Dimanche 22 décembre 2013 à 21:07

 Edisto - Padgett Powell 


" Ce soir, on est bien partis pour le scenario habituel quand le Centaure débarque chez nous. Les coudes appuyés sur le rebord de l'évier pour ne pas faire porter tout mon poids sur mes côtes, je surveille mon dîner qui réchauffe, et soudain je le vois. On ne sait jamais ce qui peut traîner sur nos rivages de malheur; alors je reste là sans bouger. Mais ce qui suit n'est pas aussi inquiétant que je le laisse entendre. Il ne nous tue pas à coups de hache, ni rien. Et pourtant il a quelque chose de pas rassurant : il est étincelant comme un dieu gullah et robuste comme un boucher." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782714455659.jpgLa vie d'un jeune garçon blanc en Caroline du Sud n'est pas toujours très conventionnelle. C'est le cas pour Simon Everson Manigault, douze ans, fils du Docteur (aussi appelée la Baronne), en pleine adolescence. Ses fréquentations sont douteuses : un rade sordide où l'on vend de la bière et où il est connu comme le loup blanc, la maison de sa mère sur la plage  et les heures passées en compagnie de la bonne noire. Enfin, ça c'était avant. Avant que la bonne prenne ses jambes à son cou, lorsque le Centaure a débarqué. Un homme mystérieux, jeune, impressionnant, masculin au possible, et se prétendant le petit fils de cette bonne vieille qui avait filé le plus loin possible. Entre le Centaure et Simon, il va se passer un truc, Une connivence, une entente, un partage inouïs tout au long de cet été. Quelques mois pour grandir, pour apprendre à déchiffrer le mystère de la vie d'adulte, pas évident lorsque l'on est jeune, mais assez intelligent pour déceler les failles et les mensonges de ses parents ainsi que des adultes qui nous entourent. La fin de l'été marquera la fin d'une époque, d'un cycle, d'une vie plus insouciante, mais apportera également son lot de réponses et de leçons. 

Lorsqu'on lit Edisto, on pense forcément à Salinger, Charles Simmons et tous ces auteurs américains talentueux ayant écrit sur l'adolescence, sur le passage à l'âge adulte, sur la perte de l'innocence. Simon Manigault est un prototype de l'adolescent laissé à lui même, indépendant, mature, encore un peu naïf, mais prêt à voir ses illusions voler en éclats. Il est touchant par son assurance maladroite, par sa volonté de montrer qu'il maîtrise tout, de son langage à ses émotions, alors qu'il évolue dans un marasme de questions, d'interrogations et de doutes. 

On le suit à travers un journal, des extraits de nouvelles, c'est son exercice littéraire imposé par sa mère, extrêmement présente et attentive à son développement intellectuel. Dans cette période charnière, on alterne entre le bar et les bières tièdes, et la joie d'un enfant lors d'un match de boxe, l'enfant jouant à l'adulte par moment, afin de correspondre aux volontés de sa mère, et se rendre digne de son père. Il est attachant parce qu'il veut bien faire, parce que malgré sa maturité, il reste un jeune adolescent en proie à des questions terribles, notamment sur l'anatomie féminine, enviant le Centaure, cette figure paternelle et fraternelle à la fois. 

Edisto est un roman doux où transparaît la tiédeur de l'été, le clapotis de l'eau lors des ballades en bateau ainsi que l'odeur du café au lait ingurgité chaque nuit par notre héros. On vogue calmement vers les fissures et les déceptions de l'adolescence, sans à-coups, sans violence, au rythme du bagout et de l'humour de Simon. Edisto est un très beau roman sur l'enfance, l'adolescence, et comment passer de l'un à l'autre lorsque tous nos repères volent en éclats. 


Padgett Powell. Edisto. Belfond, 2013, 228p.

Je remercie les éditions Belfond de m'avoir envoyé ce roman, avec lequel j'ai passé un très agréable moment. 

