Mercredi 28 août 2013 à 23:30


Les faibles et les forts - Judith Perrignon 

"Nous n'avons pas voulu comprendre qu'il luttait contre le silence qui l'encerclait, qu'il débitait des phrases pour mieux réduire les moments où il ne comprenait pas et n'entendait pas ce qui se passait autour de lui. Ca n'a pas duré longtemps. A ce jeu-là tout le monde s'est épuisé, il a vu dans nos yeux qu'il criait trop fort, qu'il avait l'air d'un fou, alors il s'est mis à parler moins, et les gens trouvaient ça normal, sourd et muet vont souvent ensemble, mais il n'était pas muet, il se retranchait volontairement du monde qui l'avait mutilé." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/002284968.jpgShreveport, Louisiane. Tout commence par une descente de police dans la famille de Dana. Ils soupçonnent Marcus, son aîné, de trafiquer de la drogue, mais ne trouveront rien. Mary Lee, la grand-mère, occupée à faire des tresses à Deborah, s'est levée et a attaché Marcus, parce qu'elle aussi avait peur, peur de lui, peur qu'il rentre dans un gang, qu'il devienne un stéréotype. Elle s'est battue contre les stéréotypes toute sa vie, et voir sa famille en devenir un lui fait mal. Parce que la famille de Mary Lee est noire, et qu'il est normal qu'un jeune adolescent de couleur soit dans un gang et trafique de la drogue. Sauf que Marcus n'en a pas, qu'il n'en a jamais eu et que ça ne l'intéresse pas. Mais même sa grand-mère doute de lui, alors à qui se confier ? Tout cela gâche la préparation du pique-nique au bord de la Rivière Rouge. Mais qu'importe, ils iront quand même, sous les regards curieux des voisins, et ceux réprobateurs des agents de police. Ils iront se rafraîchir, se baigner peut-être. Mary Lee se souvient d'un temps où les Noirs n'avaient pas le droit d'aller nager. Elle était là, avec son frère Howard, lorsqu'une piscine a été ouverte aux personnes de couleur, le temps d'une heure ou deux. Elle se souvient de l'émeute, elle revoit la brisure dans sa vie, très nette, ce jour-là. Elle s'était dit : Les Noirs ne sont pas faits pour nager, cela cause beaucoup trop de problèmes. Et au bord de la Rivière Rouge, avec ses petits enfants qui s'éclaboussent, elle ne sait pas encore à quel point elle a raison. 

Il y a des livres, comme celui de Judith Perrignon, qui vous retournent le coeur, qui vous prennent aux tripes et ne vous lâchent pas, où le moindre mot est juste, parfaitement agencé avec les autres, où tout fait sens. La première partie du roman nous invite à rentrer dans cette maison où un drame vient d'advenir. Un jeune garçon, un adolescent vient d'être humilié devant sa famille, pour un crime qu'il n'a pas commis. Les personnages, chapitre après chapitre, vont nous donner leur point de vue sur cette scène, mais aussi se présenter, raccrocher les morceaux du puzzle de cette famille. On s'attache à eux, parce qu'ils sont vulnérables, parce qu'à la fois, ils ont cette force en eux qu'ils ne soupçonnent pas. On s'attache à eux parce qu'ils peinent à s'aimer les uns les autres, alors qu'ils en ont envie. 

Mary Lee vient conter ses souvenirs, elle a vécu la ségrégation, elle a vu le monde se construire petit à petit, en supprimant les lois raciales, mais aussi en regardant changer les mentalités, bien que tout ne soit pas encore gagné. Pour elle, si autant d'afro-américains ne savent pas nager aujourd'hui (60%), c'est à cause de la ségrégation, à cause des émeutes lorsque les piscines ont été ouvertes pour la première fois aux Noirs, et que certains en sont morts, d'avoir voulu quelque chose qui n'était pas pour eux.  Elle était jeune, petite fille encore, mais elle a compris, qu'il ne fallait pas, que ce n'était que complication, et elle a transmis cela. Judith Perrignon arrive à relier la petite et la grande histoire. En se basant sur un fait divers, la noyade de six adolescents dans la Rivière rouge en 2010, elle questionne l'Histoire, remonte à la ségrégation, cherche les causes d'un phénomène qui dépasse le cadre d'émeutes passées. 

Le personnage d'Howard, tellement absent, tellement distant de l'histoire mais à la fois essentiel, rouage de cette machine, lien entre les évènements. Cet homme a vu sa vie brisée, il avait l'avenir devant lui et a vieilli auprès de sa soeur, muré dans son silence, tout cela à cause d'une baignade, d'une stupide baignade.
 

