Dimanche 30 juin 2013 à 21:56

 Comment tout a commencé - Pete Fromm 

" Je n'aimais pas parler d'Abilene dans son dos. Je n'aimais pas la sensation d'être en train de comploter un genre de traitement pour elle, alors que selon moi elle n'avait aucun problème, à part être coincée ici dans l'affaire en or qu'avait conclue Papa ; notre part du néant n'avait à peu près rien coûté à l'époque de la crise du pétrole, quand le prix de l'essence était monté en flèche au point que les planteurs de coton ne pouvaient plus se permettre de pomper leur eau à deux cents mètres sous le sol. C'était une autre des histoires préférées de Papa : il était venu racheter la terre pour une bouchée de pain, il s'était installé ici avec Maman qui était déjà enceinte d'Abilene."On venait de se marier, vous savez". Il avait fait sa pelote." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/0657CoverHOW.jpgChaque histoire commence toujours à un moment que l'on choisit pour être le début. Il y a eu la nuit à Abilene, et puis la nuit à Austin. De ces deux nuits, il reste Abilene et Austin, la soeur et le frère, preuves vivantes de la folle jeunesse de leurs parents. A vivre au milieu de nulle part on pourrait rapidement sombrer dans l'apathie la plus profonde s'il n'y avait pas ce petit quelque chose qui nous fait avancer, nous lever le matin. Pour Austin et sa soeur, c'est le base-ball. Des heures d'entraînement dans une ancienne base aérienne, des balles chipées par-ci par-là, un presque vrai terrain construit à la sueur de leur front. Ils sont des Fireballers. Des lanceurs, ultra rapides. Ils vivent dans un monde régi par le temps réglementaire des manches, les home-run et les balles courtes. Abilene avait bien essayé d'intégrer l'équipe du lycée, mais sans succès. Pour Austin, sa soeur est un monument digne d'admiration, elle est son phare, son unique repère dans un monde morne et son échappatoire face à des parents ringards qui n'ont plus rien qu'une vie derrière eux. Sauf qu'Abilene est un phare qui tangue, qui vacille dangereusement et peut s'écrouler à tout moment en emportant ceux qu'elle aime dans sa chute. Austin va devoir grandir, choisir comment aider sa soeur, prendre du recul sur la vie qu'il a menée jusque là, et apprendre à exister seul.

Dans un style totalement différent d
'Indian Creek, Pete Fromm nous plonge ici dans un drame familial puissant, où la santé mentale des personnages est constamment remise en question. Pas d'inquiétude à avoir si l'on n'est pas un fanatique déchaîné de base-ball. Comme dans l'Art du Jeu de Chad Harbach, le base-ball tient une place primordiale. Mais à la fin du roman, un lexique explique les règles de base ainsi que les termes spécifiques utilisés au base-ball. Et c'est très utile car on peut s'y référer lorsque l'on est perdu. Et bien que ce sport ne me passionne pas tant que ça, ça n'enlève rien au roman.

Parce que ce sont surtout les relations entre les personnages qui sont importantes. Un schéma familial pourtant simple, un couple et deux enfants, une fille aînée et un garçon. Or, l'auteur réussit à créer une ambiance de malaise chez le lecteur, tant les relations de cette famille sont houleuses et torturées. (Sans toutefois être aussi extrêmes que chez David Vann, tout de même). C'est comme si les deux adolescents étaient ligués contre leurs parents, leurs reprochaient constamment la vie qu'ils ont menée jusque là. Et cette vie, quelle est-elle ? Un quotidien simple dans un endroit dont ce couple avait rêvé. Mais rien n'est assez bien pour Austin et Abilene, rien que le base-ball. 

Au fur et à mesure du roman, raconté à la première personne par Austin, on perçoit un dilemme chez l'adolescent. Il perd pied. Doit-il rester aux côtés de sa soeur, quitte à la mettre en danger, ou bien doit-il s'allier avec ses parents, en prenant conscience de la maladie de sa soeur, mais finalement en la laissant un peu de côté. C'est ce choix difficile qui va mener une partie du roman, où l'on peut voir l'évolution de la maladie d'Abilene, de ses rechutes, de ses départs soudains et inexplicables pendant plusieurs semaines, puis les appels de différents hôpitaux... Il y a une tension très travaillée, un sens de l'attente chez Pete Fromm. Comme Austin, le lecteur est dans l'expectative. Abilene va-t-elle revenir ? Est-elle vraiment malade ? Autant de questions que l'on se pose avec le jeune homme. C'est un roman sur le passage à l'âge adulte, sur la nécessité de prendre du recul, de sortir de cette vision adolescente et manichéenne de la vie. C'est en tout cas très réussi, la partie psychologique des personnages restant pour moi le gros plus de ce roman. Avec des personnages aussi travaillés et creusés en profondeur, Pete Fromm peut écrire sur n'importe quel sujet, ce sera toujours aussi bon. 

