complaisance, qui n'épargne pas les protagonistes mais qui reflète les fondements de la littérature américaine du XXème siècle. Pouvant se rapprocher de Steinbeck, Caldwell ne cherche pas à condamner ce qu'il voit, car, comme le dit très bien Michel Fabre dans la postface, ses personnages n'ont aucune mauvaise intention. Ils ne cherchent pas à nuire, ni à faire du mal, seulement, ils sont ainsi, dans une sorte de naïveté innocente. Et c'est cet aspect qui importe dans le roman, la volonté de peindre un instant d'Amérique, un instant du Sud, avec tout ce que les traditions, les lois raciales et la misère ont façonné. Et c'est vraiment intéressant. 

Lire le Bâtard, c'est plonger dans ce qui a forgé la littérature américaine actuelle, ce qui a construit l'histoire littéraire des Etats-Unis. C'est voyager aux côtés de ces auteurs en questionnement permanent, qui s'interrogent sur la nature de l'Homme, sur ce qu'il y a de meilleur comme de plus vicié en lui. 

Je voudrais remercier les
Editions Belfond pour m'avoir permis cette belle découverte, et mettre l'accent sur la qualité de la postface, qui permet un éclairage formidable sur le roman, ainsi qu'une recontextualisation nécessaire. 

Erskine Caldwell. Le Bâtard. Belfond, vintage, 2013. 159p.
Traduit par Jean-Pierre Turbergue, postface de Michel Fabre

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