Lundi 30 septembre 2013 à 17:26

 Paulus - Agnès Desarthe

J'aimerais comprendre un jour pourquoi les parents se disputent. Parce qu'il n'y a pas que les miens. Tous les parents c'est pareil. J'ai fait un sondage en classe. Quand on regarde les albums avec les photos en noir et blanc, ils sont tout mignons, tout gentils, et des fois on retrouve une vieille lettre d'amour entre les pages collées. Qu'est ce qui fait que dix ans, douze ans, quinze ans plus tard ils ne peuvent plus se voir en peinture? Est-ce que c'est parce qu'ils se choissisent mal au départ? est-ce que c'est parce qu'ils se lassent à force de se voir tous les jours ? Est ce à cause des enfants? " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782211067171-copie-1.jpgDans cet article je vais vous parler de Je ne t'aime pas, Paulus et Je ne t'aime toujours pas, Paulus, d'Agnès Desarthe, réunis actuellement sous le titre Paulus, à l'Ecole des loisirs. 
Lorsque Julia apprend, de la bouche de sa meilleure amie Johana, que Paulus, LE Paulus Stern du collège, est amoureux d'elle, elle n'y croit pas.C'est forcément un coup monté, une blague, le premier avril en avance, bref, rien de crédible. Parce que Paulus est LE garçon, le plus beau, le plus parfait du monde, qu'il recopie des vers d'Apollinaire, et que Julia est .... est Julia. C'est à dire pas forcément jolie (selon elle), première de la classe, passionnée par les mathématiques, habillée comme un sac, couverte de tâches de rousseurs et infortunée porteuse de lunettes. Sauf que, ce n'est pas une blague, Paulus est décidément fou amoureux d'elle, mais elle ne l'aime pas. Enfin, elle ne s'est jamais vraiment posé la question. Et puis elle a autre chose à faire, parce que la veille des vacances de Noël, Julia apprend que son père a été licencié parce qu'il était trop gros, et comme il était le seul de la famille à avoir un emploi, c'est la débandade. Pas de ski, une ambiance de Noël type restos du coeur orchestrée par ce que la jeune fille appelle la "Loi de l'emmerdement maximum", et une petite soeur un peu perdue dans tout ça. Alors Paulus, si tu crois que Julia n'a que ça à faire de tomber amoureuse de toi, eh bien tu te trompes. Quoique... 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/312851268214FIIsClzj.gif Je ne ferai pas de résumé ici de Je ne t'aime toujours pas, Paulus, afin de ne pas dévoiler les ficelles du premier tome. J'ai eu un gros coup de coeur pour ces deux romans. On m'en parlait depuis longtemps, mais je n'avais jamais pensé à aller les regarder d'un peu plus près. Comme j'avais tort. Agnès Desarthe a un don pour écrire un roman ado très drôle, pas du tout gnangnan, même s'il y a une histoire d'amour, tout en cernant de manière très intelligente la psychologie d'une collégienne. 

Les personnages ont tous quelque chose qui les rend uniques et formidables.
 De Johana, la meilleure amie un peu paumée, très belle, dragueuse invétérée et mauvaise élève à Judith, la petite soeur totalement déjantée (qui m'a beaucoup rappelé Libby, la petite soeur de Georgia Nicolson) qui a rebaptisé sa poupée "Tu pues", en passant par Nadine-le-bon-sens-près-de-chez-vous l'amie fidèle et pitoyable, tout le monde en prend pour son grade. 

Le thème des conflits entre parents et adolescents est traité efficacement, tout comme la question du chômage, ou de la dépression.L'auteur sait comment aborder un sujet sans se départir de son humour grinçant et souvent ironique. C'est d'ailleurs un trait de caractère de Julia qui m'a touchée, son humour, son sens de l'auto-dérision, tout en restant une adolescente "normale", mortifiée par son comportement face à Paulus. Mais ses qualités ne s'arrêtent pas à l'humour. Son intelligence, sa finesse d'esprit lui permettent de se remettre souvent en question et donc d'analyser cet état "étrange" qu'est l'adolescence, où tout change et où parfois on ne se reconnaît pas vraiment.
 

Le deuxième tome se montre à la hauteur du premier. Rebondissements, intrigues, on ne lâche pas Paulus comme cela, mais évidemment, rien ne se passe comme prévu. La relation entre Johana et Julia s'approfondit, on touche ici à un autre point sensible, la différence de maturité, l'évolution d'une amitié lorsque les centres d'intérêt ont changé. 