Pete Fromm. Comment tout a commencé. Gallmeister, 2013. 337p.

Lundi 24 juin 2013 à 10:18

 Skippy dans les étoiles - Paul Murray 

" - Pour ton information, il y a deux équipes de première division qui m'ont appelé cet été pour me proposer de me prendre à l'essai.
- La première division de masturbation ? riposte Dennis
- Ouais, si y avait vraiment une première division de masturbation, tu serais David Beckham" ajoute Niall.
S'emparant d'un micro imaginaire, Dennis adopte l'accent relâché de l'Estuaire : 
" La masturbation a beaucoup changé depuis le temps où j'étais un jeune gars, Brian. De mon temps, nous nous masturbions pour le seul amour de la chose. Nous le faisions jour et nuit. Tous mes gamins de notre ville. Sur le vieux terrain vague, contre le mur de la maison... Je me souviens que Maman sortait et criait : "Arrête de te masturber comme ça et rentre prendre ton  thé ! Tu n'arriveras jamais à rien si tout ce à quoi tu penses, c'est à te masturber!" Dingues de masturbation, nous étions. Vos jeunes masturbateurs d'aujourd'hui, cependant, c'est rien que pour l'argent et les contrats publicitaires. Je m'inquiète parfois que la masturbation devienne un sport dévoyé." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/skippy7d1b4083051w30025d84.jpgDaniel Juster, dit "Skippy", se rend au Ed's, un fast-food du coin, avec Ruprecht Von Doren, dit "Von Turlutte".Jusque là, rien d'anormal. La situation atteint son climax dramatique lorsqu'en plein concours de "qui mangera le plus de beignets?" Skippy s'écroule sur le sol. A partir de là, il faut rembobiner le fil pour savoir comment ces deux adolescents en sont arrivés là.  Le décor ? Seabrook College, une prestigieuse institution irlandaise, son cortège de prêtres enseignants mais aussi d'enseignants normaux. L'internat, les réveils brumeux, le goût du chlore lorsque l'entraînement de natation commence, les journées interminables à traîner avec un obèse qui pense avoir cerné les grands mystères de l'Univers, les médicaments pris en douce, les trafics de Ritaline, la fille au frisbee qui ne posera jamais les yeux sur vous parce qu'elle est bien trop belle pour ça, les jeux-vidéos, les coups de fil à Papa pour continuer le Jeu et surtout, surtout ne jamais parler de Maman... Dans les méandres de l'adolescence, Skippy peine à trouver sa place, mais ce ne sont pas les adultes de Seabrook qui vont pouvoir lui venir en aide. Soit ils ont autre chose à faire, soit ils s'en foutent totalement, soit leurs problèmes sont beaucoup plus importants que ceux de Skippy. Dans ce climat de belle hypocrisie, de malaise adolescent et de questions existentielles, Skippy va mettre en marche quelque chose de beaucoup plus grand que lui, mais cela, il ne le sait pas encore. 

Skippy dans les étoiles est un roman auquel on peut accrocher, ou pas, mais qui ne peut pas laisser son lecteur indifférent. Les thèmes abordés par Paul Murray sont totalement d'actualité et interpellent, dérangent. Le lecteur est plongé au coeur de la vie d'un établissement scolaire privé et découvre la vie des élèves comme celle des professeurs. 

Les personnages sont nombreux, mais Paul Murray prend le temps de leur donner à tous une personnalité, un relief. On s'attache à certains, et on en méprise beaucoup d'autres. Skippy est un garçon extrêmement attachant, totalement perdu, ayant besoin d'aide mais ne trouvant aucune main tendue face à son malaise. Noyé parmi tant d'autres élèves, il passe totalement inaperçu. Sa timidité, sa stature chétive et sa discrétion ne l'ont jamais démarqué des autres élèves et il faut attendre une manifestation physique de son mal-être pour qu'il sorte enfin du lot. 

