Vendredi 10 octobre 2014 à 19:52

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"Il ne m'appartenait pas du tout, il appartenait à Rebecca. Elle était toujours dans la maison, comme Mrs Danvers l'avait dit, elle était dans cette chambre de l'aile ouest, elle était dans la bibliothèque, dans le petit salon, dans la galerie au dessus du hall. Même dans le petit vestiaire où pendait son imperméable. Et dans le jardin, et dans les bois, et dans la maisonnette en pierre sur la plage. Ses pas résonnaient dans le corridor, son parfum traînait dans l'escalier. Les domestiques continuaient à suivre ses ordres, les plats que nous mangions étaient les plats qu'elle aimait. Ses fleurs préférées remplissaient les chambres. Rebecca était toujours Mme de Winter. Je n'avais rien à faire ici" 

/images/rebecca.jpgLe domaine de Manderley est bien triste depuis la mort de Mme de Winter, celle que l'on appelait tout simplement Rebecca. Incapable de continuer à errer dans les ruines de son bonheur, Maxim de Winter part en vacances, et en revient fraîchement marié à une jeune femme qui aurait l'âge d'être sa fille. Mais ils sont heureux, ils s'aiment, et cette jeune mariée a désormais ses journées pour s'habituer à la vie aristocratique. Mais où qu'elle aille, quoi qu'elle fasse, Rebecca est encore là, dans chaque pièce, dans le souvenir ému des employés de maison, dans les paroles faussement réconfortantes de leurs relations. Rebecca était extraordinaire, Rebecca est morte trop tôt, et personne ne prend au sérieux cette jeune femme timide qui n'a rien à voir avec l'ancienne maîtresse de maison. Et les circonstances du décès, une noyade terrible, continuent de troubler les habitants, laissant flotter dans les pièces une vague impression morbide....

Il y a quelques mois, avec Demoiselle Coquelicote, du blog
Sans Grand Intérêt, nous avons commencé une Bookworm Correspondance. C'est à dire un échange de lettres contenant des recommandations littéraires, musicales et cinématographiques. La première enveloppe contenait l'injonction de lire Mille Femmes Blanches de Jim Fergus, et était assez axée sur les Indiens d'Amérique. Cette fois-ci, pas de thématique particulière, mais de belles découvertes à faire. Je n'ai pas encore regardé le film, et il faut que je réécoute la musique afin de m'en faire une idée plus précise, mais le lire à lire était Rebecca, et après l'avoir avalé en quelques jours, je suis prête à vous en livrer mon avis.

Je n'avais de Rebecca que quelques vagues souvenirs d'un film tourné par Hitchcock ainsi que le pressentiment que Daphné du Maurier était une auteure pour filles, racontant diverses bluettes et histoires d'amour surannées. Et comme souvent, mais avec plaisir, je m'étais bien trompée. Car Daphné du Maurier peut-être tout simplement terrifiante. Elle sait comment faire monter l'angoisse, comment resserrer un étau d'angoisse sur ses personnages. Ici, c'est en jouant sur la rigidité des codes de conduite en société. La jeune femme que nous suivons est la nouvelle Mme de Winter. Jeune, inexpérimentée, issue d'un milieu modeste, timide, elle n'a pas le charisme de Rebecca, première Mme de Winter. Mais elle va devoir s'adapter, donner le change. Et forcément, elle échoue lamentablement, se couvrant de ridicule, ne faisant que renforcer l'influence malsaine de la morte... 

A plusieurs moments je me suis sentie angoissée, oppressée, tant la pression sociale qui pesait sur cette pauvre femme était forte. D'autant plus que l'on sait dès le départ qu'un drame s'est produit, sans en connaître la nature exacte. Après, j'ai parfois eu du mal à apprécier la jeune femme. Elle est charmante et adorable, mais sa naïveté peut parfois peser sur les nerfs, d'autant que la fourberie de certains est facilement reconnaissable, et que les piège qu'on lui tend sont pauvrement dissimulés. Mais l'ambiance générale de ce roman est incroyablement prenante, et l'écriture de Daphné du Maurier très vivante. Au moment où tout s'accélère, le roman, d'abord proche du roman gothique, se change presque en intrigue policière, le rythme s'intensifie, impossible de s'arrêter de lire ! Je comprends tout à fait qu'Hitchcock ait choisi d'adapter plusieurs des romans de l'auteure tant leurs deux univers sont proches. (NB : C'est également Daphné du Maurier qui a écrit Les oiseaux, grand succès cinématographique) 

En tout cas, je suis ravie d'avoir pu découvrir cette auteure que je jugeait sans la connaître, et j'ai hâte de me plonger dans d'autres de ses romans. Je ressors de Rebecca charmée par la description de la vie britannique du début du XXème siècle, mais aussi glacée par le drame se jouant en coulisses, ainsi que par le personnage de Mrs Danvers, qui m'a vraiment laissé une impression terriblement malsaine. Pas encore convaincus ? Je vous trouve bien difficiles...

