Jeudi 19 février 2015 à 9:31

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 " Peut-être qu'il n'y a plus rien à dire. On a tout tenté, exploré le moindre recoin de notre prison en quête d'une échappatoire. La seule chose à laquelle nous n'avons pas touché, c'est le pistolet. Il est là, immobile, il nous appelle. Je lèvre la tête et surprends Amy en train de le lorgner. Quand elle croise mon regard, elle baisse le sien. Plus d'énergie, désormais, pour expliquer ni justifier. Aurait-elle le cran de s'en saisir ? Il y a quinze jours, j'aurais répondu impossible. Mais aujourd'hui ? La confiance est une chose fragile : difficile à gagner, facile à perdre. Je ne suis plus sûr de rien. 
Tout ce que je sais, c'est que l'un de nous va mourir." 

/images/9782365690812.jpg Ils sont comme vous et moi, un couple, des collègues de travail, un parent et son enfant, des amis. Toujours par deux, ils sont enlevés et déposés dans un endroit clos, sans issue, sans possibilité d'appeler au secours. A leurs pieds, un téléphone et un pistolet chargé d'une seule balle. Le principe est simple, le jeu est macabre : Sur le téléphone, un message donne l'unique consigne. Pour que l'un vive, l'autre devra mourir. Mis au pied du mur, les victimes ont le choix, tuer ou être tué. Essayer de lutter n'est pas une option, sans eau ni nourriture, la situation devient vite un enfer, l'humanité de chacun est rongée petit à petit, et l'instinct prend le dessus. Helen Grace et son équipe enquêtent sur ces disparitions inquiétantes, jouent contre la montre pour sauver ceux qu'ils peuvent, tentent de comprendre qui peut prendre plaisir à contempler la souffrance des autres et s'en repaître. Ils ne savent pas encore ce qui motive la personne derrière toutes ces mises en scène ... 

Pensé comme une série télé, Am Stram Gram possède un rythme rapide, saccadé, les chapitres sont courts, privilégient l'action à la description, il faut percuter le lecteur, lui donner envie de tourner la page, et ça fonctionne plutôt bien, même si certains chapitres sont tout de même trop courts. Sans crier au coup de coeur, on lit Am Stram Gram avec un certain plaisir, on cherche qui pourrait bien être le coupable, quel pourrait être le lien entre tous ces enlèvements sordides. Même si je n'ai pas été très convaincue par l'enquête, je reconnais avoir apprécié les chapitres où l'auteur se plonge dans la psychologie des victimes. Mis au pied du mur, l'être humain reste complexe, même quand l'instinct animal, la survie reprennent le dessus, on sent les vieux restes d'une conscience, d'une morale, et ça je trouve qu'Alridge a bien réussi à le transposer à l'écrit. 

Comme dans beaucoup de romans policiers, on suit également les hauts et les bas de l'équipe, les petits tracas du quotidien, les histoires de bureau, les petits intérêts des uns et des autres. Parfois ça prend, parfois ça glisse un peu trop dans le pathos, et c'est dommage, parce qu'à la base, cette équipe n'est pas si mal fichue. Difficile de s'attacher à Helen Grace tant elle est opaque, tant elle est hermétique à tout. Véritable mur imperméable, on ne décèle rien de son passé, si ce n'est un traumatisme ancien qu'elle cherche à expier par des moyens extrêmes. Elle est humaine, elle souffre, nous voilà rassurés, mais ça n'est pas assez pour nous faire ressentir de l'empathie. 

Pour le reste, c'est pas mal fait mais on voit un peu les ficelles, ça rappelle Saw, et la fin est un peu rapide et évidente. J'aurais aimé un peu plus de recherche. Pas de coup de coeur, mais une lecture qui se fait sans déplaisir, ça distrait, c'est sympa, mais ça ne rentrera pas dans ma liste des indispensables. A tenter pour les amateurs de thrillers, les gens qui n'accordent pas trop d'importance à l'écriture ou qui aime quand les choses avancent vite, très vite ! 




M.J. Alridge. Am Stram Gram. Les Escales, 2015. 364p.
Traduit de l'anglais par Elodie Leplat. 