Avec un humour assez cynique et parfois décalé, comme on peut le voir dans l'extrait choisi au début de l'article, l'auteur nous plonge dans la vie de ces adolescents. On n'échappe ni aux blagues grasses et douteuses, ni aux petites mesquineries quotidiennes, et c'est la force de ce roman. On passe totalement du côté des élèves et l'on contemple l'indifférence du corps enseignant. Et lorsque l'on passe du côté du corps enseignant, on remarque que les préoccupations les plus importantes n'ont rien à voir avec les élèves. Un monde sépare adolescents et adultes, et seul un évènement imprévisible et perturbant va permettre de les relier. 

C'est un roman très bien écrit, dont les presque 700 pages se dévorent facilement, une fois le décor bien planté. Cette alternance d'humour noir et grinçant et de passages assez émouvant laissent une étrange impression qui n'est pas déplaisante. On se prend d'affection pour ces jeunes, on leur en veut de se laisser si facilement attirer par la drogue, la volonté de faire n'importe quoi, le manque de respect dont ils font preuve au quotidien. Mais en y réfléchissant, on se demande si c'est réellement leur faute. A vivre dans un environnement qui ne fait aucun cadeau, où chaque jour est une résistance aux autres, tout cela sous une protection factice d'adultes qui se désintéressent de tout ce qui ne se rapporte pas à leur petite vie, ne deviendrait-on pas exactement comme eux ? Ne serions-nous pas tentés par quelques cachets de Ritaline, par l'humiliation des plus faibles, la transgression permanente des règles, rien que pour le plaisir de se savoir en vie ? C'est un roman qui pose des questions, notamment sur la gestion des adolescents en Irlande, sur le fossé creusé entre ce qu'attendent ces institutions prestigieuses et la réalité de ce que peuvent donner ces jeunes. C'est un roman qui confronte deux mondes, les adultes et ceux qui apprennent à le devenir.  C'est un roman à lire si l'on s'intéresse au côté sociologique des choses (comme ça avait pu être le cas dans Une place à prendre), mais aussi si l'on a envie de côtoyer Skippy et sa bande de copains. Et de savoir s'il finira par embrasser la belle Lori, parce que finalement, à son âge, c'est peut-être sa préoccupation la plus importante...

Encore une fois je tiens à remercier les éditions Belfond pour m'avoir envoyé ce roman.
  Et je vous mets aussi l'avis de Chocoladdict, qui a comme moi lu et aimé ce roman 


Paul Murray. Skippy dans les étoiles. Belfond, 2013. 676p. 

Samedi 15 juin 2013 à 17:09

 Cruelle Zélande - Jacques Serguine 

" A l'emplacement de ce qui, chez nous en Angleterre, eût été la porte, un large panneau de feuillages a été tiré. Une grande lumière rectangulaire s'est engouffrée tout d'un coup dans la cabane. Au milieu de cette lumière gesticulaient plusieurs créatures, des femmes, à en juger par la poitrine. Elles étaient bien cinq ou six et entrèrent toutes ensemble, sans la moindre hésitation ni la moindre gêne. La lumière, qui d'abord m'avait éblouie, me semblait maintenant plus douce, soit que mes yeux fatigués par la fièvre s'y accoutumassent, ou que la journée s'avançât, approchât déjà du soir. Je vis le ciel d'un bleu cendré, et le vert jaillissement des palmes et de toute l'exubérante végétation sur les collines derrière les femmes. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/cruelleZ.jpgStella McLeod a tout de la jeune femme de bonne famille britannique, à l'ère victorienne. Chaste, prude, extrêmement peu au fait des choses de la vie, elle se retrouve mariée à un officier alors qu'elle ne s'est elle-même jamais vue dénudée. Grande désillusion, cet officier plein de prestance, d'une classe folle retrouve son animalité dès que la lumière s'éteint. La pauvre Stella honnit le genre masculin, ce contact forcé des corps et ces nuits où elle préférerait dormir plutôt que de subir les assauts de son mari. Son mari tombé en disgrâce, voilà les époux McLeod contraints de partir s'exiler en Nouvelle Zélande, où l'officier trouvera un poste correspondant à ses compétences. Mais, au moment du débarquement, voilà la pauvre Stella enlevée par des indiens Maoris. Apeurée, effrayée, elle est séquestrée par cette tribu de sauvages qui la dépouillent de ses vêtements, la condamnant à la nudité, mais aussi à de nombreux châtiments corporels. En effet, la tribu indienne, charmée par l'exotisme de Stella McLeod, sa peau marmoréenne, ses tenues élégantes, a décidé d'en faire une esclave sexuelle. La jeune femme, d'abord indignée, puis résignée, finit par découvrir son corps, les plaisirs de la chair mais aussi toutes sortes de petites perversions sexuelles, et ce pour sa plus grande jouissance... 