Daphné du Maurier. Rebecca. Livre de poche, 2007. 378p.




Vendredi 11 juillet 2014 à 8:24

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 " La porte a claqué derrière moi, j'ai appuyé sur l"interrupteur de l'entrée. J'ai prononcé son nom et le silence m'est tombé dessus. Mylène n'était pas là. Elle avait pu être retenue à son journal par la rédaction d'un article de dernière minute, ou ressortir faire une course. J'ai déposé ma veste dans la penderie de l'entrée, puis j'ai fureté dans l'appartement à la recherche d'une trace d'elle. Ca n'a pas été long. La feuille d'un format courant était placée en évidence sur l'îlot central dans la cuisine, sous le manche en corne d'un couteau Laguiole. 
"Je ne rentrerai pas". "

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Peut-on imaginer l'effroi de Jean-Baptiste, rentrant chez lui, s'attendant à y trouver sa femme, sa compagne, celle avec qui il a partagé vingt-quatre ans de vie commune, et ne trouvant qu'un mot lapidaire : "Je ne rentrerai pas". ? Les questions se bousculent : est-ce temporaire ? Est-ce un imprévu ? L'aime-t-elle toujours ? Ca ne ressemble pas à la douce Mylène, à cette femme aimante avec qui il faisait encore l'amour sur le canapé quelques heures auparavant. Et lui, lui qu'a-t-il fait pour mériter ça ? Lui qui a toujours aimé sa femme, qui a toujours tout fait pour la rendre heureuse, pour mériter son amour... Il pourrait accepter que sa femme le prenne pour un salaud, sur un malentendu. Mais que sa fille l'appelle, en lui disant qu'il est un monstre, un homme odieux, que Mylène a été suffisamment clairvoyante pour partir et mettre fin à des années d'un jeu ignoble, c'en est trop.Il le sait, qu'il est innocent, qu'il l'aime, Mylène, qu'il n'est rien sans elle, que c'est elle, l'unique. On plaint Jean-Baptiste, on se dit que ce n'est quand même vraiment pas juste. Mais connait-on la vérité . Vraie victime ? Vrai salaud ? Manipulateur expert ? Dindon de la farce ? Qu'en est-il du jeu des apparences ...

Voilà un roman glaçant sur le couple, la confiance, la trahison ... Voilà un roman où l'on ne sait pas qui manipule qui, qui a raison, qui est honnête. Au départ tout semble clair, le lecteur prend parti, on se range du côté du faible, par compassion. Et à force de pénétrer dans ce drame ordinaire, on commence à douter, à se poser des questions. Gilles Bornais joue avec nos émotions, avec notre crédulité, et il le fait plutôt bien.

L'histoire est simple, les péripéties peu nombreuses, on erre dans Paris avec Jean-Baptiste, avec ses doutes, ses questionnements, son chagrin, ses remords, on vit avec lui l'étirement du temps, la tonalité froide du téléphone, les sonneries qui s'égrainent et la voix métallique du répondeur. On vit chaque heure à ses côtés, on l'accompagne dans ses changements d'humeur, d'avis, dans ses souvenirs aussi. Mylène n'est jamais loin, elle est centrale, on la voit à travers le prisme de son mari blessé, on découvre ses habitudes, ses goûts, un aperçu de sa vie. Et petit à petit, on la comprend. 

"J'ai toujours aimé ma femme", c'est l'impression d'être pris dans une spirale manipulatrice, où la mesquinerie conjugale serait le coeur. On ne veut pas y croire, on cherche des excuses, on est floué, mais force est de constater que l'on reste abasourdi devant l'ampleur des révélations. L'auteur a réussi un joli petit tour de force littéraire, et sans être le roman de l'année, on passe tout de même un moment intéressant, qui nourrit énormément de réflexions. Sujets universels, la trahison, la confiance, le mensonge, nous renvoient à nos propres expériences, nos propres souvenirs, et font que ce roman ne peut pas glisser sur son lecteur. 

