Lundi 30 décembre 2013 à 20:59

 Le choeur des femmes - Martin Winckler 

Je m'appelle Jean Atwood. Je suis interne des hôpitaux et major de ma promo. Je me destine à la chirurgie gynécologique. Je vise un poste de chef de clinique dans le meilleur service de France. Mais on m'oblige, au préalable, à passer six mois dans une minuscule unité de " Médecine de La Femme ", dirigée par un barbu mal dégrossi qui n'est même pas gynécologue, mais généraliste! S'il s'imagine que je vais passer six mois à son service, il se trompe lourdement. Qu'est-ce qu'il croit? Qu'il va m'enseigner mon métier? J'ai reçu une formation hors pair, je sais tout ce que doit savoir un gynécologue chirurgien pour opérer, réparer et reconstruire le corps féminin. Alors, je ne peux pas - et je ne veux pas - perdre mon temps à écouter des bonnes femmes épancher leur coeur et raconter leur vie. Je ne vois vraiment pas ce qu'elles pourraient m'apprendre."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782070440399lechoeurdesfemmes.jpgAfin d'entrer dans le service de chirurgie gynécologique tant attendu, Jean Atwood doit passer quelques mois en compagnie du docteur Karma dans son unité. Au programme, des consultations assez banales : changements de pilule, problèmes de règles, infections probables et frottis annuel, mais également un besoin de parler, de vider son sac. Et c'est ce que sait faire le docteur Karma, écouter les patientes, leur donner le sentiment d'exister, de ne pas être un numéro, être un soignant, et non pas un docteur. Et c'est ce qui va profondément agacer Jean qui, un sourire ironique sur les lèvres, se demandent ce que ces bonnes femmes peuvent avoir d'intéressant. Les écouter, la plaie, alors que les opérer lorsqu'elles sont endormies, c'est le pied, professionnellement parlant. Conflits, tensions, bonnes engueulades entre deux patientes, Jean et Franz se jaugent, jusqu'à ce que Jean prenne conscience de ce que ces femmes peuvent lui apporter. A partir de ce moment là, c'est une collaboration avec le docteur Karma, mais aussi avec les patientes qui pourra se mettre en route. 

Avant tout je préfère prévenir les lecteurs qu'à partir de maintenant, je vais dévoiler des éléments cruciaux du roman, et je ne voudrais pas gâcher la surprise de celles et ceux qui auraient envie de lire ce roman. Allez d'abord lire le texte, ensuite vous pourrez jeter un oeil à cette critique ! 

Le premier choc de ce livre, c'est se rendre compte au bout de trois chapitres, que le personnage principal, Jean Atwood, n'est pas un homme, mais une femme. Oui, Jean, prononcé Djinn, après ces discours vindicatifs contre les femmes, le ridicule de leurs problèmes, ce détachement presque machiste, ça surprend. Et c'est ce qui donne, dès le départ, une grande force au roman. Le personnage n'est pas évident à sexuer dès le début du texte, ses griefs contre les femmes posent des questions. Autant de noeuds qui se relâcheront au bout de quelques centaines de pages afin de répondre aux interrogations des lecteurs.

Autant le dire tout de suite, j'ai été totalement captivée par ce texte. J'avais déjà été conquise par La vacation, la Maladie de Sachs et les Trois médecins, autres titres de Martin Winckler, et j'ai retrouvé ce qui m'avait touchée dans ses romans précédents.Ce respect de la femme, mais aussi de l'homme. Cette grande bonté, la volonté de changer le système médical, légèrement, juste pour que les femmes s'y sentent à l'aise... Tout au long des chapitres, on prend conscience de la manière dont la gynécologie est traitée en France, et l'on ne peut que se révolter un peu. 

Le personnage de Franz Karma est tout à fait fascinant, il incarne le médecin idéal, non pas parce qu'il ne fait jamais d'erreurs, mais parce qu'il sait les reconnaître. Et c'est grâce à cette humilité, cette bonté et cette écoute que peut se développer le Choeur des femmes, ces voix qui ponctuent le roman, ces histoires si différentes, dures, émouvantes, joyeuses, angoissantes et angoissées, qui sont celles de milliers de femmes, de toutes les femmes. Et l'auteur nous les présente sans jugement, sans leçon à donner, pour nous faire partager aussi cette position de soignant, d'écoute, d'oreille attentive qui doit vite oublier les secrets confiés par toutes ces femmes.