Sorti en 1978, Cruelle Zélande n'est pas un ouvrage à mettre entre toutes les mains. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, on est ici loin de cette littérature érotique contemporaine assez réchauffée, au style littéraire plus que pauvre. Jacques Serguine est un auteur qui a su combiner érotisme et Littérature.

Dès le départ, le ton est humoristique. La pauvre Stella McLeod est gentiment tournée en ridicule pour sa pruderie excessive, mais très compréhensible au vu du cadre historique du roman. Le prétexte de départ en Nouvelle Zélande peut paraître un peu tiré par les cheveux, mais qu'importe, ce n'est pas la véracité de l'histoire que le lecteur va rechercher ici, mais tout simplement un plaisir littéraire et un émoustillement  des sens. Il en est de même pour les aberrations ethnologiques concernant les Maoris, ils ne sont ici mis en avant que pour représenter une idée de la "sauvagerie", de l'absence totale de limites et de règles créées par la société. Sans ces règles, ils sont totalement en harmonie avec leur corps, mais aussi avec la notion de rapport sexuel. Le cadre est posé, Stella McLeod va voir sa pruderie victorienne éclater en même temps que son corset. 

Malgré une thématique qui se décline et se répète tout au long du roman, on ne s'ennuie absolument pas. Au contraire, il y a une grande subtilité dans le parcours initiatique et sexuel de Stella. Du statut de prisonnière, elle passe d'abord à celui d'esclave sexuelle pour atteindre un rang social presque enviable. Rapidement, l'absence de son mari lui importe peu, elle serait presque contente d'être débarrassée de ce prédateur sexuel, afin de découvrir sans avoir à en rougir les plaisirs que les Maoris vont lui procurer. Le fait de vivre cette histoire du point de vue de Stella donne un vrai plus au roman, parce qu'elle n'est pas objective, que ses réactions sont intenses, mais aussi parce qu'il est ainsi plus facile de voir son évolution. 

Jacques Serguine ne se contente pas de nous narrer une histoire érotique. Il y ajoute énormément d'humour, rendant une certaine légèreté à un sujet qui pourrait vite sombrer dans une pornographie sans intérêt. On sourit, on frémit avec Stella. Bien sûr, toutes ses frasques sexuelles peuvent ne pas être à notre goût et même celles qui nous intéressent semblent assez peu réalisables. Mais c'est bien le but, créer un fantasme qui doit rester du domaine de l'imaginaire. Et là, c'est une belle réussite. 

En bref, Cruelle Zélande est un roman que l'on prend plaisir à lire, qui fait à coup sûr rougir son lecteur et le fait voyager, non pas en Nouvelle Zélande, mais dans sa propre imagination... 

Jacques Serguine. Cruelle Zélande. La Musardine, 2013. 181p. 

Vendredi 7 juin 2013 à 16:52

 Les locataires de l'été - Charles Simmons 

" Je m'éveillai à deux heures du matin, sans doute parce que je m'étais couché de trop bonne heure. Je me levai pour aller voir si mon père était rentré. Sa chambre était vide, mais une faible lueur montait d'en bas. Je descendis à pas de loup. De la lumière filtrait sous la porte de la chambre d'amis. Je pouvais entendre une présence à l'intérieur. Il fallait que je fusse ensommeillé car, le temps d'un instant, je crus que c'était Hillyer et sa copine, qui, pour une raison ou une autre, n'avaient pu rester chez lui. Pour finir, bien évidemment, je compris qu'il s'agissait de mon père. Je remontai me coucher. Etait-il en compagnie de Mrs Mertz ? Etait-elle venue en ville ? Lui avait-il donné rendez-vous à la boîte de nuit ? Je ne voulais pas le savoir. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782859406042.jpgUne île au large des Etats-Unis, reliée çà la côte par une mince bande de terre, quatre ou cinq habitations seulement. Un cadre serein dans lequel Michael passe ses vacances depuis son enfance, avec son père, sa mère et son chien, Blackheart. Sa famille possède deux maisons sur cette île, et en loue une chaque été à une famille. Cette année, Mrs Mertz et sa fille, Zina, passeront l'été à Cap Bone. Zina a vingt ans, elle fait de la photographie et possède un caractère indépendant. Michael, lui, a quinze ans, et rien n'est plus évident pour lui que de tomber éperdument amoureux de Zina, la première fois qu'il la rencontre. Les familles se rencontrent, des amitiés se nouent. Zina est un mystère pour Michael qu'il n'aura de cesse d'essayer de démêler tout au long de cet été. C'est l'été où il va grandir, où il va découvrir l'amour, mais pas uniquement, ce serait trop simple. Le sentiment amoureux ne peut atteindre son paroxysme que s'il est mêlé de jalousie, de doutes et de questionnements. Mélissa, Hillyer, Zina, Mrs Mertz, les parents de Michael. C'est un petit cercle fermé où tout peut se produire. Et ces locataires de l'été emporteront avec elles une époque où le cours des choses semblait imperturbable. Jusqu'où peut aller la confiance en ceux qu'on aime ? C'est la Grande Question que se pose Michael. Et la réponse n'est pas aussi simple qu'elle n'y paraît. 