Dimanche 26 octobre 2014 à 8:28


"Le témoignage de Wilson, pensa Strike en griffonnant dans un des carnets bleus qu'il avait chapardés lors d'une de ses dernières visites sur la base militaire d'Aldershot, était d'une qualité inhabituelle : précis, concis et exhaustif. Peu de gens répondaient vraiment aux questions qu'on leur posait, et moins encore savaient mettre leurs pensées suffisamment en ordre pour qu'il fût inutile de leur demander un supplément d'explications. Le détective était accoutumé à jouer les archéologues parmi les ruines de souvenirs traumatiques. Il avait appris à se montrer autoritaire avec les brutes, rassurant avec les peureux, prudent avec les dangereux et retors avec les fourbes." 

/images/LappelducoucoudeRobertGalbraith.jpgRien ne pourrait être plus opposé que l'état d'esprit de Robin et celui de Cormoran Strike en ce début de printemps londonien. La jeune femme, fraîchement fiancée, va passer une semaine à faire du secrétariat intérimaire chez un détective privé ; elle qui a abandonné la psychologie à regrets et s'est toujours passionnée pour les enquêtes. Cormoran, lui, est le fameux détective en question. Il est criblé de dettes, vient de se séparer de sa fiancée et dort à présent dans son bureau. Mais le cours de la journée va être légèrement mouvementée par une nouvelle affaire. Une jeune mannequin, Lula Landry, est tombée de son balcon quelques mois plus tôt. Fauchée en pleine gloire, son décès a fait la une des magazines et journaux télévisés. Et bien que l'enquête ait conclu à un suicide, le frère de Lula, John Bristow, n'y croît pas une seule seconde. Persuadé que sa soeur a été assassinée, et possédant des enregistrements vidéos où un homme s'enfuit en courant de la scène du drame, il implore l'aide de Cormoran. 

Quel plaisir de se plonger dans un nouveau livre écrit par J.K. Rowling ! Oui oui, bien que ce roman policier soit signé Robert Galbraith, il s'agit d'un pseudonyme de l'auteur britannique. Premier tome d'une série (dont le deuxième vient de sortir en grand format chez Grasset), L'Appel du Coucou met en scène le détective Cormoran Strike. Grand costaud, bourru, ancien de la Police Militaire revenu d'Afghanistan avec une jambe en moins, Cormoran essaye péniblement de gagner sa vie en tant que détective privé. C'est un personnage qui m'a plu, que j'ai trouvé attachant, sensible, faillible, humain. Mais, à vrai dire, je pourrais dire cela de tous les personnages, tant le talent de l'auteur pour camper une psychologie réaliste de ses personnages n'est plus à démontrer. 

J'ai vraiment apprécié le travail de Rowling pour, discrètement, montrer chaque passage du point de vue du personnage qui le vit. En effet, chaque détail est remarqué d'une certaine manière, concordant avec le caractère, le passé, les habitudes de tel ou tel personnage. Et lorsqu'un scène est décrite, on sait que Cormoran s'attache à certains détails, que Robin en verrait d'autres, etc etc. Ca rend le roman incroyablement vivant, et donne une grande proximité avec les personnages. Elle plonge son lecteur dans un monde à part : celui du mannequinat, de la mode, des magazines people et des paparazzis et réussit admirablement à rendre cette impression de toile d'araignée qui mange ceux qui s'approchent de trop près. 

Roman policier de construction classique, il n'empêche que l'Appel du Coucou est vraiment bien ficelé. On retrouvera les rouages, les codes du roman policier, avec lesquels l'auteur s'amuse, baladant un peu son lecteur. Elle n'a pas peur de parfois répéter certaines choses, non pas de manière redondante, mais tout simplement de manière réaliste lorsque, dans une enquête, le détective tourne en rond, se trouve dans une impasse. Au fil du roman, on découvre avec stupeur les mensonges des uns et des autres, destinés à protéger des intérêts financiers, des réputations... Le dénouement n'est ni trop long ni trop rapide, tout se déroule à un rythme agréable, en un mot, un premier roman policier vraiment réussi, dont il me tarde de découvrir la suite ! 

Robert Galbraith. L'Appel du Coucou. LGF, 2014. 715p. 

Vendredi 19 septembre 2014 à 18:42

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De temps en temps, j'aime bien me plonger dans une bonne série, avaler les épisodes les uns après les autres, en laissant de côté le monde extérieur. Ca faisait un moment que ça ne m'était pas arrivé. Et puis j'ai découvert True Detective. Diffusée depuis début 2014, la petite dernière d'HBO a déjà pas mal fait parler d'elle, mais je ne m'étais pas encore penchée dessus, m'attendant peut-être à "encore une série policière". Sauf que. 