Quant aux personnages, eh bien Franz ne peut recevoir que l'approbation des lecteurs je pense, et Jean, malgré tous ses préjugés, ses imperfections, se dévoile au fil du récit et passe de l'interne tête à claque à une jeune femme fragile, puis une jeune femme forte qui a appris à ne pas juger, à recevoir et à donner de l'attention. Les personnages secondaires sont aussi importants, comme Aline ou Joël. 


En bref, c'est un roman très touchant qui, malgré une fin un peu romanesque à mon goût, réussit à apprendre, à émouvoir mais aussi à faire changer un peu le regard du lecteur sur les femmes qui l'entourent. A lire, à dévorer, à offrir...
 


Martin Winckler. Le choeur des femmes. Folio, 2011. 688p.


Mardi 26 novembre 2013 à 19:58

 Alexandra David-Néel - Jennifer Lesieur

" Dans l'esprit d'Alexandra, l'Inde n'est pas cette colonie appartenant à l'Empire britannique. La reine Victoria, dont elle a vu le portrait à Londres, n'est que la souveraine du Royaume-Uni, pas l'impératrice des Indes. Dans l'esprit d'Alexandra, l'Inde est le pays des brahmanes, des Veda, des innombrables dieux et déesses du panthéon hindou. Une idée romanesque qui s'est construite à travers ses études et ses longues heures de lecture au Musée Guimet. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/editionsfoliogallimardalexandradavidneeljenniferlesieur.gifAlexandra David-Néel n'a jamais été une personne comme les autres. Née de parents qui ne s'aimaient pas spécialement, Alexandra David sent très rapidement une inclinaison vers l'orientalisme, l'Asie et les cultures asiatiques. Après des études brillantes, l'appel du voyage se fait sentir. Mais où partir, et comment ? Echappant à la surveillance de ses parents, elle embarque pour Londres, mais reviendra rapidement, faute d'argent. L'Inde, le premier vrai voyage en Asie, est une révélation : Elle veut aller plus loin, au Tibet, en Chine, au Japon. Au fil des années, elle arpente des pays orientaux qu'elle connait mieux que certains habitants. Peu importe son mari, laissé au Maghreb, il reste un correspondant fidèle mais elle n'a pas besoin de lui. Son érudition lui ouvre les portes, elle n'hésite pas à revêtir la robe orange des religieux. Le XXième siècle se déroule tranquillement sans elle, son ambition est loin de l'Europe. Elle veut être la première femme européenne à rentrer dans Lhassa, capitale interdite. Elle y parviendra, accompagnée de Yongden, son ami et fils adoptif. Au terme de nombreux voyages, Alexandra David-Néel finit par rentrer en France, à Digne dans sa maison, et Marie-Madeleine Peyronnet l'accompagnera jusqu'à sa mort, à presque 101 ans. 

Difficile de résumer en quelques lignes l'extraordinaire destin d'Alexandra David-Néel. Cette femme au caractère bien trempé a toujours suivi ses rêves et ses envies, et n'a jamais laissé quiconque décider pour elle de son destin. Jennifer Lesieur rend très bien ce caractère parfois impossible, colérique, cette envie dévorante d'apprendre, de comprendre, de ne laisser aucune connaissance au hasard. 

De manière chronologique, on suit le récit de la vie d'une femme qui a accompli l'impossible, aurait pu mourir cent fois, mais a continué de faire la nique à la mort jusqu'à plus de cent ans. Les mots qui viennent en lisant cette biographie sont : incroyable, impossible, impressionnant ! On vit au rythme des marches dans les montagnes, accompagné du silence, du bruit du vent glacé qui gèle les mains, épuise les mules... La vie d'Alexandra David-Néel est un voyage où le lecteur l'accompagne, en Asie, mais aussi en elle. 

Du début à la fin, cette vie incroyable ne cesse d'étonner, d'inspirer. On découvre une femme, mais également une époque, et la position d'une femme indépendante au début du XXième siècle n'a rien de facile, et briser les codes est risqué. Au fil du récit, des extraits de correspondance viennent amener de l'émotion au factuel, rendant cette lecture vraiment intéressante. 


Jennifer Lesieur. Alexandra David-Néel. Folio biographies, 2013. 291p. 