Un roman dont la première phrase est "C'est pendant l'été de 1968 que je tombai amoureux et que mon père se noya" intrigue forcément. Ce début augure inévitablement un magnifique roman d'apprentissage. Et le lecteur n'est pas déçu. Après avoir brossé un cadre idyllique, calme et lavé de toute présence indésirable, Charles Simmons entraîne son lecteur dans un drame familial profond, mais aussi dans une sorte de rite psychologique du passage à l'âge adulte.

Michael, le personnage principal, adolescent très proche de ses parents, dont le monde se résume plus ou moins à quelques amis proches et une complicité forte avec son père, fait l'expérience d'une rencontre qui le perturbe et le bouleverse. Zina Mertz, jeune adulte élevée par sa mère, est en quête de l'admiration permanente des hommes. Elle séduit, charme avec une innocence qui n'est pas sans rappeler une certaine Dolorès Haze, la petite Lolita de Nabokov. Il y a chez elle à la fois une candeur et une gravité surprenantes. C'est une jeune femme manquant de repères, qui ne sait pas vraiment ce qu'elle cherche, ce qu'elle attend de la vie, mais qui est prête à y laisser une part d'elle, pour avoir la sensation d'être vivante. Elle représente tout ce que Michael ne connait pas, ce qui sort de son cadre familial. 

Mais c'est également cette rencontre qui va faire éclater le cadre. La complicité entre le père et le fils va peu à peu se transformer en une rivalité qui ne dit pas son nom, en une jalousie de l'expérience de l'aîné. On a souvent comparé Charles Simmons à Salinger et son Attrape-Coeur, mais l'on ne peut rapprocher ces deux romans uniquement pour l'aspect roman d'apprentissage dont ils sont chargés. Là où Salinger met en scène un personnage en conflit avec l'autorité parentale, désespérément en quête d'affirmation de soi, d'expériences, quitte à dériver des normes sociales, Charles Simmons présente un Michael très à l'aise dans son cadre, et mis face à une situation qui le dépasse totalement. Il se laisse entraîner par ce qu'il ne connaît pas, l'esprit d'aventure prenant le dessus petit à petit. Et c'est son impulsivité d'adolescent qui conduira ce récit au drame, ce n'est pas une volonté de sa part de faire exploser la cellule familiale. 

C'est un roman à lire, par une belle journée d'été, pour s'imprégner de son atmosphère. Mais aussi parce qu'il s'inscrit dans une littérature américaine très introspective sans être égotiste. Le style de Simmons est plein de poésie, de charme. C'est un texte très écrit, sans en faire trop, en disant les choses simplement tout en faisant appel à l'imagination et à la sensibilité du lecteur. On ne peut qu'avoir de l'empathie pour Michael, mais aussi pour Zina, pour la mère et le père de Michael, pour tous ces personnages qui ont l'impression d'être bloqués dans une situation inextricable, mais qu'ils ont eux-même créée. 

Alors un IMMENSE merci à Frédéric Tué pour m'avoir fait découvrir ce très très beau roman, et lisez-le. 

Charles Simmons. Les locataires de l'été. Phébus, Libretto, 2000. 188p. 