La troisième partie du roman entoure ce drame, ces adolescents noyés dans la Rivière rouge. Des extraits d'émissions de radio viennent ponctuer le texte, un entretien avec un plongeur fait refluer l'émotion. On ne peut rester insensible devant ces mots, devant la colère de cet homme, son désespoir, cette souffrance d'avoir tenu entre ses bras les corps sans vie de ces adolescents, de ces enfants. Au-delà du pathos, le texte vient questionner, perturber, provoquer. Et c'est pour cela que Les faibles et les forts et un grand roman. Et qu'il faut le lire. Absolument. 


Judith Perrignon. Les faibles et les forts. Stock, 2013. 155p. 


Dimanche 25 août 2013 à 11:36

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 Sauf les fleurs - Nicolas Clément 

" Sur le chemin du retour, couchés dans la remorque, nous jurons de ne jamais dormir l'un sans l'autre, même si la nuit perd ses clés. Sous la bâche, Léonce demande La solitude, tu crois que c'est comme nous quand Papa frappe ? Je fais la majorette avec une brindille. Je regarde les mains de Léonce me crier Marthe, je t'ai posé une question, bon sang ! Je n'arrive pas à parler de Papa qui fauche notre enfance, fouette nos lèvres, crache sur Sony et revient se moucher dans nos vies, le premier qui se sauve marque une maman." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/couverture.jpgMarthe et son frère Léonce vivent à la campagne, avec leurs parents. C'est une vie rude, avec les bêtes, le travail constant, les coups du père aussi. C'est un peu le thème principal de ce roman finalement. Les coups. La violence, la volonté d'avoir une vie normale, une famille normale, et la réalité qui se plaque sur tout cela. Les années passent, Marthe découvre l'amour, le corps de l'autre, les contacts doux de la chair. Jusqu'au drame. Un coup de trop, et la famille bascule. Il faut partir à l'étranger, pour oublier, se reconstruire. Il faut abandonner Léonce, le petit frère à qui on avait promis de rester toujours ensemble, toujours. Mais peu importe la distance, la douleur fait son nid où elle peut, ronge les petits moments de bonheur. Il faut rentrer, et affronter la douleur en face, même si c'est la dernière chose à faire de sa vie. 

Autant le dire tout de suite, j'ai eu beaucoup de mal à aller au  bout de ce roman, qui pourtant ne fait que 75 pages. Tout commençait bien, le style de l'auteur, assez poétique, me charmait et je me disais que si tout le livre était comme ça, ça allait être drôlement chouette. 

Sauf que. A force de vouloir faire trop de poésie, l'auteur finit par perdre complètement son lecteur avec des phrases sans queue ni tête, qui ne veulent plus rien dire, n'apportent rien à l'histoire, et donnent vraiment une impression de trop. On ne peut pas faire des métaphores avec des sujets qui n'ont rien en commun. Rien que dans l'extrait que j'ai choisi: "Le premier qui se sauve marque une maman". Je vois l'idée, mais c'est trop, ça ne me touche pas. Et ça devient de pire en pire, jusqu'à avoir des paragraphes entiers incompréhensibles, ce qui est dommage car tout cela démarrait tellement bien. 

Le sujet était intéressant : la vie d'une enfant, puis adolescente, puis jeune adulte face à une famille en crise, un amour décomposé. La rencontre avec un jeune homme qui change la donne, qui lui montre que deux corps peuvent se toucher sans violence, c'était bien vu, un peu cousu de fil blanc mais bien vu quand même. Mais c'est le style, cette poésie tellement recherchée qu'elle semble fabriquée de toute pièce, qui a tout gâché. 

J'ai vu que ce roman avait été de nombreuses fois mis en coup de coeur par des libraires, et je me demande si je ne suis pas passée à côté. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas tout compris, et donc je n'ai pas tout aimé. 


Nicolas Clément. Sauf les fleurs. Buchet Chastel, 2013. 75p. 