Déjà, le générique met le spectateur immédiatement dans l'ambiance. Pour jeter un oeil à ce petit bijou d'esthétisme, c'est
par ici. Ensuite, l'enquête commence. On comprend rapidement que l'histoire se déroule en deux temps. Tout d'abord, une première partie prend place dans les années 90, met en scène deux policiers travaillant ensemble depuis peu (Martin Hart et Rust Cohle) et concerne une enquête sur la mort d'une jeune femme. La deuxième partie se déroule plusieurs années après, chacun des enquêteurs de ce binôme atypique étant interrogé sur les événements de 1995. Les deux temporalités se mélangent, s'imbriquent par un savant usage des flashbacks. 

Les personnages sont parfaitement assortis pour constituer le binôme policier parfait : c'est à dire qu'ils sont très mal assortis. Entre Martin Hart, bon père de famille légèrement porté sur la boisson, avec une petite tendance à l'infidélité et Rust Cohle, sombre divorcé asocial, cynique, désabusé quant à sa condition d'être humain ... Les rapports sont tendus, les échanges houleux, les répliques fusent ; surtout de la part de Cohle à vrai dire. J'ai vraiment été conquise par ce personnage, par sa lucidité, par cette discrétion et ce mystère qui l'entouraient. Quand à Hart, impossible d'être en empathie avec lui tellement il m'a tapé sur les nerfs. Je n'ai pu éprouver pour lui que dégoût et mépris ; sauf vers la fin de la saison où il a trouvé un semblant de rédemption... 

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Le contexte de l'histoire est assez simple, mais séduisant : meurtre rituel en Louisiane, disparitions d'enfants dans le bayou, implications religieuses et politiques. Rien de nouveau mais pas besoin de révolutionner le monde de l'investigation pour faire une bonne série policière. De plus, la photographie et l'esthétique choisies par Nic Pizzolato et Cary Fukunaga ne peuvent laisser insensible, tout comme le très beau plan-séquence d'environ 6/7 minutes dans l'un des épisodes. 

Personnellement, je mets un tout petit bémol sur la toute fin de la saison, m'attendant à des explications plus détaillées sur un certain nombre de points. De plus, le revirement idéologique d'un des personnages m'a légèrement désappointée. Mais cela n'enlève rien au charme de la série, ni à celui de Matthew McConaughey qui m'a épatée par son jeu d'acteur. Composée pour le moment d'une seule saison, la série devrait en comporter deux, ce qui est une excellente nouvelle ! Alors si vous aimez les ambiances un peu glauques, les duos de flics improbables, les meurtres à caractère religieux et les vieilles croyances du bayou, vous n'avez aucune bonne raison pour ne pas regarder True Detective ! 

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Lundi 27 janvier 2014 à 12:28

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" Le médecin arriva peu avant midi. Eustace l'accueillit et le conduisit dans le dressing où Georges reposait, exactement dans la position où Emily et Vespasia l'avaient trouvé. Il resta seul dans la pièce, en compagnie d'un valet prêt à lui offrir l'aide dont il aurait besoin, aller chercher de l'eau chaude ou des serviettes, par exemple. Eustace ne souhaitait pas rester dans la pièce; aussi attendit-il le compte rendu du praticien dans le petit salon, en compagnie de Vespasia. Emily et Sybilla se trouvaient encore dans leurs chambres. Tassie, qui revenait de chez la couturière, était effondrée, en larmes, dans le grand salon. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/5158STZE1YL.jpgJusqu'alors, Charlotte Pitt s'était intéressée aux enquêtes de son policier de mari uniquement parce qu'elles la sortaient de son quotidien. Mais cette fois-ci, c'est sa famille qui est directement attaqué. Le mari de sa soeur Emily, Georges, est retrouvé mort dans son lit au petit, matin. Crise cardiaque, sûrement. On prépare des funérailles dignes, la veuve éplorée s'enferme dans sa chambre pendant que le médecin examine le cadavre. Un détail troublant arrête celui-ci : le chien, mort également, au pied du lit. La cause ? Une tasse de café pleine de digitaline que l'homme aurait laissé lécher à l'animal. Tout s'arrête, il s'agit d'un meurtre, et comme il n'y a eu aucune effraction, le coupable est forcément parmi les membres de la famille. Mais qui ? Emily aurait-elle tué son mari à cause d'une passade pour une autre femme ? Le mari de la passade en question aurait-il succombé à la jalousie ? A moins qu'un secret plus grave ne soit dissimulé dans cette respectable famille. Charlotte Pitt, venue réconforter sa soeur, est bien décidée à faire éclater la vérité, quitte à jouer le rôle de la police à la place de son mari. Mais cela empêchera-t-il le meurtrier de frapper à nouveau ? 