Dimanche 7 juillet 2013 à 18:22

 Misericordia - Jack Wolf 

" Le lendemain, quinzième jour du mois de juillet, je quittai Shirelands en compagnie de M. Fielding. Nous traversâmes la campagne en toute hâte en direction de Londres et atteignîmes sa Maison dans Bow Street trente-six heures seulement après notre Départ.
Les Paysages avaient été très agréables à l'Oeil, ensoleillés par les Blés dorés. Des Villages et des Maisonnettes étaient posés dessus comme des Bijoux sur un Tissu. Durant notre première journée de voyage nous passâmes de temps à autre devant une Auberge dont l'Enseigne oscillait au-dessus de la Porte, tandis que le Pasteur à l'air enjoué fumait sa Pipe à l'Etérieur. Nous fîmes halte très tard dans une Auberge dont je ne me rappelle pas le Propriétaire, car je m'affalai immédiatement dans mon lit d'emprunt et dormis à Poings fermés cinq heures d'affilée, jusqu'à ce que M. Fielding me réveille pour que nous reprenions notre Voyage." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/JackWolfmisericordiacouv300.jpg Angleterre, début du 18ème siècle. Tristan Hart, fils de propriétaire aisé, passe une enfance dans l'insouciance et la compagnie de son ami Nathaniel Ravenscroft. Au terme d'une éducation quelque peu sommaire dans le Berkshire, il quitte sa campagne natale afin de gagner Londres et devenir l'assistant d'un chirurgien réputé, le docteur William Hunter. Passionné par la dissection de cadavres, animé d'une volonté tenace de faire avancer la médecine, Tristan est un étudiant brillant. Cependant, le jeune homme cache une face plus sombre, qui se révèle dans les bordels de Covent Garden. Il prend un plaisir intense à infliger la douleur, à torturer psychologiquement et même parfois physiquement des prostituées, afin d'entendre leurs cris, de ressentir un pouvoir, une puissance. C'est un exutoire afin d'oublier une mésaventure avec des Bohémiens, un accident qui le tourmente depuis, mettant en jeu sa sécurité et sa santé mentale. Sa rencontre avec la jeune Katherine Montague va bouleverser son existence, car elle semble avoir un goût prononcé pour les sévices physiques. Entre phénomènes mystérieux et plongée dans la folie, Tristan Hart n'est pas au bout de ses peines. 

Je souhaite tout d'abord remercier les éditions Belfond pour ce service de presse. Je n'ai pas l'habitude de lire des romans historiques, mon avis est donc fatalement celui d'une novice. Je suis peut-être moins exigeante que certains au niveau du contexte historique. Tout ce que je sais, c'est que j'ai passé un bon moment pendant la plus grande partie de cette lecture. 

Le personnage de Tristan Hart intrigue forcément. Dès le début du roman, ses crises nerveuses l'amènent à entendre des bruits que personne d'autre ne semble remarquer, ou bien à avoir des hallucinations, à voir des apparitions. Pendant un moment, on doute de sa santé mentale et c'est assez passionnant d'entrer dans sa folie, dans ses angoisses. Le contexte historique me plaisait forcément, l'Angleterre du XVIIIème siècle m'intéresse énormément, et l'auteur a réussi à rendre un Londres vivant, animé, dans une période de grands changements scientifiques. On assiste à des scènes fascinantes lors d'opérations chirurgicales ou de dissections. 

La partie fantastique m'a cependant un peu moins passionnée. En effet, j'ai longtemps cru que ces hallucinations étaient uniquement le résultat d'une constitution fragile, d'une folie sous-jacente. Or, lorsque l'on se rend compte que le surnaturel peut avoir une place réellement primordiale dans l'histoire, j'ai presque été déçue. Toutefois, j'ai l'impression que jusqu'au bout, l'auteur laisse un doute planer, on peut interpréter les évènements de différentes manières. 

En ce qui concerne les autres personnages, Nathaniel Ravenscroft intrigue, mais finalement, il passe rapidement au second plan. Katherine Montague m'a beaucoup intéressée, et j'aurais aimé en apprendre un peu plus sur elle, comme sur Erasmus d'ailleurs. Différentes intrigues se tissent autour de personnages secondaires, et j'aurais aimé que l'auteur s'y attache un peu plus, au lieu de se focaliser uniquement sur Tristan. Mais le point de vue étant celui du personnage principal, il ne pouvait devenir omniscient. Quelques questions restent en suspens, notamment concernant la réaction de Mrs Fielding à un moment crucial de l'histoire. Mais le point fort de ce roman, c'est l'habileté de l'auteur à semer le doute, à faire perdre pied au lecteur. On ne sait jamais lorsque le personnage est dans le réel, et lorsqu'il divague. On peut longtemps croire que ses actes résultent d'une crise de folie, et puis se rendre compte que l'on a été berné. C'est ce qui m'a plu, ce léger malaise distillé tout au long du roman. 