Que dire de plus ?
 Cette série de romans ravira les romantiques et provoquera de nombreux sourires, voire même de grands éclats de rire. Le style d'Agnès Desarthe est travaillé, plaisant, et je ne vois aucune raison de ne pas passer un moment avec Julia, pour découvrir si oui ou non, elle finira par tomber amoureuse de Paulus, si Judith réussira à inventer un langage des signes pour les sourds et si le père de la famille retrouvera du travail malgré son embonpoint. 

Agnès Desarthe.
 Paulus. Ecole des loisirs, 2013. 424p. 

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Mercredi 25 septembre 2013 à 21:05

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Bonjour mes petites loutres et bienvenue pour ce premier I Need You To Pick Up A Book

Le principe est très simple. Je me suis rendue compte l'autre jour que j'avais quand même un certain nombre de livres dans ma PAL, mais que parfois j'étais incapable de choisir celui que j'allais lire. Vous êtes nombreux à suivre ce blog, la page Facebook ou même le compte Twitter, alors j'ai décidé de vous faire participer.

A chaque nouveau rendez-vous du I Need You To Pick Up A Book, je vous présenterai deux livres de ma PAL que j'ai envie de lire (ou parfois moins envie) et je vous laisserai voter. A l'issue du vote, le livre remportant le plus de voix sera directement programmé comme ma prochaine lecture. 

J'espère que le principe vous plaît et que vous serez nombreux à y participer. Si d'ailleurs l'idée vous tente, n'hésitez pas à reprendre ce rendez-vous sur votre propre site, le logo peut se partager ! 


Aujourd'hui, les deux livres présentés ont en commun d'avoir été écrits par deux auteurs américaines d'origine japonaise. Le premier est Quand l'empereur était un dieu, de Julie Otsuka, et le deuxième En même temps, toute la terre et tout le ciel de Ruth Ozeki. 

 
http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/quandlempereuretaitundieujulieotsuka9782264046673.gifQuand l'empereur était un dieu, Julie Otsuka. Editions 10/18, 151p. 

Au lendemain de l'attaque de Pearl Harbor, une famille de Berkeley brutalement arrachée à sa demeure est déportée par le FBI à la frontière du désert. Ses origines japonaises suffisent à justifier l'emprisonnement, la peine et l'humiliation. Trois ans auxquels chacun doit survivre, agrippé aux joies passées, pour tenter de se reconstruire dans les ruines de la Seconde Guerre mondiale. 

Pourquoi ai-je envie de le lire ? 
J'ai découvert Julie Otsuka l'année dernière avec son sublime roman Certaines n'avaient jamais vu la mer. J'ai donc envie de découvrir son premier roman.




http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/CVTEnmemetempstoutelaterreettoutleciel4262.jpgEn même temps, toute la terre et tout le ciel, Ruth Ozeki. Editions Belfond. 604p.

Le sac en plastique avait échoué sur le sable de la baie Desolation, un de ces débris emportés par le tsunami. À l'intérieur, une vieille montre, des lettres jaunies et le journal d'une lycéenne, Nao. Une trouvaille pleine de secrets que Ruth tente de pénétrer avant de réaliser que les mots de la jeune fille lui sont destinés...

Depuis un bar à hôtesses de Tokyo, Nao raconte des histoires : la sienne, ado déracinée, martyrisée par ses camarades ; celle de sa fascinante aïeule, nonne zen de cent quatre ans ; de son grand-oncle kamikaze, passionné de poésie ; de son père qui cherche sur le Net la recette du suicide parfait. Des instants de vie qu'elle veut confier avant de disparaître. 

Alors qu'elle redoute de lire la fin du journal, Ruth s'interroge : et si elle, romancière en mal d'inspiration, avait le pouvoir de réécrire le destin de Nao ? Serait-il possible alors d'unir le passé et le présent ? La terre et le ciel ?

Pourquoi ai-je envie de le lire ? 

Parce que ce roman fait partie de la Rentrée Littéraire 2013, qu'il me fait de l'oeil depuis sa présentation à la réunion annuelle du magazine PAGE, au mois de juin et que le sujet a l'air très intéressant.
 


Voilà les deux romans que vous avez à départager. Les votes commencent dès à présent, et s'achèveront mercredi 2 octobre à 20h. D'ici là, n'hésitez pas à venir donner votre avis en commentant cet article ! 

A l'issue de ce premier I Need You To Pick Up a Book, la gagnante est Julie Otsuka, et son roman Quand l'empereur était un dieu sera ma prochaine lecture. Merci à vous tous d'avoir participé et à bientôt ! 

