Lundi 10 février 2014 à 13:38

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/1555184imgruskorodinales43letdivocina.jpg
Ca nous est interdi-it, n'est-ce pas Petit Papa ? 

 " Le vieillard a ouvert la porte et nous nous sommes engouffrés dans une obscurité poisseuse et empuantie. De nouveau s'est installé un silence gêné interrompu soudain par un reniflement et des murmures. Alors seulement nous avons distingué les silhouettes de deux femmes. L'une d'elles, se frappant hystériquement le front à terre, se lamentait :"voilà pour nos pêchés, voilà pour nos pêchés..." L'autre, agrippée au pilier de bois, s'est laissée choir lentement. La lumière de la lucarne est tombée sur ses grands ouverts, terriblement effrayés, et nous avons compris qu'il valait mieux sortir. Le vieillard nous a emboîté le pas. Fort confus lui aussi, il nous a dit que c'étaient ses deux filles." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/127047510926820.jpg Vassili Peskov est un journaliste russe ayant passé de nombreuses années à rendre visite à la famille Lykov, de vieux-croyant vivant en autarcie dans la taïga. Dès la seconde guerre mondiale, un couple de vieux-croyants russes a décidé de se couper du monde, pour des raisons religieuses. Deux de leurs enfants étaient déjà nés, et prenant leurs maigres bagages avec eux, ils marchèrent pendant des semaines afin de trouver un terrain propice à les accueillir. Deux autres enfants naquirent, et la famille ne bougea plus pendant quarante ans. A la fin des années 70, des géologues survolant la taïga furent surpris de distinguer, depuis leur hélicoptère, un potager, et ce qui semblait être le toit d'une izba. Ils se rendirent sur place et firent connaissance avec les Lykov. La mère était morte, mais le père (Karp Ossipovitch) vivait toujours avec ses quatre enfants. Lors des visites ultérieures, Vassili Peskov accompagna les géologues et fit la connaissance de la famille. La mort de trois des quatre enfants laissa Karp Ossipovitch seul avec Agafia, une des filles. Dans ce récit, Vassili Peskov revient sur les circonstances qui ont amené la famille Lykov à vivre en ermitage, ainsi que sur ses rencontres avec ces personnes au mode de vie si particulier. 

Quiconque n'a pas lu ce livre ne peux se rendre compte de l'exploit que constitue la survie d'une famille de six personnes à travers la taïga durant quarante ans. Mangeant leurs maigres récoltes de pommes de terre agrémentées de cônes de cèdres et de diverses racines, la vie est un combat de tous les jours. A la merci des ours et des loups, coincés par la neige en hiver, qui monte parfois jusqu'à deux mètres, sans aucun accès à des soins ou des médicaments, s'habillant de vêtements tissés dans un chanvre cultivé artisanalement ... Rien n'est facile, l'oisiveté est quelque chose que les Lykov ne connaissent pas. 

Vassili Peskov tourne son récit de manière extrêmement vivante, commençant par la découverte incongrue de cette famille d'ermites dont on n'avait plus entendu parler depuis la seconde guerre mondiale. Puis il revient sur les causes de départ des Lykov en ermitage. Ce faisant, il aborde un aspect complexe de l'histoire russe, un schisme religieux  datant de l'époque de Pierre 1er et dont les répercussions ont été longtemps ressenties. Les visites aux Lykov sont toujours ponctuées d'anecdotes concernant la famille en dehors de ces rendez-vous avec le journaliste. 

Au fil des pages, Agafia nous devient familière, on s'attache à elle, on a peur pour sa vie, on frémit de la savoir malade. Avec son innocence presque enfantine, sa curiosité et son humour, on comprend qu'elle ait conquis une grande partie des russes qui n'hésitaient pas à envoyer de l'argent ou des dons pour les ermites. De plus, les photos insérées dans le récit donnent un aspect plus concret à ce qui est décrit. En résumé, je ne saurais vous conseiller autre chose que de découvrir cette famille plus qu'atypique, de vous plonger dans le récit incroyable de Vassili Peskov, et vous perdre un peu dans la taïga... 

Vassili Peskov. Ermites dans la taïga. Babel, 2006. 304p.