Huitième tome des aventures de Charlotte et Thomas Pitt, Meurtres à Cardington Crescent est plus intimiste. Tout d'abord le cadavre fait partie de la famille, et l'enquête se déroule presque uniquement à huis-clos. Petit à petit, chaque personnage est passé au peigne fin, on découvre les vices, les secrets, les traits de caractère inavouables. Chaque hypothèse est considérée, et le lecteur se prend à essayer de mener l'enquête. La liste des suspects est restreinte, et le coupable est devant nos yeux. 

A chaque lecture d'un roman d'Anne Perry, je retrouve une ambiance qui me plaît énormément : l'Angleterre victorienne, ses codes, ses moeurs, les descriptions des toilettes et de l'ameublement de ces riches demeures. Mais chaque fois je suis révoltée contre l'obscurantisme qui régnait à cette époque au sujet des droits des femmes. Quand Eustace March déclare que les femmes ont un plus petit cerveau que les hommes et qu'elles sont ainsi dénuées d'intelligence, je bondis, lorsqu'il clame haut et fort que la seule place d'une femme est à faire des enfants, rendre visite aux pauvres et ne pas se soucier d'un droit de vote dont elles ne sauraient que faire, je bous. 

Néanmoins, dans Meurtres à Cardington Crescent, l'enquête est bien menée, on se faire plusieurs fois malmener et conduire sur de mauvaises pistes, ce qui contribue à un suspense préservé. L'empathie pour Emily est indéniable, c'est un personnage que l'on connaît, que l'on suit depuis plusieurs romans, impossible d'être indifférent à son veuvage. La seule note un peu en deçà du reste du roman ? Les pensées romantiques d'Emily pour un autre, alors que son cher et tendre est encore tiède. Mais à part cela, j'ai passé un très bon moment. 

Anne Perry. Meurtres à Cardington Crescent. 10/18. 2000. 381p.

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Lundi 16 septembre 2013 à 13:23

 Un intérêt particulier pour les morts - Ann Granger

" Nous passions devant le site de la future gare. Je n'en voyais pas grand-chose, mais son existence était signalée par les nombreuses charrettes pleines de gravats, qui se glissaient dans la circulation. Un tourbillon de poussière envahit la voiture et me fit tousser. Même si on ne m'avait pas avertie de la nuisance que causaient ces charrettes, je m'en serais rendu compte par moi-même. Les piétons exprimaient leur frustration avec véhémence et les cochers hurlaient des insultes aux véhicules poussifs qui passaient en grinçant, causant des ralentissements. Pour ma part, je trouvais leur chargements bien pathétiques. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782264058737.jpgNous sommes à Londres, en 1864. Lizzie Martin arrive de sa campagne où elle a vendu la maison de son père ainsi que tout ce qu'elle possédait. Elle a eu de la chance d'être recueillie par Mrs Parry, la veuve d'un ancien ami de son père. Elle va devenir demoiselle de compagnie en remplacement d'une jeune femme qui s'est enfuie précipitamment avec un homme, et dont on n'a jamais plus entendu parler. Malheureusement, le corps de cette jeune femme est retrouvé parmi les décombres des logements précaires du chantier de la future gare St Pancras. Un enquête est ouverte, et Lizzie va être impliquée bien plus qu'elle ne le voudrait. Elle reconnaît l'inspecteur en charge de l'affaire, Benjamin Ross, une ancienne connaissance et va pouvoir compter sur lui afin de se sortir de situations délicates. Mais elle devra également faire avec les caractères difficiles de certains, comme le Docteur Tibbett, Frank Carterton ou bien Mrs Parry elle-même. La vie n'est pas de tout repos pour une jeune provinciale peu désireuse de se plier aux convenances, et dont le goût prononcé pour les cadavres entache vraiment sa réputation ...