Dimanche 17 novembre 2013 à 19:43

 La pluie avant qu'elle tombe - Jonathan Coe 

" Très bien. Je commence. Photo numéro un : un pavillon de banlieue à Hall Green, à quelques kilomètres du centre de Birmingham. 
J'avais six ans quand la guerre a éclaté. Ma soeur, Sylvia, en avait quinze. Que mes parents aient attendu neuf ans pour avoir un autre enfant est toujours resté un mystère. 
La photo est minuscule. Je ne sais pas dans quelle mesure je vais pouvoir te la décrire. Elle a été prise en hiver, l'hiver 1938 ou 39, je suppose. On voit toute la façade de la maison. L'allée est sur la gauche ; elle s'élève abruptement de la rue jusqu'au portail latéral et elle est très courte, tout juste la longueur de la voiture. Qu'on n'avait pas, à l'époque. Mon père allait au travail à vélo, et ma mère allait à pied ou prenait le tram."

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782070416967lapluieavantquelletombe.jpgGill connaissait finalement assez mal Tante Rosamund. Malgré les réunions de famille, les séjours des uns chez les autres, sa tante lui apparaissait comme une femme à la vie assez morne, vivant avec une artiste dans la campagne anglaise. C'est lors de l'enterrement de la vieille dame que Gill, chargée de s'occuper des affaires de la défunte, va faire une découverte bouleversante. Lorsque Rosamund est décédée, elle avait à ses pieds des cassettes et un microphone. Un témoignage vocal dense, destiné à une jeune femme, Imogen, que personne ne connaissait réellement. Gill avait dû la croiser une ou deux fois dans sa vie, et ne comprenait vraiment pas pourquoi Rosamund aurait tenu à lui laisser toutes ces cassettes. Alors, en compagnie de ses filles, Gill, dans l'attente de retrouver la jeune femme, va déclencher le magnétophone, et laisser couler la fois de Rosamund, ses souvenirs, sa vie. Au fil des cassettes, Rosamund décrit des photos, car Imogen est aveugle, et ne verra jamais les clichés. Elle décrit les gens, les lieux, elle déroule la bobine d'un film de famille, d'une histoire qui finalement les concerne tous. Comment Imogen est entrée dans la vie de Rosamund, comment elle en est sortie, et pourquoi. Et Rosamund a décidé de ne rien laisser de côté, de n'épargner personne, de dire la vérité, car elle vieille et n'a plus rien à perdre. 

Comment parler de ce livre ?
C'era una volta en avait déjà magnifiquement parlé auparavant, alors l'exercice est compliqué. La prose de Jonathan Coe m'a encore une fois totalement séduite. Dans un style totalement différent de Testament à l'anglaise, on y retrouve tout de même des thèmes communs : secrets de famille, récit de vie, traversée d'un personnage dans une époque... 

Le ton est doux, comme Gill, le personnage principal, le lecteur prend part à l'histoire, se retrouve à écouter/lire les confessions, les souvenirs d'une vieille femme au soir de sa vie. La virtuosité de l'écriture de Coe est de donner cette impression d'être en train d'écouter la voix de cette femme, d'être suspendu au magnétophone, mais également de voir très précisément les images qu'elle décrit. Chaque photo se forme devant nos yeux, prend vie. Cette précision était possible uniquement grâce à ce stratagème astucieux de faire du personnage d'Imogen une aveugle. Le lecteur, aveugle lui aussi, dans un sens car il n'a pas les photos face à lui, se retrouve à reconstruire un à un chaque cliché. 

Le ton est doux, et l'histoire poignante. Pour raconter au mieux cette histoire de famille, Rosamund doit remonter à sa propre enfance. Les souvenirs se déroulent sans jamais s'emmêler, tout est clair, tout fait sens. Des zones d'ombres perdurent, mais tout ce qui est nécessaire à la compréhension de l'intrigue est abordé. Au ton du personnage, on sent qu'un dénouement inattendu, ou bien tragique, se profile. Et même en imaginant la liste des possibles, la fin du livre laisse sans voix, comme vidé d'une histoire qui ne nous appartient pas, que l'on a entendu comme on regarderait au travers d'une serrure.


Une écriture précise, subtile, et délicate. Un sujet travaillé, sans fausse note. Un mélange parfaitement dosé afin de faire de ce roman une petite pépite, à ne surtout pas manquer, et que l'on ne veut surtout pas quitter. 