Lundi 5 août 2013 à 10:54

 Antigone - Henry Bauchau

" Créon n'a qu'un point faible, son amour pour Hémon. C'est là que tu es sur son chemin, il ne supporte pas qu'Hémon t'aime.
- Mais Hémon me connaît à peine et Créon pas du tout.
- Hémon t'aime parce que tu es vraie, follement vraie Antigone, et que ta seule présence fait sentir ce qui est faux. Avec toute son habileté Créon, en face de toi, sonne faux. Hémon s'en est aperçu quand il lui a parlé de toi, et ils se sont quittés presque brouillés. Créon est là, il t'attend, sois sur tes gardes.
Et Ismène s'en va de son pas gracieux, entourée des sourires de tous ceux qui la croisent." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/antigone.jpg Lorsque l'écho des querelles de Polynice et Etéocle parvient jusqu'à Antigone, elle quitte Athènes, là où s'était arrêté son exil avec Oedipe, et s'en retourne à Thèbes, ville qu'elle a abandonnée depuis dix ans. Elle était partie petite fille, sur les pas de son père aveugle, mendiant sur les routes. Abandonnant Clios, son ami, l'ami d'Oedipe, elle marche et arrive en mendiante aux portes de Thèbes. La ville a changé, elle s'est modifiée, améliorée, modernisée, grâce aux travaux d'Etéocle. Polynice n'a pas pu récupérer le trône qui lui était promis, il fait la guerre à son frère, et cette guerre finira mal. Antigone est revenue pour essayer de les empêcher de s'entre-tuer, pour les sauver. C'est sans compter sur la rage meurtrière qui anime les jumeaux, et contre laquelle on ne peut rien. Oedipe l'avait prédit :"Un jour Créon sera roi de Thèbes". L'histoire est écrite, les deux frères devront mourir, et la petite Antigone, révoltée à l'idée que l'un de ses frères pourrisse sous le soleil, en dehors de la ville, ira jusqu'à sacrifier sa vie. Antigone devra mourir aussi, comme cela avait été écrit, mais pas sans se battre, pas sans faire entendre son cri. 

Antigone. Un monument de la littérature, du théâtre. Une histoire que chacun connaît plus ou moins, qui fait écho à tant de choses. Henry Bauchau part des origines de cette histoire, pour ensuite l'inscrire dans la tradition littéraire que l'on connaît. Mais avant cela, il nous raconte une autre histoire. La plupart des récits d'Antigone concernent la mort d'Antigone, son sacrifice, son suicide. Ici, l'auteur nous donne à voir Antigone en vie, Antigone heureuse, préoccupée par ses frères, découvrant l'amour d'Hémon... La plupart du roman se déroule bien avant la mort de Polynice et Etéocle. C'est le retour d'Antigone, motivé par l'envie de réconcilier ses frères. 

Ce retour prend du temps, et permet de découvrir le personnage de la petite maigre un peu mieux. Elle nous parle de la vie à Athènes, ou sur la route, avec Clios, avec Oedipe et Io. Une fois rentrée à  Thèbes, elle refuse de vivre au palais, comme la princesse qu'elle est, et passe ses journées à soigner les malades, n'hésitant pas à mendier lorsque l'argent manque pour leur donner à tous à manger. Elle sculpte, et par cette sculpture va se rapprocher d'Ismène, va essayer de toucher ses frères. C'est une jeune fille différente de celle figée par les tragédies d'Anouilh ou de Sophocle, mais elle est aussi belle, aussi forte, aussi solaire. 

Henry Bauchau, par son style à mi-chemin entre la poésie et l'incantation donne une fluidité au roman. La narration alterne entre la première personne, la troisième, la deuxième, l'importance des voix est primordiale. On chante, on apprend des poèmes que l'on récite, on se confie, c'est un roman de la parole, du partage des mots. Les mots soignent, blessent et tuent aussi parfois. La voix peut sauver, avec le cri, poussé par Antigone sur une place de Thèbes, un cri pour attirer l'attention, un cri de souffrance, de désespoir. 