Toujours amatrice de romans policiers victoriens, j'ai été ravie de découvrir les aventures d'Elizabeth Martin. Dans la lignée des romans d'Anne Perry, on découvre un personnage féminin au caractère fort, en marge de la bonne société et ayant envie d'aller fouiner là où elle ne devrait pas. Le personnage de Lizzie Martin enchante. Cette jeune femme un peu naïve, découvrant Londres ainsi qu'un mode de vie où règne l'étiquette et le sens des convenances, est vite rattrapée par son passé, avec le personnage de Benjamin Ross. Cela permet à l'auteur de faire un certain nombre de retours en arrière, et ainsi de présenter complètement le personnage de Lizzie. On peut aisément comparer sa vie à la campagne avec celle, mondaine, qu'elle mène à Londres et appréhender le fossé qui sépare ces deux existences. 

Ann Granger n'a pas lésiné sur la documentation. Le Londres du XIXème siècles est décrit avec précision. Des chantiers de la gare St Pancras aux ruelles sombres, en passant par les bords de la Tamise et le "fog" traditionnel, rien n'est laissé de côté, et c'est cette atmosphère si particulière qui contribue à rendre ce roman très intéressant. Les différences de classes, de modes de vie, sont également bien présentés. On est baladés des salons chauffés aux taudis humides et crasses. Le rythme du récit réside dans l'alternance de points de vue entre Lizzie Martin et Benjamin Ross. Les points de vue diffèrent, tant sur l'enquête que sur les modes de vie et le quotidien. 

Les personnages secondaires ont une personnalité bien définie, et leur importance dans le récit. On devine rapidement à qui se fier ou non, et certains, comme le Dr Tibbett, sont tout simplement insupportables. En tant que premier tome d'une série, Un intérêt particulier pour les morts débute très bien et donne envie de lire la suite. La fin du premier tome implique une suite au niveau de l'histoire personnelle de Lizzie, mais d'autres révélations sur des personnages secondaires laissent à penser que l'on en reparlera dans les prochains tomes. 

En un mot, c'est une lecture très agréable, un roman d'ambiance autant qu'un policier, à lire si l'on aime l'Angleterre victorienne, le charme désuet des salons et de l'étiquette britannique, le tout agrémenté d'un brin de critique sociale. 

Ann Granger. Un intérêt particulier pour les morts. 10/18, 2013. 378p. 

Ce qu'en pense Lavinia .
 

Lundi 19 août 2013 à 12:20

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Dans le silence du vent - Louise Erdrich 

" J'avais trois copains. Je continue à en voir deux. L'autre n'est plus qu'une croix blanche le long de la Montana Hi-Line. Enfin, c'est là que s'est inscrit son départ physique. Quant à son esprit, je l'emporte partout avec moi sous la forme d'une pierre ronde et noire. Il me l'a donnée quand il a découvert ce qui était arrivé à ma mère. Virgil Lafournais, c'était son nom, ou Cappy.Il m'a raconté que la pierre était de celles que l'on trouve au pied d'un arbre foudroyé, qu'elle était sacrée. Il appelait ça un oeuf d'oiseau-tonnerre. Il me l'a donnée le jour où je suis retourné en classe. Chaque fois qu'un autre gamin ou un instituteur me lançait un regard apitoyé ou curieux, je touchais la pierre que Cappy m'avait donnée." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782226249746g.jpgJoe et ses parents vivent dans une réserve du Dakota. Un dimanche après-midi, sa mère part pour chercher un dossier à son bureau. Lorsqu'elle revient, elle est en état de choc, le visage tuméfié, le corps abîmé. Elle s'est faite violer et a réussi à fuir son agresseur. Après son séjour à l'hôpital, elle n'est plus la même. Elle s'enferme dans sa chambre, refuse le contact, se noie dans son chagrin. Joe a treize ans, mais ce n'est pas son jeune âge qui va l'empêcher de mener l'enquête, chercher des indices afin de retrouver l'agresseur de sa mère, et lui faire savoir qu'il est en colère. La police piétine, les lois indiennes, locales et fédérales se contredisent, tout mène à une impasse. Mais hors de question pour Joe et son père de laisser ce crime s'oublier petit à petit. Accompagné de ses meilleurs amis, Joe va devoir braver pas mal d'interdits, mais aussi apprendre à se reconstruire après un drame familial qui l'a ébranlé. Pour cela, il pourra compter sur les membres de sa famille, son grand-père qui raconte des légendes indiennes dans son sommeil, sa tante  chaleureuse à la poitrine opulente (sorte de fascination pour le garçon) ainsi que le nouveau prêtre arrivé récemment, ancien marine à la gâchette facile. 

