Mardi 28 janvier 2014 à 13:23

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/3174791629216aquSxS1r.jpg "- Quel a été ton préféré ? me demande-t-elle.
- Mon préféré ?
- Ton corps préféré. Ta vie préférée.
- Un jour, j'ai emprunté le corps d'une jeune aveugle. J'avais onze ans à l'époque. Ou peut-être douze.
Je ne sais pas si elle a été ma préférée, mais en tout cas, j'ai appris plus de choses avec cette fille en une journée que je n'en aurais apprises avec la plupart des gens en un an.
Entre autres, combien notre expérience du monde est arbitraire et individuelle.
Que la façon dont nous nous frayons un chemin dans ce même monde dépend aussi de la façon dont on le perçoit - et pas seulement parce que les autres sens de cette fille étaient plus aiguisés que la normale.
Pour moi, cette journée a été un énorme défi.
Pour elle, c'était son quotidien, sa vie." 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/acommeaujourdhui325361.jpgTous les jours, A se réveille dans un corps différent. Il est toujours la même personne, il a toujours 16 ans, mais il n'occupe jamais le même corps. Filles, garçons, riches, pauvres, lycéens, travailleurs immigrés, aveugles, obèses, heureux, dépressifs, chaque corps est unique, chaque journée est unique. Depuis le temps, A sait qu'il ne doit pas trop perturber ses hôtes. L'enjeu est de leur faire passer une journée normale, ne rien changer, ne pas interférer, sous peine de culpabiliser, d'être un imposteur, pire, de les prendre en otage. Mais un jour A se réveille dans le corps de Justin, un adolescent banal, agaçant même, égoïste. La seule chose qui change, c'est Rhiannon, la petite amie de Justin, une jeune fille incroyable dont A va tomber amoureux. Sauf que ce bonheur ne peut durer qu'une journée. A moins qu'A ne décide d'utiliser les jours suivants afin de revoir Rhiannon, sous d'autres traits, dans d'autres corps. Peut-on vraiment envisager une histoire d'amour lorsque l'on n'est jamais la même personne à l'extérieur ? Et ses hôtes ne risquent-ils pas d'être utilisés à des fins qu'ils n'auraient pas choisi ? 

Participant au prix Lucioles Jeunesse, je me suis remise à lire des romans ado, et A comme aujourd'hui a été une très bonne surprise. L'histoire originale m'a plu dès le départ, dès les premières lignes.
 On découvre un adolescent, (ou bien une adolescente ?) prénommé A, qui existe en tant qu'entité psychologique, et dont la particularité est d'occuper chaque jour un nouveau corps, en ayant accès aux souvenirs de son hôte, mais pas de ses émotions. Il doit donc composer avec ce qu'il sait et deviner le reste, ce qui peut parfois être problématique. On entre directement dans le vif du sujet avec la rencontre de Rhiannon et ce coup de foudre attendrissant. 

Mais ce serait trop simple de se contenter d'une histoire d'amour un peu compliquée.
 David Levithan donne a son personnage plus de relief en lui faisant prendre conscience que certaines vies doivent être changées. Que lorsque l'on occupe le corps d'une jeune fille qui songe à se suicider, il faut agir, par exemple. Cet échange avec Rhiannon va donner lieu à un regard différent sur le monde ,les choses, la responsabilité qu'a A à occuper le corps de personnes. Le personnage de Nathan, persuadé d'avoir été possédé et cherchant des réponses en est un exemple. 
 
L'auteur cherche à introduire des notions de tolérance, de respect, d'identité et c'est plutôt bien fait. Avec le personnage principal, on fait l'expérience de la jalousie, de la peur, de la culpabilité. La fin est très bien amenée, très belle à vrai dire. Elle explique vraiment l'idée que l'amour peut prendre différentes formes, et que respecter un choix, essayer d'avoir de l'empathie afin de rendre heureux l'autre, même à ses dépens, c'est aussi de l'amour.
 En résumé, un roman bien ficelé, avec une base originale, des personnages principaux attachants, de quoi passer un très bon moment ! 

David Levithan. A comme aujourd'hui. Les grandes personnes, 2013.
 384p.