Et l'histoire d'Antigone telle qu'on la connaît prend finalement peu  de place, elle ne diffère que peu des versions précédentes. Peut-être la jeune fille semble un peu plus prompte à mourir que d'ordinaire, refusant d'être sauvée par  qui que ce soit, provoquant les décisions dé Créon et des juges. Elle veut mourir, elle sait qu'elle a joué son rôle, elle doit mourir. C'est un très beau roman qui transporte, qui fait revivre le mythe tant de fois réécrit. On ne peut qu'être touché, concerné, comme un citoyen thébain. C'est un roman qui nous dépasse et qui englobe une tradition littéraire énorme. C'est à lire, parce que c'est magnifique.

Henry Bauchau. Antigone. Babel, 1999. 355p.

Jeudi 25 avril 2013 à 21:07

 L'Homme de Lewis - Peter May 

" Pourquoi étiez-vous si désireux de savoir depuis combien de temps ce corps se trouvait dans la tourbe ?
- Pour m'en débarrasser, professeur, et le confier aux archéologues.
- Je crains fort que cela ne soit pas possible, inspecteur.
- Pourquoi ?
- Parce que cela fait tout au plus cinquante-cinq ans que ce corps est dans la tourbe. "
L'indignation se lisait sur le visage de Gunn. " Vous m'avez dit il n'y a pas dix minutes que vous n'étiez pas une putain de machine à datation au carbone." Il prit plaisir à insister sur le "putain". "Alors, comment pouvez-vous être sûr de ça ?"
Mulgrew sourit. "Regardez son avant-bras droit avec attention inspecteur. Vous pourrez constater que nous avons là un portrait grossier d'Elvis Presley, au-dessus de la mention Heartbreak Hotel. Par ailleurs, je suis à peu près certain qu'Elvis n'a pas vécu avant la naissance du Christ. Et, en tant que fan confirmé, je peux vous dire sans hésitation qu'Heartbreak Hotel a été numéro un des hit-parades en 1956." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782330014414175.jpgL'Homme de Lewis est la suite de l'Ile des chasseurs d'oiseaux, chroniqué précédemment. Alors attention aux spoilers ! 

Nous retrouvons notre Fin Macleod pour un nouveau roman, mais cette fois-ci il a quitté la police et a décidé de revenir pour une durée indéterminée sur l'Ile de Lewis. Séparé de Mona, il semble envieux de recommencer sa vie, de créer un vrai lien avec Fionnlagh, son fils, et reprendre contact avec Marsaili, son amour de jeunesse. C'est sans compter sur la découverte d'un corps, extraordinairement bien conservé dans la tourbe, après plusieurs décennies. Il s'agit d'un jeune homme, assassiné sauvagement, et qui aurait un lien de parenté avec le père de Marsaili. Le problème, c'est que celui-ci s'embourbe peu à peu dans les brumes d'Alzheimer et ne peut être vraiment d'une grande aide. Pourtant, au fond de lui, tous ses souvenirs resurgissent, les uns après les autres, seulement; il n'y a personne pour les relier, ou y accorder le moindre crédit. Fin est en partie chargé de s'occuper du vieil homme, mais également de trouver des informations sur le jeune homme retrouvé dans la tourbe. Toute cette histoire va le transporter cinquante ans auparavant, et mettre à jour des événements sombres de l'histoire de l'Ecosse. Particulièrement en ce qui concerne le sort réservé aux orphelins, souvent envoyés sur les îles Hébrides, afin de servir de main d'oeuvre. 

Déjà totalement convaincue par l'Île des chasseurs d'oiseaux, je n'ai pas attendu longtemps avant de me jeter sur la suite. On retrouve l'ambiance du premier volume, une atmosphère paisible et chargée de traditions. En plus de la situation contemporaine des îles Hébrides, on est plongé dans une Ecosse d'après-guerre assez rude, réservant un sort peu enviable aux orphelins. Historiquement, c'est encore une fois très fouillé. On sent que l'auteur a passé du temps à faire des recherches, afin de resituer de manière aussi précise que possible un contexte historique et social très dense. 

C'est également un roman sur le mensonge, la dissimulation, la quête d'identité. Peut-on se construire sur un mensonge ? Quelles racines sont les nôtres lorsque l'on apprend que tout ce sur quoi on a bâti notre vie est faux ? Peter May aborde ces thèmes à travers des personnages auxquels on s'était déjà attaché dans le premier tome, et avec qui l'on chemine encore une fois. Le personnage de Fin est moins mis en avant que dans l'Île des chasseurs d'oiseaux, il est moins présent, dans un sens. Mais ce n'est pas un défaut, car cela permet de découvrir Tormod Macdonald et son histoire, remontant à quelques décennies.