L'année dernière, j'avais lu
Le jeu des ombres de Louise Erdrich, et j'avais été frappée par le côté malsain du roman, l'écriture très froide et impersonnelle. Il n'en est rien avec ce nouveau roman, que j'ai totalement adoré. 

Le cadre de l'histoire est semblable à beaucoup de romans de cette auteur, car ses racines indiennes la poussent à écrire sur ce sujet. L'histoire se passe dans une réserve, on y voit les différences de mode de vie, de lois, ainsi que le décalage entre les traditions indiennes, les cérémonies, les fêtes, et la présence indéniable du mode de vie américain, plus ou moins en contradiction. Le personnage de Mooshum est en cela un bel exemple. Il est vieux, très vieux, et a connu les changements provoqués par l'instauration des réserves, par la perte de libertés des indiens. Dans la journée, il se conforme à ce qu'on lui impose, et la nuit, il parle, il raconte dans son sommeil de vieilles légendes indiennes, qui vont mener Joe bien plus loin que l'enquête sur l'agression de sa mère. Car toucher à la mère, c'est toucher à l'origine, aux racines, et cela, Louise Erdrich l'a bien compris. En mettant en scène ce personnage de mère blessée, brisée, ce sont aussi les racines amérindiennes malmenées qu'elle met en avant. 

C'est un roman très vaste, beaucoup de thèmes sont abordés, et tous avec brio. La violence subie par les femmes indiennes est flagrante. A la fin du roman, l'auteur explique qu'au cours de sa vie, une indienne sur trois sera violée. Avec cette thématique, elle parle aussi du chagrin, de la dépression, de tout ce que peut ressentir une femme violée, brisée, qui peine à se reconstruire. Elle évoque également l'adolescence, avec un personnage principal de 13 ans, extrêmement sympathique et attachant, en quête de limites, d'autonomie,buvant de la bière en douce, lisant en cachette le manuel de droit de son père et reluquant la poitrine de sa tante, mais également cette fraternité avec ses trois amis, cette entraide mutuelle, ce respect lié au fait de grandir ensemble.
 

C'est un roman puissant, profond, tragique également, sur la déréliction d'une famille, la perte de repères de deux hommes (le père et le fils) qui ont construit un quotidien autour d'une mère qui lâche prise. Mais c'est aussi très drôle. Certains passages sont formidablement comiques, notamment cette course-poursuite entre Cappy (un ami de Joe) et le nouveau curé de la paroisse, choqué par la confession de l'adolescent. On rit, on pleure, on vit avec les personnages au rythme des frémissements du vent, oscillant entre l'enquête, les pow-wow, la fuite des adolescents. C'est un roman qui file, comme ces quatre garçons lancés sur l'autoroute, qui entraîne le lecteur vers l'inconnu, vers les racines. 

Ce roman est donc un coup de coeur, vraiment, un moment où le temps s'arrête. Il faut le lire, absolument. 


Louise Erdrich. Dans le silence du vent. Albin Michel, 2013. 455p. 