Dimanche 25 août 2013 à 11:32


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Le rire du grand blessé - Cécile Coulon 

" Mes camarades de promotion vous diraient, nous sommes des hommes chanceux, nous n'avons jamais appris à lire. La vie de prince à portée de main : le Service National nous embauchait car nous étions incapable de déchiffrer la composition d'une sauce sur une boîte de conserve. Deux fois par semaine, nos chauffeurs faisaient des courses. 
Après l'obtention du diplôme, j'ai travaillé six ans pour le Service National : ce furent mes plus belles années. Pour la première fois, surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, je me suis senti libre.J'avais signé le contrat du bonheur, à une seule condition : interdiction formelle d'apprendre à lire.
Le jour où ça m'est arrivé, j'étais au lit. Immobilisé, j'endurais en silence d'insupportables douleurs. Les ennuis se sont penchés sur moi plus vite que mon infirmière.
Tout ça à cause d'un chien stupide, et d'une femme que je ne connais pas."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/CLeriredugrandblesse9096.jpgDans cette dictature qui n'est pas sans rappeler 1984, les gens sont désignés par des matricules, des numéros. 1075 fait partie de l'élite de la nation, il est Garde lors des Manifestations à Haut Risque. Ces Manifestations sont des lectures publiques. Les gens payent pour que certains livres écrits pour le gouvernement soient lus, qu'ils puissent entendre les mots, ressentir des émotions. La lecture n'est plus privée, elle est presque condamnée. Le fait de l'avoir rendue publique a permis au Gouvernement de manipuler et de contrôler les foules. Les crises d'hystérie, de larmes, d'angoisse ou de violence sont fréquentes lors des Manifestations. 1075 est protégé de tout cela. Il est complètement analphabète peut donc ainsi protéger, surveiller, encadrer les débordements des citoyens drogués à la lecture. Mais un jour, tout cela bascule. Blessé par un chien lors d'une Manifestation, il est immobilisé. Dans sa chambre d'hôpital, il tourne en rond, ne supporte pas l'enfermement et commence à errer dans les couloirs. Si seulement il n'avait pas entendu cette femme, si seulement il avait pu rester en dehors de tout cela. Mais 1075 est bientôt aspiré dans une spirale qui le dépasse, et où il peut perdre beaucoup. 

La quatrième de couverture de ce roman m'avait beaucoup attirée : un monde où les livres sont condamnés, où les lecteurs vivent dans une peur constante, voilà qui promettait beaucoup. Malheureusement, j'ai été un peu déçue par ce roman. Le personnage de 1075 est  auréolé de mystère, on ne sait rien de lui, il ne montre rien de ses sentiments, de sa personnalité. Il est froid, fermé, complètement hermétique au monde qui l'entoure. On se doute rapidement que quelque chose va venir percer cette carapace. 

Le docteur ayant mis en place ce système de lectures publiques est extrêmement attachant. C'est une vieille femme, dont le projet était plus philanthropique que dictatorial à la base, et donc les intentions ont été détournées. La lecture devait aider les drogués, les suicidaires, à reprendre goût à la vie. Tout son travail a été dévié, les livres brûlés, et seul le Gouvernement avait le pouvoir de faire écrire des livres dont le contenu correspondait à l'émotion attendue chez le public. 

La thématique est intéressante, les personnages attachants, complexes. Mais ce roman n'arrive pas à s'imposer à côté des classiques du genre. On ne retrouve pas l'aura de 1984, bien que le style de Cécile Coulon soit maîtrisé, âpre et efficace. Je pense que ce qu'il manque à ce roman, c'est une centaine de pages. Si tout avait été un peu plus développé, je pense que j'aurais adoré ce roman. Il m'a laissé un goût de pas assez. J'aurais aimé en savoir plus sur cette dictature, sur sa forme, ses lois, sur les raisons exactes qui ont mené l'histoire à cet instant précis. J'aurais aimé des précisions, des développements, m'imprégner totalement de ce roman, de son univers. La forme très courte du récit m'a laissée un peu en-dehors, et c'est dommage. La fin surtout m'a frustrée. Alors que 1075 entre enfin dans quelque chose de grand, tout s'arrête, laissant la place à l'imagination du lecteur. J'aurais aimé aller plus loin, pousser le concept plus avant. 

Je le conseille tout de même aux amateurs de dystopie, à ceux qui ont aimé Orwell ou Bradbury car le message est fort, et le style très bon. 


Cécile Coulon. Le rire du grand blessé. Viviane Hamy, 2013. 131p. 