L'enquête en elle-même n'est pas très policière. C'est surtout une lutte entre la maladie et le besoin des souvenirs de Tormod de refaire surface. Finalement, on se moque un peu de trouver un coupable, car c'est le contexte qui est important. Les éléments s'imbriquant entre eux ont plus d'intérêt que la finalité même de l'histoire. C'est un roman policier à lire pour son ambiance, son décor. Si l'on est amateur de sensations fortes et de rebondissements, on trouvera sûrement qu'il manque de rythme. Mais ce n'est pas le but de l'Homme de Lewis. Il faut simplement se laisser bercer par l'auteur, par Tormod qui égraine ses souvenirs, par Fin, et par tous ces habitants de Lewis, qui vous content leur histoire, au son du vent soufflant sur la lande. 


Peter May. L'Homme de Lewis. Babel noir, 2013. 380p.

Dimanche 14 avril 2013 à 23:02

 L'Île des chasseurs d'oiseaux - Peter May

" Le dimanche, lorsque Fin était enfant, toute l'île fermait. On ne trouvait rien à manger ou à boire, impossible d'acheter des cigarettes ou de l'essence. Il se souvenait des touristes qui erraient dans les rues pendant le sabbat, assoiffés et affamés, coincés sur l'île jusqu'au premier ferry du lundi. Bien sûr, tout le monde savait que lorsque les églises de Stornoway se vidaient, les pubs et les hôtels se remplissaient de noceurs du dimanche qui, en secret, entraient par la porte de derrière. Après tout, ce n'était pas illégal de boire pendant le sabbat, juste inconcevable. En tout cas, il importait de ne pas être vu. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/82856681o.gifL'inspecteur Fin Macleod vient de perdre tragiquement son fils et ne semble pas prêt à remettre le pied au travail. Mais son couple bat de l'aile et il a désespérément besoin de penser à autre chose que tous ces problèmes accumulés. Sa direction décide de l'envoyer sur l'Île de Lewis, dont il est originaire. Cette île au large de l'Ecosse a été le décor d'un meurtre dont la mise en scène macabre ressemble étrangement à une affaire dont Fin s'est occupé à Edimbourg. Il n'y a pas remis les pieds depuis vingt ans, et tous ses souvenirs vont lui revenir en pleine face. Afin de mener cette enquête à bien, il devra questionner ses anciens amis, visiter les lieux de son enfance, revivre certains drames. Et petit à petit, il se rend compte que cette enquête  n'est pas si anodine que cela, que tout à été fait pour qu'il revienne sur l'île, comme un appel de son passé, ou bien de quelqu'un encore bien vivant qui a un message à lui passer... 

Pour toute personne aimant les pays anglo-saxons, et notamment l'Ecosse, ce roman est une vraie mine d'information. Entre les traditions de chasse au guga, ou le sabbat du dimanche, on découvre au fil de la lecture un monde chargé de traditions, de coutumes et de rites que l'on ne soupçonnait pas. L'affaire policière passe presque au second plan, tant les souvenirs du personnage principal affluent, et construisent un décor extrêmement riche. Les chapitres alternent entre la première et la troisième personne, donnant plus ou moins de recul au personnage sur la situation. 

Lorsque Fin Macleod raconte ses souvenirs, il parle à la première personne, se remémore son enfance, la mort de ses parents, la vie au collège et au lycée. Mais lorsque l'Inspecteur Macleod travaille sur l'enquête de Lewis, un narrateur le met à distance, comme pour bien différencier le passé du présent. Le style de Peter May est incroyable, vivant, recherché. On ne s'ennuie pas une seule seconde, car il a l'art de créer des rebondissements là où l'on ne s'y attend pas. Et même si ce polar n'est pas aussi rythmé que d'autres livres du même genre, il sait emporter le lecteur, tant l'univers créé par l'auteur est précis et vaste. L'auteur a d'ailleurs passé plusieurs années sur l'île de Lewis, afin de travailler sur ce roman et récolter des informations. 