Image trouvée ici 


Lundi 27 janvier 2014 à 12:28

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" Le médecin arriva peu avant midi. Eustace l'accueillit et le conduisit dans le dressing où Georges reposait, exactement dans la position où Emily et Vespasia l'avaient trouvé. Il resta seul dans la pièce, en compagnie d'un valet prêt à lui offrir l'aide dont il aurait besoin, aller chercher de l'eau chaude ou des serviettes, par exemple. Eustace ne souhaitait pas rester dans la pièce; aussi attendit-il le compte rendu du praticien dans le petit salon, en compagnie de Vespasia. Emily et Sybilla se trouvaient encore dans leurs chambres. Tassie, qui revenait de chez la couturière, était effondrée, en larmes, dans le grand salon. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/5158STZE1YL.jpgJusqu'alors, Charlotte Pitt s'était intéressée aux enquêtes de son policier de mari uniquement parce qu'elles la sortaient de son quotidien. Mais cette fois-ci, c'est sa famille qui est directement attaqué. Le mari de sa soeur Emily, Georges, est retrouvé mort dans son lit au petit, matin. Crise cardiaque, sûrement. On prépare des funérailles dignes, la veuve éplorée s'enferme dans sa chambre pendant que le médecin examine le cadavre. Un détail troublant arrête celui-ci : le chien, mort également, au pied du lit. La cause ? Une tasse de café pleine de digitaline que l'homme aurait laissé lécher à l'animal. Tout s'arrête, il s'agit d'un meurtre, et comme il n'y a eu aucune effraction, le coupable est forcément parmi les membres de la famille. Mais qui ? Emily aurait-elle tué son mari à cause d'une passade pour une autre femme ? Le mari de la passade en question aurait-il succombé à la jalousie ? A moins qu'un secret plus grave ne soit dissimulé dans cette respectable famille. Charlotte Pitt, venue réconforter sa soeur, est bien décidée à faire éclater la vérité, quitte à jouer le rôle de la police à la place de son mari. Mais cela empêchera-t-il le meurtrier de frapper à nouveau ? 

Huitième tome des aventures de Charlotte et Thomas Pitt, Meurtres à Cardington Crescent est plus intimiste. Tout d'abord le cadavre fait partie de la famille, et l'enquête se déroule presque uniquement à huis-clos. Petit à petit, chaque personnage est passé au peigne fin, on découvre les vices, les secrets, les traits de caractère inavouables. Chaque hypothèse est considérée, et le lecteur se prend à essayer de mener l'enquête. La liste des suspects est restreinte, et le coupable est devant nos yeux. 

A chaque lecture d'un roman d'Anne Perry, je retrouve une ambiance qui me plaît énormément : l'Angleterre victorienne, ses codes, ses moeurs, les descriptions des toilettes et de l'ameublement de ces riches demeures. Mais chaque fois je suis révoltée contre l'obscurantisme qui régnait à cette époque au sujet des droits des femmes. Quand Eustace March déclare que les femmes ont un plus petit cerveau que les hommes et qu'elles sont ainsi dénuées d'intelligence, je bondis, lorsqu'il clame haut et fort que la seule place d'une femme est à faire des enfants, rendre visite aux pauvres et ne pas se soucier d'un droit de vote dont elles ne sauraient que faire, je bous. 

Néanmoins, dans Meurtres à Cardington Crescent, l'enquête est bien menée, on se faire plusieurs fois malmener et conduire sur de mauvaises pistes, ce qui contribue à un suspense préservé. L'empathie pour Emily est indéniable, c'est un personnage que l'on connaît, que l'on suit depuis plusieurs romans, impossible d'être indifférent à son veuvage. La seule note un peu en deçà du reste du roman ? Les pensées romantiques d'Emily pour un autre, alors que son cher et tendre est encore tiède. Mais à part cela, j'ai passé un très bon moment. 

Anne Perry. Meurtres à Cardington Crescent. 10/18. 2000. 381p.

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Jeudi 23 janvier 2014 à 20:20

 

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Un petit  quelque chose d'Eribon... 