Lundi 19 août 2013 à 12:32

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 Le journal malgré lui de Henry K. Larsen - Susin Nielsen

" Lundi 4 février

LE SAVIEZ-VOUS ? Les animaux les plus venimeux de la terre sont souvent les plus colorés. Pourquoi ? Parce qu'ils veulent être vus. Ainsi, les prédateurs n'ont qu'à en manger un ou deux avant que leur copains se disent : ' Attends un peu. Si je boulotte cette grenouille dendrobate / ce serpent corail / ce papillon monarque, je vais connaître une mort très douloureuse, comme mon pote Bob !" Et très vite, tout le monde sait qu'il vaut mieux les laisser tranquilles.
Alberta est une version humaine de la grenouille dendrobate. On ne peut que la remarquer ; mais on ne tarde pas à apprendre qu'elle est toxique."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/liv3735lejournalmalgreluidehenryklarsen.jpgHenry vient de déménager et d'entamer une nouvelle année scolaire. Jusque là, rien d'anormal. Il écrit dans un cahier que son psy trop nul lui a donné. Franchement; quel psy s'appelle Cecil et porte des vêtements des années 60 sans être lui-même interné quelque part ? En plus, ce journal est nul, il sert uniquement à parler de Ca. Et Ca, Henry ne veut surtout pas en parler. C'était l'époque de Jesse, de Maman et Papa, de tout le monde à peu près ensemble. Mais il faut bien qu'Henry cherche à s'intégrer, ce qui n'est pas toujours évident lorsque l'on est roux, un peu enrobé, fan de catch, et que l'on a une fâcheuse tendance à attirer les nerds. Dès les premiers jours, il se fait embarquer dans un club de quiz et passe directement pour un super ringard. De l'intello binoclard au fou furieux de jeux-videos, il ne faut pas oublier Alberta. Alberta, c'est un monde à part, un monde qui vous botte les fesses. Et si Henry n'attendait que ça, finalement ... 

Ce roman est vraiment très très chouette ! Déjà parce que Susin Nielsen sait y faire en terme d'humour, mais aussi grâce à la subtilité de son écriture. Henry est un personnage assez mal dans sa peau, qui a subit un traumatisme dont on ne sait rien au départ mais qu'il cherche à enfouir. C'est un adolescent fragile dans une situation familiale instable. Autant dire que côté humour, ce n'était pas forcément gagné. Sauf que. Henry est aussi plein de second degré, d'ironie et de méchanceté. Son analyse de certains personnages est assez hilarante, bien que tout cet humour soit aussi une façade cachant un mal-être. 

Le mode du journal intime permet d'être au plus près du personnage, de vivre les événements avec lui. Toutefois, beaucoup d'éléments échappent à Henry, ce qui permet au lecteur d'être surpris. On s'attache à ce garçon, mais aussi à son entourage, et une fois que l'on découvre la teneur de CA, l'histoire prend tout de suite une autre dimension. Susin Nielsen a cette chance de ne pas rentrer dans le pathos, de laisser l'émotion intacte sans en faire trop, 

Il est difficile de lâcher ce livre une fois qu'on l'a commencé. Bien que l'histoire ne comporte ni intrigue, ni enquête, les péripéties s'enchaînent parfaitement, et les révélations jalonnent l'histoire, pour nous conduire jusqu'à la fin. Les sujets abordés (dont je ne peux pas trop parler sans risquer de vous dévoiler la teneur de l'intrigue) sont durs, mais l'auteur amène cela intelligemment. Les situations vécues sont marquantes, et les réactions des personnages parfois inattendues.Que ce soit pour parler de divorce, d'amitiés brisées, de harcèlement à l'école ou bien de filles (ces étranges créatures auxquelles Henry ne comprend rien) Susin Nielsen ne prend pas les ados pour des truffes, et cela fait plaisir. 

Je me doute que cet article ne vous éclaire pas énormément, mais pour découvrir ce qu'il s'est passé, et connaître un peu mieux Henry et sa bande de geeks attachants, jetez-vous vite sur le Journal malgré lui de Henry K. Larsen. 


Susin Nielsen. Le journal malgré lui de Henry K. Larsen. Hélium, 2013. 239p. 