Mercredi 25 septembre 2013 à 18:38

Des créatures obstinées - Aimee Bender

" Elle leva son coude contre lequel reposait l'enfant dans sa couverture. La tête de leur troisième bébé était en forme de fer à repasser.
C'était un modèle argenté avec une poignée en plastique, et quand il pleurait, ce qui était justement le cas, de la vapeur s'échappait de ses épaules en nuages mesurés. Sa tête était plus grosse qu'un fer à repasser standard et pointue au bout.
Le père s'approcha de sa femme, et la mère ajusta le bout pointu afin qu'il ne lui piquât pas le sein.
"Bonjour, toi. Bonjour, Tête de Fer" dit-elle." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782879295084.jpgQuinze nouvelles. Tristes parfois, métaphoriques souvent, absurdes, tragiques, fantastiques. Aimee Bender nous met face à des situations improbables et incongrues. Une famille de personnes à tête de citrouilles donnent naissance à un enfant dont la tête est en forme de fer à repasser. Dix hommes se voient annoncer au même moment, par leurs médecins respectifs, qu'ils vont mourir. Un homme décide d'acheter, pour se distraire, un petit humain en cage, comme un minuscule animal de compagnie. Une jeune femme se rend à une soirée et se donne pour objectif d'embrasser trois hommes, un brun, un blond, un roux. Un couple se tue et l'inspecteur chargé de l'enquête se focalise sur leur collection de salières et de poivriers. Un garçon naît avec des clés à la place des doigts. Une jeune femme se remémore son adolescence lorsqu'elle croise la personne qu'elle martyrisait alors. Une femme se réveille un matin avec un plat de pommes de terres sur la table de sa cuisine sans savoir comment il est arrivé là... 

J'avais été très touchée par
La singulière tristesse du gâteau au citron il y a quelques mois et avais envie de découvrir un peu mieux le travail d'Aimee Bender. Avec Des créatures obstinées, on plonge dans un monde fantaisiste et souvent cruel. Chacune de ces nouvelles met en scène des personnages atypiques dans des situations improbables afin de créer une surprise chez le lecteur, une interrogation. 

Son style est toujours juste, cernant les émotions, creusant la psychologie en peu de mots. Si certaines nouvelles m'ont moins plu, c'est que je n'ai pas été touchée par leur sujet. Au contraire, certaines m'ont beaucoup marquée, notamment celle intitulée Tête de fer, sur un garçon né avec une tête en fer à repasser. 

La quatrième de couverture compare Aimee Bender à une sorte de Tim Burton au féminin, et ce n'est pas tout à fait faux. Il y a beaucoup de fantaisie dans ces textes et les mondes dans lesquels on est entraîné sont étrangement proches du nôtre, sans y ressembler totalement. C'est en cela que j'ai retrouvé l'esprit de la Singulière tristesse du gâteau au citron. Le quotidien semble normal, mais des détails montrent une incursion de l'irréel dans la normalité, et c'est très plaisant. 

Malheureusement, je crois que la forme des nouvelles ne me correspond pas tout à fait. A chaque fois il me manque quelque chose, j'aimerais que les histoires durent plus longtemps, que chacune fasse l'objet d'un roman, éventuellement. Mais en dehors de la forme, j'ai été réellement séduite par le fond. 

Aimee Bender. Des créatures obstinées. L'olivier, 2007. 187p.