Attention toutefois aux personnes facilement déstabilisées par les constructions inhabituelles. L'auteur a pris plaisir à écrire selon une méthode traditionnelle du XVIIIème siècle qui consistait à mettre une majuscule au début de chaque mot que l'on voulait mettre en avant. Il faut donc un temps d'adaptation avant de vraiment rentrer dans le roman. 


Jack Wolf. Misericordia. Belfond, 2013, 450p. 

Lundi 24 juin 2013 à 10:18

 Skippy dans les étoiles - Paul Murray 

" - Pour ton information, il y a deux équipes de première division qui m'ont appelé cet été pour me proposer de me prendre à l'essai.
- La première division de masturbation ? riposte Dennis
- Ouais, si y avait vraiment une première division de masturbation, tu serais David Beckham" ajoute Niall.
S'emparant d'un micro imaginaire, Dennis adopte l'accent relâché de l'Estuaire : 
" La masturbation a beaucoup changé depuis le temps où j'étais un jeune gars, Brian. De mon temps, nous nous masturbions pour le seul amour de la chose. Nous le faisions jour et nuit. Tous mes gamins de notre ville. Sur le vieux terrain vague, contre le mur de la maison... Je me souviens que Maman sortait et criait : "Arrête de te masturber comme ça et rentre prendre ton  thé ! Tu n'arriveras jamais à rien si tout ce à quoi tu penses, c'est à te masturber!" Dingues de masturbation, nous étions. Vos jeunes masturbateurs d'aujourd'hui, cependant, c'est rien que pour l'argent et les contrats publicitaires. Je m'inquiète parfois que la masturbation devienne un sport dévoyé." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/skippy7d1b4083051w30025d84.jpgDaniel Juster, dit "Skippy", se rend au Ed's, un fast-food du coin, avec Ruprecht Von Doren, dit "Von Turlutte".Jusque là, rien d'anormal. La situation atteint son climax dramatique lorsqu'en plein concours de "qui mangera le plus de beignets?" Skippy s'écroule sur le sol. A partir de là, il faut rembobiner le fil pour savoir comment ces deux adolescents en sont arrivés là.  Le décor ? Seabrook College, une prestigieuse institution irlandaise, son cortège de prêtres enseignants mais aussi d'enseignants normaux. L'internat, les réveils brumeux, le goût du chlore lorsque l'entraînement de natation commence, les journées interminables à traîner avec un obèse qui pense avoir cerné les grands mystères de l'Univers, les médicaments pris en douce, les trafics de Ritaline, la fille au frisbee qui ne posera jamais les yeux sur vous parce qu'elle est bien trop belle pour ça, les jeux-vidéos, les coups de fil à Papa pour continuer le Jeu et surtout, surtout ne jamais parler de Maman... Dans les méandres de l'adolescence, Skippy peine à trouver sa place, mais ce ne sont pas les adultes de Seabrook qui vont pouvoir lui venir en aide. Soit ils ont autre chose à faire, soit ils s'en foutent totalement, soit leurs problèmes sont beaucoup plus importants que ceux de Skippy. Dans ce climat de belle hypocrisie, de malaise adolescent et de questions existentielles, Skippy va mettre en marche quelque chose de beaucoup plus grand que lui, mais cela, il ne le sait pas encore. 

Skippy dans les étoiles est un roman auquel on peut accrocher, ou pas, mais qui ne peut pas laisser son lecteur indifférent. Les thèmes abordés par Paul Murray sont totalement d'actualité et interpellent, dérangent. Le lecteur est plongé au coeur de la vie d'un établissement scolaire privé et découvre la vie des élèves comme celle des professeurs. 

Les personnages sont nombreux, mais Paul Murray prend le temps de leur donner à tous une personnalité, un relief. On s'attache à certains, et on en méprise beaucoup d'autres. Skippy est un garçon extrêmement attachant, totalement perdu, ayant besoin d'aide mais ne trouvant aucune main tendue face à son malaise. Noyé parmi tant d'autres élèves, il passe totalement inaperçu. Sa timidité, sa stature chétive et sa discrétion ne l'ont jamais démarqué des autres élèves et il faut attendre une manifestation physique de son mal-être pour qu'il sorte enfin du lot. 