"Les mots
 maniéré, efféminé, résonnaient en permanence autour de moi dans la bouche des adultes: pas seulement au collège, pas uniquement de la part des deux garçons. ils étaient comme des lames de rasoir, qui, lorsque je les entendais, me déchiraient pendant des heures, des jours, que je ressassais, me répétais à moi-même. Je me répétais qu'ils avaient raison. J'espérais changer. Mais mon corps ne m'obéissait pas et les injures reprenaient. Les adultes du village me disaient maniéré, efféminé, ne le disaient pas toujours comme une insulte, avec l'intonation qui la caractérise. Ils le disaient parfois avec étonnement, pourquoi choisit-il de parler, de se comporter comme une fille alors qu'il est un garçon? Il est bizarre ton fils Brigitte (ma mère) de se conduire comme ça. Cet étonnement me compressait la gorge et me nouait l'estomac. A moi aussi on me demandait pourquoi tu parles comme ça? Je feignais l'incompréhension, encore, rester silencieux - puis l'envie de hurler sans être capable de le faire, le cri, comme un corps étranger et brûlant bloqué dans mon oesophage."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782021117707.jpgEddy Bellegueule, c'est un nom avec lequel il faut composer, surtout lorsque l'on parle avec une voix légèrement plus aiguë que les autres, quand on a des manières, quand on est un peu efféminé. Et encore plus lorsque l'on vient d'un village de Picardie où les hommes se doivent d'être des durs, afficher un embonpoint signifiant que l'on mange à sa faim, un goût pour le football et la poitrine des femmes. Pas question d'aimer le théâtre, les tenues féminines et les chanteuses de variétés. Mais Eddy refuse cette famille, sa vulgarité, son racisme. Et quand ce ne sont pas ses proches qui le ridiculisent, c'est la violence physique, au collège qui le rattrape afin de rappeler sa différence. D'abord l'envie de correspondre aux standards, de faire plaisir à son père, à sa mère en sortant avec des filles, en apprenant par coeur le nom des joueurs de foot. Mais se trahir pour ne plus être brimé, battu, Eddy ne peut pas. Il faudra fuir, quitter le village afin de se donner une chance. Aujourd'hui Eddy s'appelle Edouard, il étudie la sociologie et vient de publier un ouvrage sur Bourdieu. Finalement, la chance a été saisie.

Ce livre est étonnant car il est sous-titré : roman, alors qu'il n'a rien d'un roman. Dans ces pages, Edouard Louis raconte son enfance, dont il n'a apparemment aucun souvenir vraiment heureux. Sans apitoiement, il pose le contexte, donne les faits, tente de les comprendre, de les expliquer. Pour ses parents, aucune haine, aucune rancoeur, parfois même un peu de tendresse. Se dégage l'image de gens qui n'ont pas su comment réagir face à l'inconnu, qui ont rejeté la différence de leur fils car ils ne savaient absolument pas quoi faire d'autre. Malgré tout, on peut sentir une forme d'amour, mal exprimée, complexe, mais sincère. Quand Eddy cherche à s'enfuir et se fait rattraper par son père, ce n'est pas une dispute qui l'attend, mais une incompréhension : Pourquoi tu veux partir ? 

L'attitude des jeunes garçons de son collège est par ailleurs beaucoup moins acceptable, tout comme le rôle des professeurs qui ont sûrement remarqué ce qui se tramait, sans jamais intervenir. Mais même là, Edouard Louis n'accable personne et ne cherche pas à se défendre, à se placer uniquement en victime. Il parsème son récit d'ébauches d'analyses sociologiques, assez finement pour que le lecteur les remarque à peine, et intelligemment afin que son texte sorte du lot et ne soit pas comparé à tous les témoignages remplis de pathos qui occupent les rayons de beaucoup de librairies. 

Avec une grande clairvoyance, l'auteur ne s'épargne pas, livre au lecteur ses doutes, ses erreurs, ses hontes, ses pensées d'adolescent, même si elle peuvent choquer, heurter, ternir l'image de ce jeune homme. La violence de ce texte est parfois difficile à supporter, certaines scènes provoquent des réactions physiques. Mais il ne s'agit pas d'un simple étalage, la violence a son utilité car elle a existé, elle a été le quotidien d'un enfant, d'un adolescent, cette violence physique mais aussi morale, et elle a provoqué sa fuite, elle est même l'origine de ce roman. S'il n'y avait pas eu ce rejet, ces coups, ces insultes, ces brimades, si Edouard Louis avait été un enfant accepté par ses parents, même homosexuel, même efféminé, jamais ce livre n'aurait eu de raison d'être.

Edouard Louis. En finir avec  Eddy Bellegueule. Seuil, 2014. 224p. 

La photo illustrant l'article vient de
ce site 

Mardi 21 janvier 2014 à 15:07

 
http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/ap790201049.jpg" En ce temps-là, dénoncer les injustices du système soviétique était devenu la routine pour les hommes politiques et les éditorialistes de la plupart des journaux en Occident. Dans le contexte étudiant de l'époque,  c'était assez mal perçu. Si la CIA luttait contre le communisme, on devait pouvoir le défendre. Des sections locales du parti travailliste vénéraient encore les brutes vieillissantes à mâchoire carrée du Kremlin et leur macabre projet, chantaient encore l'Internationale à chaque congrès annuel, enrôlaient encore les étudiants dans des programmes d'échange." 