Ce qu'elles en pensent : Gwordia, Cathulu


Vendredi 1er mars 2013 à 22:12

 Testament à l'anglaise - Jonathan Coe 

" Voici d'abord Thomas Winshaw : trente-cinq ans, célibataire, ayant encore à se justifier auprès de sa mère Olivia, aux yeux de qui ses brillants succès dans le monde de la finance ne comptent pour rien devant son échec persistant à fonder une famille. Elle l'écoute à présent les lèvres pincées, alors qu'il essaie de donner un éclat flatteur à un nouveau développement de sa carrière, qu'elle considère visiblement comme plus frivole encore que les autres.
 " On peut obtenir aujourd'hui un très haut rendement d'un investissement dans les films, maman. Il suffit d'être associé à un grand succès, voyez-vous, et on se retrouve avec une vraie fortune.
- Si tu ne faisais cela que pour l'argent, tu aurais ma bénédiction, tu le sais bien", répliqua Olivia." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/jonathancoetestamentc3a0langlaise.pngMichael Owen ne connaissait pas grand chose de la famille Winshaw avant d'avoir à écrire un livre sur eux. Que ce soit en politique, dans la finance ou l'agro-alimentaire, les Winshaw contrôlent tout. Ils sont riches, puissants, corrompus jusqu'à l'os. La génération précédente a connu quelques zones d'ombres, surtout pendant la Seconde Guerre mondiale. Les cinq frères et soeurs se sont affrontés, Godfrey est mort, abattu dans son avion lors d'un raid aérien, et Tabitha est persuadée que c'est une machination de leur frère Lawrence. C'est elle qui a demandé à ce que Michael Owen, écrivain au succès maintenant oublié, agoraphobe et dépressif notoire, s'occupe de cette biographie. Il va donc se pencher sur la vie de ces hommes et femmes dont la quête de pouvoir et d'ascension sociale a rapidement pris le pas sur le peu de morale qui avait pu leur être léguée. Mais enquêter sur les petits secrets des autres va forcément le ramener à sa propre vie, aux énigmes de son enfance, qui ne sont peut-être pas si éloignées du destin de cette puissante famille britannique. C'est pour Michael une quête de la vérité qui commence, mais aussi une entreprise dirigée par un instinct de vengeance, où tout le monde risque d'y perdre des plumes. 

Après avoir entendu beaucoup parler de ce roman, et surtout en bien, je me suis dit qu'il était temps de découvrir la prose fluide et efficace de Jonathan Coe. Bien que l'histoire puisse sembler compliquée au premier abord ( l'arbre généalogique inséré en début d'ouvrage peut en témoigner) on se familiarise assez rapidement avec la famille Winshaw. Le livre est découpé en chapitre où chaque personnage de la troisième génération Winshaw est présenté. On a donc un aperçu de sa vie, de ses intérêts, mais aussi de ses relations avec les autres membres de sa famille. Certains chapitres ont été un peu plus rébarbatifs que les autres, je pense notamment au chapitre sur Henry, où la politique britannique est développée bien au-delà de mes connaissances en la matière, et dont les longs passages sur telle ou telle loi, m'ont un peu ennuyée. 

Mais l'auteur rebondit rapidement en passant à un autre personnage des Winshaw, ou bien à la vie de Michael Owen. Ce personnage principal, assez atypique, complètement névrosé et angoissé reste néanmoins très attachant. Chaque anecdote sur son enfance témoigne d'un trait de caractère qui lui est resté, ou de questions qu'il n'a cessé de se poser. Petit à petit, Jonathan Coe pose les pièces du puzzle, laissant au lecteur le soin de les assembler. Et tout ce qui semblait ne relever que du hasard ressemble de plus en plus à une sombre machination. Mais qui a piégé qui ? Et ceux dont on se méfie le moins pourraient-ils se révéler les plus manipulateurs  ? 

Avec beaucoup d'humour, l'auteur nous dépeint un monde politique et financier totalement dénué de morale, et pourri par l'argent, les arrangement entre "amis", les intérêts communs. On se sent floué par une poignée de menteurs, prêts à sacrifier la vie, la santé, l'argent de plus pauvres qu'eux afin de conserver leurs privilèges. Mais au lieu d'en faire une critique politique et sociale sérieuse, Jonathan Coe manie le second degré, l'absurde et une ironie extrêmement cinglante, ce qui rend le discours agréable, intéressant, et beaucoup plus violent à mon avis. Petit à petit, le roman prend des allures de polar, les personnages se retrouvent pris dans un piège macabre qui rappelle fortement les Dix petits nègres, d'Agatha Christie, et c'est un vrai bonheur. Dans la dernière partie du roman,  Coe joue avec les codes, recrée cette ambiance de film des années cinquante, un huis-clos avec une ambiance angoissante. On a peur avec les personnages, on craint pour leur vie, on sait que certains ne finiront pas le roman. Et encore une fois, l'auteur ne nous laisse pas arriver au bout sans quelques rebondissements imprévus, ce qui laisse le lecteur abasourdi, mais comblé. 



Jonathan Coe. Testament à l'anglaise. Folio, 2012. 682p. 

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