Gilles Bornais. J'ai toujours aimé ma femme. Fayard, 2014. 248p. Sortie le 1er septembre 2014

Jeudi 8 mai 2014 à 10:35

 
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" Et je croyais que tout cela était possible, je n'avais aucune raison d'en douter. Nos rêves n'avaient rien d'irréaliste : c'étaient de jolies choses, petites et grandes, qui ne nécessitaient rien d'autre qu'une bien-aimée et assez d'amour, ce dont on avait à profusion. Il fallait aussi le désir de les réaliser, bien sûr, mais ça aussi on l'avait. On avait tout ce qu'il fallait pour accomplir ces choses. On irait à Linnanmäki ; à un jeu de tir ou de massacre, Piki me décrocherait un gigantesque animal en peluche, que je serais fière de porter toute la journée. On irait se promener dans la neige fraîche et on contemplerait nos traces de pas contiguës derrière nous. On ferait tout cela ensemble. Tout cela serait à nous." 

/images/Couv3/9782234071582X0.jpgSortir avec Piki, la lesbienne la plus cool de tout Helsinki, c'est vraiment quelque chose. C'est accepter de passer des journées à dormir et faire l'amour, et des nuits à boire, chez elle d'abord, puis dans les bars, et rentrer comme de petits oiseaux de nuits, lorsque le jour se lève. Être la copine, la femme de Piki, c'est accepter d'avoir un jour sa photo qui se retrouve dans le sac à copines, avec les autres, toutes celles qui ont partagé sa vie. C'est aussi faire des projets, énoncer mille idées incroyable de ce qu'on pourra faire de cette vie à deux. Sauf que. Sauf qu'il y a le problème de l'argent. Et puis la maladie. Celle dont le nom fait peur, la dépression. Celle qui vous empêche de sortir de chez vous,et de travailler. C'est ce qu'elle a, Piki. Piki ne sort pas, sauf pour aller boire, Piki se fait livrer ses courses, Piki n'ose même pas descendre ses poubelles. Et l'argent alors ? Piki a une voix, sensuelle, terrible, à faire plier les hommes. Et sa copine, sa femme, elle a une bouche à faire rêver les hommes. Les hommes, elles s'en fichent, mais ils peuvent leur rapporter pas mal d'argent. Alors on joue au téléphone rose, pour s'acheter à manger, pour faire de petits cadeaux, pour ne pas penser à la dépression et à cet amour qui se délite, lentement, mais sûrement, rongé par les angoisses et les désirs refoulés. 

Sofi Oksanen, l'auteur de
Purge, est de retour avec un roman complexe et torturé sur les relations de couple, sur les angoisses et le mal-être. Il y a des romans qui nous touchent plus ou moins parce qu'on les a lus à certains moments de notre vie. Et ce livre m'a touchée, il m'a remuée, parce que justement il me parlait. La fin d'une histoire forte, l'incompréhension face à l'autre. Tout est écrit de manière simple, en mettant toutefois le doigt sur des problèmes immenses. 

Les personnages sont, malgré leurs failles, leurs faiblesses, leurs défauts, extrêmement touchants, par leur sincérité. Rien n'est joué, on cherche un peu à sauver les apparences pour ne pas laisser la maladie tout engloutir, mais on crie aussi, quand il faut crier, on pleure quand il le faut. La seule relation basée sur un mensonge est celle de la narratrice et de Joonatan, l'homme avec qui elle sort après avoir rompu avec Piki. Car, oui, dès le départ on le sait, Baby Jane n'est pas une histoire qui finit bien. 

Au travers de cette relation passionnelle mais tumultueuse, Sofi Oksanen aborde un problème de fond de nos sociétés. La surmédicalisation, l'omniprésence des problèmes psychologiques et relationnels. Tout le monde souffre de quelque chose (dépression, troubles paniques, anxiété, bipolarité, schyzophrénie, manipulation, envies suicidaires) et c'est banal. C'est même ce qui rassemble ces deux femmes, au début : "On nous avait à toutes deux  diagnostiqué une dépression grave", comme un point commun en plus, à mettre en parallèle des goûts musicaux, ou culinaires. Et c'est ce qui dérange, dans ce roman, et qui est sûrement volontaire de la part de l'auteur. Qu'est donc devenue la société moderne et contemporaine pour que chacun ait besoin de se raccrocher à des traitements et des thérapies, et peut-on vraiment aimer l'autre et construire une relation solide alors que chacun vit sur des bases instables. Peut-on être en couple uniquement pour avoir une béquille ? Au travers de cet amour fort et destructeur elle pose des questions dont les réponses diffèrent, selon les relations. Finalement, tout ce qui tourne autour du téléphone rose, de ce que ces femmes font pour gagner de l'argent, de ce petit business lucratif et légèrement dérangeant ( Piki propose tout de même à sa copine d'organiser des rendez-vous réels, afin de proposer les services de sa superbe bouche), n'est pas ce qui remue le plus. Contrairement à ce que l'on pourrait croire. 