Mardi 4 juin 2013 à 10:12

 Les Femmes de Brewster Place - Gloria Naylor 

" La camionnette de déménagement grimpait à grand fracas vers Brewster Place. on eût dit une énorme limace verte et bruyante. Elle était flanquée d'un petit taxi délabré qui s'aventurait avec précaution sur la neige poudreuse tombée dans la journée, et sous laquelle se dissimulaient des plaques de verglas. Au moment même où les deux véhicules atteignaient le coin du dernier immeuble, il se remit à neiger. 
Les déménageurs sautèrent de la cabine et commencèrent à décharger. Mattie régla la course puis descendit du taxi. Un soupir aussi lourd que la grisaille ambiante gonflait sa forte poitrine. Les immeubles cendrés disparaissaient peu à peu sous ce manteau ouaté de flocons gris qui tombait d'un ciel de plus en plus sombre. On devinait plus qu'on ne voyait un soleil moribond derrière ce ciel plombé ; et la neige commençait de s'accrocher aux aspérités du mur qui fermait la rue, à quelques pas de son immeuble. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782714454812.jpgMattie Michael, Etta Mae Johnson, Kiswana Browne, Luciela Louise Turner, Cora Lee,Theresa, Lorraine. Toutes ces femmes se croisent à Brewster Place. Dans les appartements mal chauffés, les immeubles délabrés, la peinture qui s'écaille et les travaux que l'on ne fait plus. Elles se croisent, se parlent, se racontent, s'aident. Elles ont toutes une histoire à raconter, un morceau de vie qui leur a laissé un goût amer dans la bouche, à moins que ce ne soit l'intégralité de leur existence qui soit dure à avaler. Ca aurait été plus simple s'il n'y avait pas eu les hommes. Toujours là pour flatter, séduire, engrosser, violenter, et être les premiers à partir. Mais qu'y peuvent-elles, ces femmes ? Elles aiment ces hommes et ils font partie d'elles. Cependant, c'est à cause d'eux qu'elles se retrouvent toutes à Brewster Place. Elles vont apprendre les unes des autres, apprendre à vivre seules, à refaire confiance, à accepter leur passé, et surtout, à réaliser que rien ne change vraiment jamais, que les hommes agiront toujours comme ils l'ont fait depuis la nuit des temps, et qu'elles aussi. Mais il n'y a pas que ça qui les ronge, entre le désir d'enfant, la volonté d'échapper au regard et au jugement des autres, la nécessité de quitter tout ce que l'on a construit, la volonté de s'impliquer dans son groupe ethnique, toutes ces femmes ont une excellente raison d'être là, et c'est cela qu'elles nous racontent. 


Je découvre, encore une fois avec plaisir, un nouveau titre de la collection [ vintage] de chez Belfond. Ce texte, publié en 1983,  s'inscrit parfaitement dans la lignée des romans issus de la littérature féminine noire-américaine. Se plaçant aux côtés d' Alice Walker, de Maya Angelou ou Toni Morrison, Gloria Naylor explore la psychologie féminine ainsi que le concept de résilience. Ces femmes ont toutes quelque chose à accepter, une douleur avec laquelle elles doivent apprendre à vivre, à se reconstruire. 

La polyphonie et les nombreux personnages forment un puzzle coloré aux motifs variés, chaque histoire étant à la fois différente de la précédente, mais également très proches. On touche ici à ce que la femme a de plus cher ; ses enfants, son corps, sa liberté, son intégrité. Et malgré les coups, ces femmes se relèvent, s'entraident. Je pense notamment à Kiswana, prenant à bras le corps la famille de Cora Lee, lui apportant une aide nécessaire. Ou bien Mattie Michael, essayant de faire revenir Luciela à la vie après la mort de son enfant. 

Bien sûr, certaines histoires touchent plus que d'autres, selon le lecteur.J'ai particulièrement retenu les histoires de Mattie Michael, donnant tout pour un fils qui n'hésitera pas à l'abandonner, Etta Mae Johnson, femme d'âge mûr pourtant restée adolescente dans sa tête, qui a ce besoin de vivre à travers les yeux d'un homme, de se donner à lui et devenir une femme respectable. Luciela et la mort de son bébé, Cora Lee et son désir d'enfant, n'hésitant pas à se désintéresser des aînés, à mettre entre parenthèse la tenue de sa maison, pour le plaisir de contempler ses nouveaux-nés. 

Chacune de ses femmes est unique, avec une histoire qui lui est propre, et c'est le charme de ce roman. On entend ces voix se croiser, se confier et l'on partage leur douleur, leurs peurs, leurs doutes, mais aussi leurs immenses moments de bonheur. On s'attache à ces femmes parce qu'elles sont la vie, elles ont en elle cette force, cette capacité à panser leurs blessures et se relever à chaque fois. Et puis on voyage, on arpente les Etats-Unis au fil de leurs souvenirs, on vieillit avec elles, on apprend. 

Gloria Naylor. Les femmes de Brewster Place. Belfond, [vintage], 2013. 319 p. 

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