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/operationsweettooth389599250400.jpgSerena Frome avait toujours aimé la littérature. Elle dévorait chaque livre se trouvant sur son chemin, sans faire de distinction entre un roman à l'eau de rose ou une oeuvre de Jane Austen. Aussi, elle fut profondément frustrée lorsque ses parents l'incitèrent à valider une licence de mathématiques à Cambridge. Mais à la fin des années 60, le devoir d'une femme était aussi de sortir de son rôle de maîtresse de maison. Malgré tous ses efforts, c'est sa passion pour la littérature qui va l'aider à se faire recruter par le MI5. Nous sommes en pleine Guerre Froide, la Grande-Bretagne souhaite montrer aux Etats-Unis qu'elle est tout à fait capable de lutter contre le communisme par le biais de la culture. L'Angleterre veut recruter des auteurs, les subventionner et très légèrement influencer leur travail afin que l'idéologie communiste soit dénigrée, voire totalement dénoncée. Serena possède tout ce qu'il faut pour participer à cette mission : une connaissance globale de la littérature et un physique avantageux. Malheureusement, son esprit libre et passionné risque fort de lui causer du tort, surtout lorsqu'elle rencontre enfin l'auteur qu'elle doit suivre, et que manière infortunée, elle tombe amoureuse de lui. 

Je serai catégorique en ce qui concerne ce roman : Il est formidable. Ian McEwan transporte son lecteur en pleine Guerre Froide, au moment où le MI5, les services secrets britanniques, est préoccupé par les soviétiques mais également par les attentats de l'IRA. Un climat de tension est palpable, chaque mot peut être un mot de trop. C'est également l'Angleterre du changement, la bonne société voit fleurir aux coins des rues des hippies, des jeunes fumant des joins librement. Les pubs accueillent des concerts de rock n roll à faire frémir l'establishment, les jeunes femmes raccourcissent leurs jupes. Ian McEwan sait recréer l'ambiance d'une époque et y transporter son lecteur. 

Le rapport à la littérature est extraordinaire. D'une part Serena nous fait part de ses goûts, ses habitudes littéraires, ses découvertes, de l'autre on assiste à sa lecture de l'auteur dont elle doit s'occuper. On lit, comme par dessus son épaule, les nouvelles de Tom, on découvre le style du personnage, mais aussi l'interprétation qu'a Serena de son travail. La littérature, le roman, deviennent des personnages à part entière de l'histoire, et les détails des nouvelles de Tom sont parfois liés à des détails de l'histoire principal. 

L'histoire personnelle se mêle à la Grande Histoire, afin de brosser un portrait sévère mais précis du fonctionnement du MI5 pendant la Guerre Froide. A travers le regard jeune et neuf de Serena, chaque détail, chaque dysfonctionnement est mis en avant, notamment dans la manière de gérer les fuites et les licenciements. De plus, Serena incarne très bien cette Angleterre à l'éducation puritaine, confrontée aux changements sociaux et aux nouveautés culturelles, il y a d'une part l'envie d'aller de l'avant, de goûter à l'appel de la libération, et toutefois une tendresse et un attachement aux traditions. 

Mais peu importe ces détails, ce roman est totalement passionnant. Il vous entraîne dans un univers aussi intriguant que malsain et machiavélique, où toutes les manipulations sont permises, où l'on décide de la chute d'un homme ou d'une femme d'un coup de téléphone, et où l'on peut très bien être fille de pasteur et devenir la maîtresse d'un auteur branché de Brighton. 


Ian McEwan. Opération Sweet Tooth. Gallimard, 2014. 440p. 

Samedi 18 janvier 2014 à 21:07

 

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En réponse à l'article de Gaspard Koenig sur le site du Point qui se trouve
ici , j'ai décidé de lui donner mon avis parce que je suis en colère et que je ne vois pas pourquoi je tairais mon indignation. 

Cher Gaspard,

Merci pour ton article, j’ai bien ri. Et puis j’ai aussi été un peu en colère que tu veuilles me mettre au chômage. Je t’explique. Je suis libraire indépendante, employée dans une librairie qui fonctionne plutôt bien, alors ça va. Comme je n’ai pas fait Normale Sup’comme toi, je gagne le SMIC, mais vu que je fais ce que j’aime, je ne vais pas cracher dans la soupe.  Bref, tout va bien. Sauf quand toi, tu écris un article qui, si tes idées étaient mises en pratique, vise à envoyer mes copains et moi-même pointer à Pôle Emploi.