Baby Jane est un roman plus complexe qu'il n'y paraît. Il serait réducteur de le ramener à une simple histoire de couple, ou d'amour. C'est un roman de la séparation, de la déchirure, de l'instabilité ambiante et de la difficulté à aimer l'autre en dépit de son envie. C'est un beau roman, moins violent, en apparence, que Purge, mais qui plante tout de même une graine. Il ne touchera pas tout le monde comme il m'a touchée, et comme il a fait écho en moi, mais c'est justement ce que j'aime dans ce roman, cette impression d'être tombé à point nommé. 


Sofi Oksanen. Baby Jane. Stock, 2014. 240p. 

Photo haut d'article :
Ici

Mardi 11 octobre 2011 à 12:05

 Veuf- Jean-Louis Fournier

" Si je dis que je vais bien, ce n'est pas vrai ; si je dis que je vais mal, ce n'est pas vrai non plus. Je vais.
J'ai toujours pensé égoïstement que j'aurais la chance de mourir le premier. Sylvie pourrait en profiter, faire les voyages que je n'ai jamais voulu faire. Aller en Namibie caresser les tigres. Elle rencontrerait un beau veuf tout frais, très gentil, qui lui dirait tous les jours qu'elle est la plus belle, même quand ce ne serait plus vrai.
Aujourd'hui, en regardant ses photos, je m'aperçois qu'elle était aussi belle que la femme des autres." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782234070899-copie-1.jpgJean-Louis Fournier, qui dans Où on va Papa, nous parlait de ses deux enfants handicapés, s'attaque aujourd'hui à un autre thème qui le touche personnellement. La mort. Et pas n'importe laquelle, la mort de sa femme, Sylvie. Celle qui a partagé un grand bout de chemin avec lui, et qui s'est éteinte le douze novembre. Sur la quatrième de couverture, il déplore le fait de ne pas pouvoir aller faire les soldes avec elle cette année. Et ce détail désuet, presque trivial, est plus touchant que toutes les déclarations. Parce qu'au fond ce livre est une grande déclaration d'amour, une que l'on fait un peu trop tard, lorsque l'on s'est rendu compte de ce qu'on avait perdu. Il décrit sa femme, leur rencontre, son caractère, les mille petits détails du quotidien, au fond c'est cela qui lui manque le plus. Le courrier qui arrive encore au nom de Sylvie, les détails que l'on retrouve dans les sacs à main. Et chaque page, en forme de petit chapitre, est une lettre d'amour de plus. Alors bien-sûr, on ne tombe pas dans un pathos larmoyant insupportable, n'oublions pas que Jean-Louis Fournier était un grand ami de Pierre Desproges, ça laisse des traces. Mais cette autodérision, cet humour subtil que l'on décèle entre les lignes est encore plus terrible. 

Bon, alors déjà je peux vous dire que j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps en lisant ce livre, qu'il est beau et terrible à la fois, et que Jean-Louis Fournier n'a quand même pas de chance. En tous cas, il se tire avec brio de cette épreuve en nous livrant un roman intimiste sobre et à la mesure de sa douleur. On sent tout l'amour qu'il a pour sa femme et à quel point sa mort l'a laissé désemparé. En partageant avec le lecteur des souvenirs personnels, il arrive presque à faire revivre Sylvie, à la rendre encore un peu vivante, rien que pour nous, le temps de ces quelques pages. Plus le roman avance et plus l'auteur va apprendre à revivre, à continuer son existence un tout petit peu plus solitaire. On le sent fier de faire des progrès, de ne pas se laisser embourber dans la dépression, la solitude, la tristesse. C'est un homme qui malgré tout veut vivre, même s'il a été amputé d'une moitié de lui-même. Le style reste très bon, avec un vrai rythme, et une réelle émotion. A lire si l'on n'a pas peur de se faire submerger par cette émotion, si les livres sur le deuil n'effraient pas. En tous cas je vous le conseille, c'est un petit coup de coeur de la semaine. 

Jean-Louis Fournier. Veuf. Paris : Stock, 2011. 157p.

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