Jonathan Coe. La pluie avant qu'elle tombe. Folio, 2010. 267p.

Il s'agit de ma première lecture pour le Challenge Cold Winter 
http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/bannic3a8re-copie-1.jpg

Vendredi 1er novembre 2013 à 14:40

 La malédiction du gitan - Harry Crews

" Hester, c'était une normale. Pour dire comme Leroy, elle avait pas été oubliée le jour de la distribution, elle avait tout ce qui lui revenait, bras, jambes, doigts de pied et tout, et en plus elle pouvait parler, entendre et voir. Mais elle avait tendance à se montrer amère. Ses parents étaient sourds-muets et sa première langue c'était les mains. Elle pouvait lire sur les lèvres aussi bien que n'importe qui, moi compris. Mais elle avait tendance à être amère, et je me serais probablement pas mis la colle avec elle si elle avait pas eu ces genoux fantastiques. Elle avait les plus belles cuisses et les plus beaux genoux au monde, et je ne pouvais pas m'en passer." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782070437603175.jpgMarvin Molar aurait un sacré paquet de raisons de l'avoir mauvaise. Tout d'abord il est muet, rapport à un trou dans le palais depuis sa naissance. Ensuite, il est devenu sourd, un bête accident de chaise. Mais il est également nain, et ses jambes, ou plutôt, sa quasi absence de jambe, mesurent sept centimètres. Autant vous dire qu'il faut bien compenser quelque part. Et Marvin a choisi les bras. Surdimensionnés, musclés à l'extrême, des engins de compet'. Abandonné par ses parents lorsqu'il avait trois ou quatre ans, il a été recueilli par Al Molarski, ancien lutteur en collants propriétaire d'une salle de musculation. Autour de lui gravitent un ancien boxeur schizophrène, et un jeune boxeur qui s'est mal remis d'un combat, niveau cérébral, on s'entend. Bref, que des loseurs, des ratés, une vie dans la routine des entraînements, des spectacles miteux afin de récolter un peu d'argent. Heureusement que dans toute cette mouise il y a Hester. Une chouette fille, physiquement parlant. Sur le plan moral, on peut pas vraiment en dire autant, mais Marvin est bien incapable de se décoller d'elle, rapport à une vieille malédiction proférée par un gitan qui en savait long sur les choses de l'amour. Alors on se doute bien que l'arrivée d'Hester au milieu de la testostérone du gymnase d'Al Molarski, ça va rapidement devenir moche. 

J'ai eu la chance que l'on m'offre ce livre lors de mon départ de Nantes, cadeau d'un ancien collègue qui connaissait assez bien mes goûts en matière de littérature. La malédiction du gitan est un roman noir dont la couverture ne paye pas de mine, et ne donne pas forcément envie. Il suffit de lire la quatrième de couverture pour avoir une idée de l'ambiance qui y règne, mais une fois la lecture entamée, il est très très difficile de s'arrêter. 

Ecrit à la première personne, le narrateur, Marvin Molar, nous présente sa vie, son entourage, son quotidien, avec une ironie et un humour d'un cynisme incroyable. C'est un personnage intelligent, désabusé, conscient de ce qu'il a, de ce qu'il est, cultivé. Bref, une sorte de guide parmi les ratés complets que l'on s'apprête à côtoyer. Harry Crews aime les freaks, et il en donne à voir, mais passé la première impression, ces hommes deviennent attachants, avec leurs faiblesses, leurs failles, leurs erreurs.

L'humour de ce roman sauve tout. L'histoire peut être glauque, et elle l'est, ou terriblement pathétique, l'humour de l'auteur apporte une touche de légèreté à une histoire qui ne l'est absolument pas. Il y a une autodérision incroyable, un sens de la formule, et c'est la combinaison de tous ces éléments qui fait passer un excellent moment de lecture.  L'ambiance est très particulière, notamment, je pense, parce que le personnage principal est sourd -muet, que tout se passe dans une sorte de silence, la retranscription des dialogues devenant parfois un jeu de devinettes. Il y règne une atmosphère qui fait appel aux autres sens, la vue, le toucher, l'odorat, mais néanmoins, l'importance des mots et des paroles est primordiale. 

En clair, La malédiction du gitan ravira les amateurs de roman noir américain aux ambiances saturées d'humour noir et de testostérone. Accrochez-vous pour un voyage chez les freaks, dont certains ont plus de coeur que la première jolie fille qui passe. 