Avec un humour assez cynique et parfois décalé, comme on peut le voir dans l'extrait choisi au début de l'article, l'auteur nous plonge dans la vie de ces adolescents. On n'échappe ni aux blagues grasses et douteuses, ni aux petites mesquineries quotidiennes, et c'est la force de ce roman. On passe totalement du côté des élèves et l'on contemple l'indifférence du corps enseignant. Et lorsque l'on passe du côté du corps enseignant, on remarque que les préoccupations les plus importantes n'ont rien à voir avec les élèves. Un monde sépare adolescents et adultes, et seul un évènement imprévisible et perturbant va permettre de les relier. 

C'est un roman très bien écrit, dont les presque 700 pages se dévorent facilement, une fois le décor bien planté. Cette alternance d'humour noir et grinçant et de passages assez émouvant laissent une étrange impression qui n'est pas déplaisante. On se prend d'affection pour ces jeunes, on leur en veut de se laisser si facilement attirer par la drogue, la volonté de faire n'importe quoi, le manque de respect dont ils font preuve au quotidien. Mais en y réfléchissant, on se demande si c'est réellement leur faute. A vivre dans un environnement qui ne fait aucun cadeau, où chaque jour est une résistance aux autres, tout cela sous une protection factice d'adultes qui se désintéressent de tout ce qui ne se rapporte pas à leur petite vie, ne deviendrait-on pas exactement comme eux ? Ne serions-nous pas tentés par quelques cachets de Ritaline, par l'humiliation des plus faibles, la transgression permanente des règles, rien que pour le plaisir de se savoir en vie ? C'est un roman qui pose des questions, notamment sur la gestion des adolescents en Irlande, sur le fossé creusé entre ce qu'attendent ces institutions prestigieuses et la réalité de ce que peuvent donner ces jeunes. C'est un roman qui confronte deux mondes, les adultes et ceux qui apprennent à le devenir.  C'est un roman à lire si l'on s'intéresse au côté sociologique des choses (comme ça avait pu être le cas dans Une place à prendre), mais aussi si l'on a envie de côtoyer Skippy et sa bande de copains. Et de savoir s'il finira par embrasser la belle Lori, parce que finalement, à son âge, c'est peut-être sa préoccupation la plus importante...

Encore une fois je tiens à remercier les éditions Belfond pour m'avoir envoyé ce roman.
  Et je vous mets aussi l'avis de Chocoladdict, qui a comme moi lu et aimé ce roman 


Paul Murray. Skippy dans les étoiles. Belfond, 2013. 676p. 

Mardi 4 juin 2013 à 10:12

 Les Femmes de Brewster Place - Gloria Naylor 

" La camionnette de déménagement grimpait à grand fracas vers Brewster Place. on eût dit une énorme limace verte et bruyante. Elle était flanquée d'un petit taxi délabré qui s'aventurait avec précaution sur la neige poudreuse tombée dans la journée, et sous laquelle se dissimulaient des plaques de verglas. Au moment même où les deux véhicules atteignaient le coin du dernier immeuble, il se remit à neiger. 
Les déménageurs sautèrent de la cabine et commencèrent à décharger. Mattie régla la course puis descendit du taxi. Un soupir aussi lourd que la grisaille ambiante gonflait sa forte poitrine. Les immeubles cendrés disparaissaient peu à peu sous ce manteau ouaté de flocons gris qui tombait d'un ciel de plus en plus sombre. On devinait plus qu'on ne voyait un soleil moribond derrière ce ciel plombé ; et la neige commençait de s'accrocher aux aspérités du mur qui fermait la rue, à quelques pas de son immeuble. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782714454812.jpgMattie Michael, Etta Mae Johnson, Kiswana Browne, Luciela Louise Turner, Cora Lee,Theresa, Lorraine. Toutes ces femmes se croisent à Brewster Place. Dans les appartements mal chauffés, les immeubles délabrés, la peinture qui s'écaille et les travaux que l'on ne fait plus. Elles se croisent, se parlent, se racontent, s'aident. Elles ont toutes une histoire à raconter, un morceau de vie qui leur a laissé un goût amer dans la bouche, à moins que ce ne soit l'intégralité de leur existence qui soit dure à avaler. Ca aurait été plus simple s'il n'y avait pas eu les hommes. Toujours là pour flatter, séduire, engrosser, violenter, et être les premiers à partir. Mais qu'y peuvent-elles, ces femmes ? Elles aiment ces hommes et ils font partie d'elles. Cependant, c'est à cause d'eux qu'elles se retrouvent toutes à Brewster Place. Elles vont apprendre les unes des autres, apprendre à vivre seules, à refaire confiance, à accepter leur passé, et surtout, à réaliser que rien ne change vraiment jamais, que les hommes agiront toujours comme ils l'ont fait depuis la nuit des temps, et qu'elles aussi. Mais il n'y a pas que ça qui les ronge, entre le désir d'enfant, la volonté d'échapper au regard et au jugement des autres, la nécessité de quitter tout ce que l'on a construit, la volonté de s'impliquer dans son groupe ethnique, toutes ces femmes ont une excellente raison d'être là, et c'est cela qu'elles nous racontent. 