Lundi 19 août 2013 à 12:26

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 Trois grands fauves - Hugo Boris

" Cette gêne à l'estomac... A-t-il peur ? Non, il connaît cette sensation. C'est un vide qui supplie. Dans un tel moment, il ne veut pas y croire. Allons ! C'est tout simplement impossible. Mais le malaise persiste et il sourit, réalise le bonheur de cette ultime ironie. Cette impression de creux à l'estomac, c'est son ventre qui réclame. Lui que l'on s'apprête à couper en deux, dont la tête sera bientôt arrachée du tronc, il se prend à avoir faim. Il n'a rien mangé depuis ce matin et l'imagination met dans ses narines des odeurs de roux, de peau rissolée. Il souhaiterait mordre dans une viande, tremper du pain dans sa sauce. Il viderait un turbot si on le lui proposait. Il avale une gorgée d'air. Il n'arrive plus à penser. Son ventre demande : quand ? Ses yeux cherchent : où ? Ses mains se tordent : comment ? Il se met à suer froid. Il va mourir dans une minute et l'idée de manger à pris toute la place." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782714454447.jpgQuel est, à priori, le point commun entre Danton, Victor Hugo et Winston Churchill ? Pas évident ! Pourtant, dans Trois grands fauves, Hugo Boris nous fait voyager à travers les lieux et les époques, afin de rencontrer et mieux connaître ces trois hommes au caractère  légendaire. Tous les trois auraient dû mourir jeunes. Ecrasé par un taureau, par des cochons, pris de fièvre après une baignade, attaqué par la petite vérole, Danton garde sur son visage les marques de son passé. Affublé d'un faciès peu engageant, il compense par une stature, une diction. Il harangue les foules, s'inscrit comme élément essentiel de la Révolution. Victor Hugo, ce petit être malingre que l'on ne voyait pas survivre plus de quelques heures après sa naissance, a tiré de cette survie une force, un instinct de vie hors du commun. Accablé par le malheur d'enterrer plusieurs de ses enfants, croqueur de femmes, grand-père gâteau presque effrayant, Victor Hugo impressionne par sa vigueur. Winston Churchill enfin. Qui aurait dû périr sous les balles en Afrique du Sud, ou sur le front à Verdun. Un vrai trompe-la-mort ce Churchill, prêt à tout pour rendre son père fier de lui. Son destin bien connu le range lui aussi dans la catégorie de ces Trois grands fauves. 

Lors de la réunion de rentrée littéraire du magazine PAGE, j'ai eu la chance d'écouter Hugo Boris parler de son roman, Trois grands fauves. J'ai tout de suite été touchée par l'humour de l'auteur, son auto-dérision, ainsi que le respect amusé qu'il portait à ses personnages. La question centrale de ce roman étant finalement : Qui étaient ces hommes ? Et étaient-ils seulement des hommes ?

Hugo Boris est là pour montrer les failles, les moments où la garde est baissée, là où l'homme est le plus vulnérable. Et il réussit avec brio à jouer sur l'humanité de ces hommes, qui ont souvent été considérés comme quelque chose de plus. Avec humour, mais aussi beaucoup de tendresse, il pioche dans ces vies des moments décisifs, ou au contraire moins connus, afin de donner à voir au lecteur une facette de ces personnages qu'il ne connaît pas forcément. Qui sait que Danton a fait déterrer sa femme afin de faire faire un moulage de son visage ? Qui sait que Churchill, vieillissant, n'ayant plus l'envie de quoi que ce soit, a retrouvé le temps d'une soirée le goût des choses grâce à un caviste ? 

Hugo Boris joue avec les biographies, part du réel pour romancer, perdre le lecteur dans les faits. Est-ce réel ou fictionnel ? On se pose la question, mais elle n'a pas vraiment d'importance, car l'essentiel est de se laisser raconter une histoire, de suivre ces hommes pour finalement trouver le lien, contenu dans la dernière ligne du roman.  C'est un roman formidable, au style travaillé mais limpide, qui se laisse lire avec une facilité déconcertante. On plonge dans ce roman, on ne veut pas en sortir. Chaque chapitre commence par une phrase d'introduction sur la mort.Avec humour, l'auteur résume en une phrase la manière dont chaque personnage a déjoué la mort, par exemple en "mangeant" ses enfants, pour Victor Hugo.

Il est difficile de parler de ce roman, tant sa forme et son contenu sont hors du commun. On ne se trouve pas dans une histoire classique avec début et fin. Il s'agit plutôt de naviguer dans trois vies, en y piochant quelques anecdotes afin de reformer le puzzle de ces grands hommes. Mais ce qui est certain, c'est que ce roman fait partie de mes quelques coups de coeur de la rentrée littéraire ! 

Alors on ne discute pas plus longtemps, et on file lire Trois grands fauves, pour mieux connaître Danton, Victor Hugo, Winston Churchill, et apprendre à faire la nique à la mort pour devenir un monument humain, une légende, un mythe, bref, un grand fauve. 


Hugo Boris. Trois grands fauves. Belfond,2013. 201p. 

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