Harry Crews. La malédiction du gitan. Folio, 1993 .273p.

Mercredi 24 juillet 2013 à 22:26

Océan mer – Alessandro Baricco


« Je le ferai. »
« Oui. »
« Oui. »
« Alors adieu. »
« ……………………….. »
« Monsieur… »
« Monsieur, excusez-moi… »
« Monsieur, je voulais vous dire, je sais que je ne vais pas bien, et quelquefois je n’arrive même pas à sortir d’ici, et même juste courir, pour moi c’est une chose trop… »
« Je voulais dire que la vie, je la veux, je ferai n’importe quoi pour l’avoir, toute la vie possible, même si je deviens folle, peu importe, je deviendrai folle tant pis mais la vie je ne veux pas la rater, je la veux vraiment, même si ça devait faire mal à en mourir c’est vivre que je veux. J’y arriverai, n’est-ce pas ? »
« N’est-ce pas que j’y arriverai ? »


http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/AlessandroBariccoOceanmer-copie-1.jpgPerchée sur une colline, à quelques pas de la plage, la pension Almayer surplombe l’océan. Ses pensionnaires ont tous une histoire. Plasson peint à l’eau de mer des toiles blanches, il fait le portrait de la mer. Bartleboom écrit des lettres à sa future femme, celle qu’il n’a pas encore rencontrée, celle qui ne sait pas encore qu’un homme écrit quotidiennement des lettres pour elle. Ann Devéria soigne son infidélité et ses passions par de longues promenades sur la plage. Il y a Elisewin, la fille d’un baron, elle a peur de tout et on dit qu’un jour, elle en mourra, d’être venue si près de la mer avec le père Pluche, le fidèle père Pluche qui écrit des prières. Et puis il y a un homme, hanté par un naufrage, qui est venu là on ne sait pourquoi, pas pour oublier, peut-être pour accomplir quelque chose. Autour de ces destins multiples, les propriétaires de la pension Almayer virevoltent. Ce sont tous des enfants. Les personnages vont mêler leur histoire, se découvrir, se raconter, et dans cette pension au bord de l’eau c’est la vie qui va se mélanger au bruit assourdissant de l’océan mer, et tous les emporter, d’une manière ou d’une autre.

L’écriture d’Alessandro Baricco ne peut laisser aucun lecteur indifférent. Elle peut agacer, elle peut énerver, mais elle peut également subjuguer par sa poésie et sa sensibilité. Il réussit à croiser les histoires, les destins, tout en tissant une histoire qui emporte le lecteur. Il faut préciser que toute cette histoire est extrêmement métaphorique, comme un long poème en prose. Il faut chercher le sens au-delà des images montrées par l’auteur. Le lien entre tous les personnages se découvre petit à petit, même s’ils ont l’air de s’être retrouvés là totalement par hasard, le hasard fait plutôt bien les choses, et la tournure que vont prendre les évènements se dessine petit à petit.

Parlons de la mer à présent. La mer qu’Alessandro Baricco réussit à sublimer par une écriture maîtrisée et admirable. Il décrit l’amour de la mer, les petits bonheurs de l’eau, les naufrages, la mer cruelle qui emporte et ne relâche jamais son souffle, sa respiration de vagues et d’écume. On entend à chaque page le bruit de la mer qui rythme le roman, qui crée le paysage, le décor. C’est magnifique, ça prend au ventre et ça ne vous lâche pas, jusqu’à la fin.

Lorsque les pièces du puzzle commencent à se mettre en place, on devine rapidement l’intrigue qui va occuper notre lecture. Le naufrage qui a eu lieu quelques années auparavant, la vengeance d’un homme, son malheur mis en cage en attendant de pouvoir en faire quelque chose. Et au-delà de l’intrigue, les autres histoires poursuivent leur cours, rassemblant de petits morceaux de l’histoire sans que l’on s’en rende compte, pour former au final un ensemble qui fait sens.

Il faut lire ce roman et plonger avec ces personnages étranges et un peu abîmés dans l’océan mer immense qui emporte tout avec lui, il faut se laisser surprendre par ces mots remarquables et cette fascinante maîtrise de l’écriture, et vivre un peu, le temps du roman, dans la pension Almayer.

Alessandro Baricco. Océan mer. Folio, 2008. 282p.

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