Le risque de faire un roman se déroulant à différentes époques, c'est de perdre le lecteur. Ici, pas de confusion possible, tout est fait afin de guider le lecteur entre les différentes parties du roman. Les personnages évoluent, grandissent, se construisent au fur et à mesure, et leur nature véritable se découvre au fil des pages. On s'attache à eux lorsqu'ils sont enfant, et on les voit différemment en tant qu'adultes. C'est un roman qui m'a donné l'impression d'être extrêmement complet et riche, et c'est pourquoi la suite m'attire énormément. Car cette série est en trois tomes, et le lecteur, charmé par l'Île des chasseurs d'oiseaux, peut suivre son cher Fin Macleod dans l'Homme de Lewis et Le braconnier du lac perdu. 


Peter May. L'Île des chasseurs d'oiseaux. Babel, 2011. 424p.

Dimanche 24 février 2013 à 10:51

 La Couleur des sentiments - Kathryn Stockett 

" Sous le porche de cette Blanche, je me dis, tiens-toi bien Minny. Ferme ta bouche à tout ce qui pourrait t'échapper, et le restant aussi. Tâche d'avoir l'air d'une bonne qui fait ce qu'on lui dit. En fait, je suis tellement inquiète en ce moment que je suis prête à plus jamais répondre si c'est la condition pour garder ma place. 
Je tire sur mes bas pour qu'ils me tombent pas sur les pieds- l'éternel problème de toutes les petites grosses de par ce monde. Et puis je me répète ce que je dois dire, et ce que je dois garder pour moi. Je m'avance et j'appuie sur la sonnette. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/001992658.jpgJackson, Mississippi, 1962. Il n'est pas facile d'être Noir dans un Etat du Sud à cette époque. Minny et Aibileen ne le savent que trop bien. Depuis de nombreuses années, elles sont bonnes pour des familles de Blancs. Elles font la cuisine, le ménage, les lessives, nettoient, frottent, lavent les maisons et surtout, élèvent les enfants. Aibileen a vu passer plus d'une quinzaine d'enfants dans sa vie, mais un seul était réellement à elle, et il est mort quelques années plus tôt. Minny, elle, en a plusieurs, qui ont un caractère aussi impossible que le sien. Skeeter, elle, est Blanche. Elle a toujours vécu dans une immense plantation aux abords de la ville, passant ses journées à jouer au bridge avec ses amies, aux réunions de la Ligue et à se faire servir par ces mêmes bonnes. Mais Skeeter n'a pas du tout envie de marcher dans les pas de ses amies Elizabeth Leefolt ou Hilly Holbrook. Le schéma : mariage, enfants, maison et vie d'oisiveté ne lui convient absolument pas. Au grand dam de sa mère, le mariage ne l'intéresse pas plus que cela. Ce qu'elle veut, c'est écrire. Et lorsque Mrs Stein, éditrice à New York lui propose d'écrire un livre sur un sujet original, percutant, dérangeant même, Skeeter ne se pose pas la question très longtemps. Elle s'est toujours interrogée sur les rapports entre les Noirs et les Blancs, notamment dans la situation des bonnes. Et c'est une manière pour elle de donner des réponses à ses questions : Qu'est devenue Constantine, sa propre bonne, partie pendant que Skeeter était à l'Université, et que personne n'a jamais revu ? Mais deux mondes ne peuvent se mélanger ainsi, et il est d'ailleurs interdit par la loi aux Blancs de se réunir avec des Noirs. Aibileen et Minny ont très envie de parler, de faire changer les choses, et ce ne sont pas quelques lois raciales qui arrêteront Skeeter Phelan, même si elle doit sacrifier beaucoup pour mener à bien son projet. 