Jeudi 19 septembre 2013 à 22:11


Les cent derniers jours - Patrick McGuinness

" La passion de Ceausescu pour Kojak était légendaire, et tempérait la peur que son nom inspirait avec juste ce qu'il fallait de ridicule pour permettre un soupçon d'humour. Souvent, si la journée s'était bien passée, le Conducator regardait un épisode dans sa salle de projection privée, afin de savourer encore un peu sa propre grandeur. Et si elle avait été mauvaise, il appelait à la rescousse le policier gréco-américain au crâne doré pour adoucir ses tribulations quotidiennes. En d'autres termes, il avait la réputation de toujours avoir envie d'un Kojak. " 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/201308mcguinness.jpgNotre narrateur, un jeune professeur britannique, quitte sa patrie après le décès de ses parents et atterrit en Roumanie de manière assez étrange. En effet, il est engagé en tant que professeur alors qu'il n'a pas postulé ni passé d'entretien. Qu'à cela ne tienne, avec ses quelques bagages, il débarque à Bucarest dans l'appartement de son prédécesseur, parti à l'improviste. Nous sommes en 1989, quelques mois avant la chute de Ceaucescu. Leo prend notre professeur sous son aile, lui fait découvrir la ville, les trafics, le marché noir. Pour le reste, pas besoin de guide, les files d'attentes devant des magasins presque vides parlent d'elles-mêmes. Les coupures d'électricité sont quotidiennes, les bagages fouillés à l'aéroport, les produits de première nécessité rationnés. Tout se troque, s'échange, on paye avec des cigarettes ou des dollars, il n'y a pas vraiment de loi. On ne sait à qui faire confiance, qui trahit qui, qui espionne qui. Mais au-delà du dépaysement, cet homme va s'éprendre du pays, mais aussi d'une femme. Ou plus précisément de deux femmes, liées par beaucoup de choses, mais pas du même côté de la barrière. L'une est riche, fille d'un ministre, n'a jamais connu la faim, la répression ou le sentiment d'injustice. L'autre est infirmière, vit dans un immeuble presque totalement sans électricité, et son frère a disparu. Dans ce chaos organisé, le communisme tombe doucement, ces cent derniers jours sont ceux de la déréliction, ceux où tout peut arriver. 

Avec ce premier roman sorti en pleine rentrée littéraire, Patrick McGuinness s'attaque à un sujet massif et dense. En effet, pour parler de Ceaucescu et de son exécution, il faut englober une partie de l'histoire de la Roumanie, du communisme et de sa chute. Ce qui fait un programme assez chargé. Pourtant, avec finalement peu de mots, l'auteur parvient à dresser un portrait terrifiant de la fin des années 80 dans les pays de l'Est. 

Cette lecture n'était pas gagnée, car les 150 premières pages ont été un peu difficiles à passer. J'avais l'impression que tout traînait en longueur, que les évènements décrits n'avaient aucun rapport entre eux, que les personnages se succédaient sans que cela fasse sens. J'ai voulu arrêter, je me suis forcée à continuer. Et j'ai eu raison. 

Une fois le décor mis en place, les personnages présentés et le contexte politique expliqué, les péripéties s'enchaînent de manière beaucoup plus fluide. Néanmoins, l'impression de flou, de brouillon reste présente, mais il ne faut pas oublier le contexte historique trouble. Impossible de savoir parfois quelle est l'orientation de certains personnages, s'ils sont du "bon" ou du "mauvais" côté. Mais petit à petit, tout prend forme, comme dans un roman d'espionnage avec des agents doubles, triples, quadruples, des agents perdus eux-mêmes. 

Le personnage principal, par ses fréquentations, a l'avantage de présenter différentes couches de la population, des ministres aux vendeurs de journaux en passant par les trafiquants, les professeurs et les artistes.  A travers une histoire personnelle, une amitié, une relation amoureuse, c'est l'histoire d'un pays, d'une révolution qui est racontée. La position d'étranger du narrateur lui donne un certain recul, alors que son attachement pour le pays le plonge profondément dans les évènements. Il prend part à des évasions, de fausses expositions, il aide des prisonniers politiques et fait tout pour se mettre en danger. C'est ce côté britannique qui donne un charme fou à ce roman, cet humour pince-sans-rire, décalé, tragicomique qui rythme le roman et crée des personnages hauts en couleurs, comme Leo.


Le but de ce roman est de montrer au lecteur la chute d'un régime et la montée d'une révolution. Petit à petit, tout s'écroule, les institutions, la crédibilité d'un dirigeant, la soi-disant toute puissance de l'armée. Et quelques indices disséminés ici ou là font germer l'idée d'un renouveau sans que l'on sache réellement si ce changement de régime sera bénéfique. Une des dernières phrases du roman résume très bien l'incertitude prégnante, l'intuition que rien ne change jamais complètement : " En ce qui concerne le reste du pays, laisse-moi deviner : le bordel a changé de nom, mais on a gardé les vieilles putes." 



Patrick McGuinness. Les cent derniers jours. Grasset, 2013. 493p.