Tout d’abord, cher Gaspard, je veux bien croire que tu sois colère parce que les auteurs  doivent souvent exercer un autre métier pour survivre et payer leur loyer. Mais honnêtement, quand on  travaille à Londres pour une banque européenne (si c’est toujours ce que tu fais bien sûr) j’ai peine à croire que ce soit uniquement pour de l’alimentaire. Tu me répondras sûrement que tu parles au nom de tous les auteurs. J’aime ton altruisme.

Mais est-ce que tu as une petite idée de ce qui va se passer si l’on supprime la Loi Lang, Gaspard ? Est-ce que tu t’es réellement posé la question ? Les chaînes et librairies (indépendantes ou non) ayant des rentrées d’argent très très très importantes vont pouvoir baisser le prix des livres qu’elles vendent. Chouette alors, te dis-tu, on va pouvoir vendre les livres à un euro comme dans ton article. Ca signifie que toi, au lieu de gagner 10 à 15% de 20 euros, tu vas gagner 10 à 15% de 1 euro. Admet que c’est peu. Et même si les livres sont à 1 euro, ou que les gens peuvent en acheter trois au lieu d’un, ils ne vont pas se mettre à lire trois fois plus ou plus vite. Ils liront toujours autant de livres, sauf qu’ils les achèteront moins cher, et je gagnerai moins d’argent. Et toi aussi. Attention, ne crois pas que je sois vénale, c’est juste que j’aime l’idée de pouvoir mettre du beurre dans mes nouilles. Et du fromage parfois aussi.

Donc baisser le prix des livres n’est pas si intéressant que ça. Les grosses librairies pourraient donner le change, les supermarchés se rattraper sur les ventes de papier toilette senteur nuit d’orient, mais nous, en librairie indépendante, on serait rapidement obligés de mettre la clé sous la porte. Tu dis que cela ne laisserait que les meilleurs. Tu crois que c’est être meilleur toi, d’être juste plus grand ou dans une grosse ville ? Mais soit, fermons les petites librairies, celles des villages, celles un peu moins importantes des grandes villes. Où iront les lecteurs ? Tu penses vraiment qu’ils prendront leur voiture et iront faire vingt trente ou cinquante kilomètres pour aller acheter un livre de poche à 1 euro ? Non, ils liront moins, c’est tout. Et donc, s’ils lisent moins de livres, ils lisent aussi moins les tiens. Donc tu gagneras encore moins d’argent.

Ce que je veux te dire dans tout ça, c’est que les livres ne sont pas si chers que cela. Additionne le prix du papier, de l’encre, de la manutention, de la main d’œuvre, des frais d’envois aux libraires, tout cela coûte de l’argent et les tarifs évoluent comme partout. Si tu veux que l’on fasse des économies, on peut aussi rogner sur tes droits d’auteur (puisqu’apparemment tu as trop d’argent et que tu veux en gagner moins). Je crois que ce que tu n’as pas saisi, c’est qu’un lecteur qui veut lire trouvera toujours de quoi lire selon ses moyens, que ce soit en librairie, chez les bouquinistes, à la bibliothèque ou même dans son entourage. Et quand tu parles de démocratiser la culture, tu ne vois que l’aspect financier. Tu trouves que la culture est réservée à une élite ? Quand beaucoup de classiques coûtent moins de 5euros, je pense que le problème est mal cerné. Démocratiser la culture ce n’est pas baisser le prix des livres ni fermer les librairies indépendantes, c’est tout simplement donner envie aux gens, lecteurs ou non, de rentrer dans une librairie sans  jugement, sans crainte, c’est leur transmettre l’amour de la lecture peu importe leur niveau social, culturel et j’en passe.

Tous les jours, je vois des étudiants, des lycéens, des collégiens venir acheter leurs livres pour les cours, et la plupart des remarques que j’entends ne sont pas liées au prix, elles transmettent un désamour de la lecture, et c’est par là qu’il faut commencer Gaspard, pas en tuant les libraires (qui ne se sont d’ailleurs jamais qualifiés de pauvres petits) mais en leur donnant les moyens de partager leur passion. Et mon compte en banque a beau être vide, ce que les lecteurs m’apportent chaque jour en passant la porte de la librairie m’enrichit bien plus que la pauvre marge que tes livres m’apporteront si je les vends au prix fort. Je passerai ma vie à défendre les librairies indépendantes contre les gens comme toi, qui ne voient dans la culture qu’un bien commercial à plus ou moins bas prix. Je ne suis pas petite, et sûrement moins pauvre que toi. 


Je tiens à préciser que j'ai trouvé la photo ici 

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