Je découvre, encore une fois avec plaisir, un nouveau titre de la collection [ vintage] de chez Belfond. Ce texte, publié en 1983,  s'inscrit parfaitement dans la lignée des romans issus de la littérature féminine noire-américaine. Se plaçant aux côtés d' Alice Walker, de Maya Angelou ou Toni Morrison, Gloria Naylor explore la psychologie féminine ainsi que le concept de résilience. Ces femmes ont toutes quelque chose à accepter, une douleur avec laquelle elles doivent apprendre à vivre, à se reconstruire. 

La polyphonie et les nombreux personnages forment un puzzle coloré aux motifs variés, chaque histoire étant à la fois différente de la précédente, mais également très proches. On touche ici à ce que la femme a de plus cher ; ses enfants, son corps, sa liberté, son intégrité. Et malgré les coups, ces femmes se relèvent, s'entraident. Je pense notamment à Kiswana, prenant à bras le corps la famille de Cora Lee, lui apportant une aide nécessaire. Ou bien Mattie Michael, essayant de faire revenir Luciela à la vie après la mort de son enfant. 

Bien sûr, certaines histoires touchent plus que d'autres, selon le lecteur.J'ai particulièrement retenu les histoires de Mattie Michael, donnant tout pour un fils qui n'hésitera pas à l'abandonner, Etta Mae Johnson, femme d'âge mûr pourtant restée adolescente dans sa tête, qui a ce besoin de vivre à travers les yeux d'un homme, de se donner à lui et devenir une femme respectable. Luciela et la mort de son bébé, Cora Lee et son désir d'enfant, n'hésitant pas à se désintéresser des aînés, à mettre entre parenthèse la tenue de sa maison, pour le plaisir de contempler ses nouveaux-nés. 

Chacune de ses femmes est unique, avec une histoire qui lui est propre, et c'est le charme de ce roman. On entend ces voix se croiser, se confier et l'on partage leur douleur, leurs peurs, leurs doutes, mais aussi leurs immenses moments de bonheur. On s'attache à ces femmes parce qu'elles sont la vie, elles ont en elle cette force, cette capacité à panser leurs blessures et se relever à chaque fois. Et puis on voyage, on arpente les Etats-Unis au fil de leurs souvenirs, on vieillit avec elles, on apprend. 

Gloria Naylor. Les femmes de Brewster Place. Belfond, [vintage], 2013. 319 p. 