Mardi 17 septembre 2013 à 22:11

 Le tireur - Glendon Swarthout 

" Il pensa : Eh bien. Je n'irai pas au Orndorff, ni au Big Gold Bar, encore moins au Red Light ou dans une maison close. Adieu ma blonde nue.  Au revoir ma rousse. Bonsoir, ma mulâtresse. Je vais me terrer dans cette chambre et mourir comme un animal. Dans deux mois, peut-être trois, ou bien six semaines. Et une mort douloureuse, qui plus est. Ca fera sacrément plaisir à un tas de gens. Mais n'y pensons pas tout de suite. Je vais boire un coup et lire le journal. 
[...]
Il pensa : Je ne céderai pas. Je ne parlerai à personne de ma situation douloureuse. Je garderai ma fierté. Et mes revolvers chargés jusqu'à la dernière minute." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/LeTireurGlendonSwarthout.jpgJohn Bernard Books a eu le temps de se faire une petite réputation à travers les Etats-Unis. Celle du meilleur tireur de l'Ouest. Il a affronté des dizaines d'hommes venus tenter leur chance, et les a tous descendus. Il ne s'attendait vraiment pas à ce que la mort vienne le chercher autrement qu'au bout d'un revolver. Sauf que. Ce n'est pas d'une balle qu'il est condamné à mourir, mais d'un cancer de la prostate. D'une mort rapide mais douloureuse, le laissant misérable et incapable de se débrouiller tout seul, même pour utiliser le pot de chambre. Le médecin est formel, il n'a que quelques semaines devant lui. Alors que cette information devait rester secrète, tout le monde semble avoir été mis au courant dans la nuit, laissant la place aux charognards désireux de mettre le grappin sur les possessions de Books, son âme, son argent et même son corps. Certains aimeraient même pouvoir avoir une longueur d'avance sur le cancer et régler l'histoire d'une balle dans le dos du mourant. Mais John Bernard Books n'a pas dit son dernier mot, et ne compte pas quitter El Paso ainsi que cette terre misérable sans un dernier coup de maître, un acte ultime qui l'inscrirait à tout jamais dans la légende, et apprendrait une belle leçon à tous les fils de chien venus se repaître de sa funeste destinée. 

Autant le dire tout de suite, Le tireur est un bon sang de bon western, un roman court mais intense où le cliquetis des éperons rythme l'action. Grâce à une plume efficace, Glendon Swarthout plante rapidement le décor, El Paso, la frontière, la ville au tournant du XXème siècle, la modernisation mais également toujours ces vieux cow-boys dans les rues, prêts à en découdre avec la justice. Le personnage de Books est présenté succinctement mais au fil de l'histoire, ses souvenirs et réflexions jalonnent ses actions. On se retrouve face à un homme attachant, affaibli mais décidé à ne pas se laisser abattre facilement. 

Son histoire touche, fait presque oublier qu'il a été la meilleure gâchette de l'Ouest, que c'est un homme qui a tué, sans scrupule. Mrs Rogers elle aussi, d'abord réticente à accueillir chez elle celui qu'elle surnomme l'Assassin, va petit à petit se laisser attendrir la relation créée entre ces deux personnages est pour moi une belle réussite de ce roman. De plus, au moyen d'un ingénieux système, l'auteur présente un contexte historique assez complet. En effet, lorsqu'il apprend qu'il est condamné, Books décide que le journal qu'il a acheté ce jour-là sera son dernier, mais qu'il le lira entièrement. Des articles de journaux viennent ponctuer le récit, en apprenant plus au lecteur sur cette Amérique de 1901. 

Ce roman transporte, entraîne, fait rêver. On marche aux côtés de Books, sous le soleil, sur son cheval, on frémit lorsqu'il est attaqué en pleine nuit, on essaye de deviner le coup final, le dernier tour de passe passe, mais rien n'y fait, on est tout de même surpris du dénouement. Ce western, pourtant classique, possède de nombreuses qualités, tant au niveau de l'écriture que du divertissement proposé. C'est une bulle où le monde extérieur disparaît afin de laisser place à un mythe, et c'est excellent.

C'est grandiose, épique, un concentré de clichés savamment agencés afin de paraître naturels, une classique histoire de cow-boys déguisés en hommes simples, ou l'inverse. Mais cela va beaucoup plus loin, les réflexions de Books sur ses regrets, sur sa peur de la mort, sur la douleur, l'inconnu, le fait de se sentir dépassé par une époque, par son propre corps et par le plus petit merdeux se sentant capable de tenir un pistolet. C'est un roman sur les failles humaines, sur ce qu'il nous reste lorsque l'on a dû se séparer de sa dignité, lorsque l'on n'a plus à avoir honte de rien et que le seul sens qu'il reste à l'existence est de faire quelque chose d'insensé, une dernière fois. 

Glendon Swarthout. Le tireur. Gallmeister, Totem, 2012. 198p.

Ce qu'en ont pensé Morgouille et Jerome

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