Il y a un an à peu près, j'avais vu le film tiré de ce livre, et l'avais trouvé très bon. C'est un livre dont on a bien sûr entendu parler, pendant plusieurs années, et qui a eu la particularité de se trouver dans les meilleures ventes de romans pendant de nombreux mois d'affilée. J'ai attendu qu'il sorte en livre de poche avant de me plonger dedans et j'ai passé de très bons moments avec ce roman. Tout d'abord, d'un point de vue historique, Kathryn Stockett est extrêmement précise. Elle décrit les conditions des Noirs dans les années 60, les évolutions arrivées avec Rosa Parks et Martin Luther King, tous ces évènements qui bousculèrent la vie des Américains et créèrent un certain nombre de tensions, notamment dans les Etats du Sud. On a beau être dans les années 60, un Noir peut encore être battu à mort s'il utilise des toilettes réservées aux Blancs. Tout est séparé, il est admis que les Noirs véhiculent des maladies, de la violence, et un manque de culture liée à une intelligence inférieure. Cela biaise forcément les relations interraciales (où il est d'ailleurs interdit à deux personnes de races différentes de se fréquenter, de se marier ou d'avoir des enfants.) Et sur ce point, l'auteur nous donne tous les renseignements dont on a besoin pour replacer cette histoire dans son contexte historique, qui est assez aberrant d'ailleurs. 

Le roman est divisé en chapitres, et trois personnages principaux se partagent la narration : Aibileen, la bonne d'Elizabeth Leefolt. Minny, d'abord bonne chez Hilly Holbrook puis chez Celia Foote, et enfin Skeeter Phelan, amie d'Elizabeth Leefolt et Hilly Holbrook et future auteur d'un ouvrage scandaleux sur la condition des bonnes aux Etats-Unis. On a ainsi une vision complète du microcosme dans lequel l'histoire se déroule, que ce soit du point de vue des Noirs, ou des Blancs. Les personnages sont très riches, dans la relation assez ambivalente de leur condition : il y a beaucoup d'amour, pour les enfants que l'on élève, parfois même pour les employeurs, mais également de la colère, de la haine, de la rancoeur. L'auteur a vraiment insisté sur ces points, mais elle l'a fait avec une certaine subtilité. Les histoires des bonnes sont extrêmement touchantes, mais celle de Skeeter n'est pas dénuée d'émotion. C'est un personnage que j'ai beaucoup aimé, avec un caractère assez déterminé, et toutefois une sorte de peur de sortir du lot, de ne pas ressembler à ses amies si bien intégrées, rangées. Aibileen m'a semblé le personnage sage et réfléchi de l'histoire. Sa relation avec Mae Mobley, la petite fille qu'elle élève, est très belle, et montre cet attachement des enfants à quelqu'un qu'ils mépriseront une fois adultes. Quant à l'histoire de Constantine, elle est  tout simplement bouleversante. 

Je suis tout de même un peu déçue. La quasi intégralité du roman se joue sur la rédaction du livre, et une fois qu'il sort, on a quelques réactions, mais. Le roman se termine de manière assez abrupte, après avoir laissé nos trois héroïnes dans des situations délicates. On a presque l'impression qu'elles ont été punies d'avoir voulu enfreindre les règles. J'aurais aimé un peu plus de détail sur la manière dont le livre aurait pu remettre certaines choses à leur place, ou sur l'évolution des relations entre les personnages concernés. Toujours est-il que ça se termine trop tôt à mon goût. De plus, je suis un peu atterrée de voir qu'il n'y a sûrement pas eu de relecture avant l'impression. Il y a un nombre de coquilles assez impressionnant. Des lettres orphelines, qui n'ont rien à faire là, des mots dont l'espace a été oublié entre eux etc. J'ai trouvé que cela faisait beaucoup, surtout pour Babel, qui est quand même une collection assez qualitative, d'habitude. 

En résumé, j'ai apprécié le contexte du roman, on voyage, on est projeté dans une réalité difficile à concevoir aujourd'hui, le décor est magnifiquement bien donné, c'est dont un plaisir de voir les personnages évoluer à l'intérieur. L'histoire en elle-même est très intéressante, les personnages attachants et assez riches, au niveau des émotions. On se prend vraiment au jeu, à craindre pour les héroïnes pendant qu'elles écrivent le livre. Et le petit plus, ce que j'ai vraiment trouvé très utile et à-propos : l'auteur rajoute un chapitre à la fin du roman pour parler de sa propre bonne, et de ce qui l'a amenée à écrire ce livre. 

Kathryn Stockett. La Couleur des sentiments. Babel, 2012. 608p. 

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