Mercredi 15 mai 2013 à 21:44

 Villa avec piscine - Herman Koch

" Les fonctions d'un médecin généraliste sont simples à décrire. Il n'a pas à guérir les gens, il n'a qu'à s'assurer qu'ils ne se rendent pas en masse chez les spécialistes et dans les hôpitaux. Son cabinet est un avant-poste. Plus le médecin généraliste retient de patients dans son avant-poste, plus il exerce bien son métier. C'est un simple exercice d'arithmétique. Si nous, médecins généralistes, nous adressions tous ceux qui présentent la moindre démangeaison, plaque ou toux à un spécialiste ou à l'hôpital, le système s'effondrerait totalement. Totalement. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/liv3248villaavecpiscine.jpgMarc Schlosser est médecin généraliste. Il a plutôt bien réussi, est marié à une femme adorable, Caroline, a deux filles aimantes et parfaites, Julia et Lisa. Un charmant tableau d'une famille aisée néerlandaise, jusque là. Lorsque Ralph Meier, acteur de théâtre et de cinéma, entre dans le cabinet de Marc, l'histoire est déjà en route. Les rouages s'imbriquent parfaitement les uns dans les autres, il n'est plus possible de faire machine arrière, il faudra aller jusqu'au bout. Ralph est sympathique, sa femme Judith aussi. Tellement sympathique d'ailleurs, que Marc passerait bien volontiers plus de temps avec elle. Jusqu'à partir en vacances dans la maison des Meier, au bord de la mer. Et puis Lisa et Julia s'entendent tellement bien avec les garçons Meier. Pas le choix pour Caroline, on ne lui a pas vraiment demandé son avis. Ce sont les vacances d'un homme qui s'ennuie, qui s'ennuie de sa femme, de sa vie, qui voudrait un peu de piment, d'aventure. Les aventures vont venir, mais pas vraiment celles qu'il souhaitait. Un événement va se produire, obligeant Marc à prendre une décision, qui pourrait bien changer le cours de sa vie si calme et richement plate. Il ne s'était absolument pas préparé à ce qui allait suivre... 

Difficile de résumer ce livre sans trop en dire. Il faut donner le cadre, mais pas vraiment parler de l'intrigue, tant elle se dénoue au fur et à mesure que le roman avance. Le cadre ne m'emballait pas trop au départ. Une petite vie nette de médecin généraliste, ça n'est pas follement exotique. J'ai tout de même été agréablement surprise à la lecture. Il est extrêmement difficile de s'attacher au personnage de Marc. Il paraît tour à tour prétentieux, incompétent et manipulateur. Il a tout, et pourtant va chercher ailleurs une histoire sentimentale. On ne peut pas l'apprécier, on ne peut pas cautionner ce qu'il fait, mais on ne peut pas ne pas le comprendre. Ses choix deviennent évidents au fil du roman. 

L'univers un peu malsain des relations de couple, des regards libidineux de Ralph Meier et de l'infidélité mettent parfois mal à l'aise. On a l'impression de regarder une scène où l'on n'a pas été convié. Ca dérange, et c'est probablement fait exprès. Herman Koch prête à son personnage des discours extrêmement intéressants mais désabusés sur l'Humain. Adieu au rêve, on nous ramène à la basse réalité des corps, aux hormones, à la biologie. Le sentimentalisme n'existe pas, il y a l'instinct de reproduction, de survie, les chairs flasques et le dégoût des autres. Pourtant on se laisse attendrir. Par les erreurs d'un homme qui ressemble à un grand gamin, 

On assiste à des vacances banales, pleines de petits conflits, de petits secrets, de gros mensonges. Et puis arrive le drame. Ce point d'acmé du récit où tout bascule, où tout fait sens, finalement. Le puzzle s'imbrique parfaitement, et l'histoire racontée par le personnage principal semble logique et implacable. Et puis on comprend rapidement où il veut en venir. Pourquoi Ralph Meier est venu le consulter, était-il malade ? L'est-il devenu ? On s'interroge, on se dit que non, ce n'est pas possible, et pourtant si. On a l'impression d'avoir été dupé, mais d'en être très content. On a été pris au piège et c'est formidable parce que ça donne un souffle puissant au roman. 

Il a manqué quelque chose pour que je sois totalement emportée par ce livre. Peut-être ne me suis-je pas totalement attachée aux personnages, peut-être parce qu'au fond je les détestais d'être aussi banals, de répéter leurs erreurs. Mais je dois avouer que c'est un roman très bien construit, où le but est justement de montrer un aspect du réel. De s'ancrer dans un quotidien reproductible à l'infini. Et c'est pour cela que je trouve, finalement, que c'est un roman bien ficelé. 

Merci encore aux éditions Belfond, pour l'envoi de ce service de presse.
 

Herman Koch. Villa avec piscine. Belfond, 2013. 380p. 
Traduit par Isabelle Rosselin

<< Page précédente | 1 | 2 | Page suivante >>

Créer un podcast