Mardi 7 janvier 2014 à 16:35

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Aller jouer aux trappeurs avec papa...
 

A travers la ramure des arbres, il aperçut quelques étoiles pâles, mais bien plus tard, après que le ciel se fut découvert. Il avait froid et il frissonnait, son coeur battait toujours, la peur s'était ancrée plus profond, s'était muée en une sensation de malédiction, il ne retrouverait jamais la route vers la sécurité, ne courrait jamais assez vite pour s'échapper. La forêt était horriblement bruyante, elle masquait même son propre pouls. Des branches se brisaient, chaque brindille, chaque feuille se mouvait dans la brise, des choses couraient en tous sens dans le sous bois, des craquements bien plus lourds aussi, un peu plus loin, sans qu'il sache vraiment s'il les avait entendus ou imaginés. L'air de la forêt était épais et lourd, il se fondait dans l'obscurité comme s'ils ne faisaient qu'un et se ruait sur lui de tous côtés.
J'ai ressenti cette peur toute ma vie, pensa-t-il. C'est ce que je suis." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/davidvannsukkwanisland.jpg Jim et son fils Roy décident de quitter la vie en société afin de s'installer dans une cabane en Alaska pendant un an. Au programme, pêche au saumon, chasse, ramassage des baies, construction d'abris à bois, de caches... Une vraie vie de trappeur s'annonce pour eux au pied des montagnes, au bord des lacs, dans le silence feutré des pas dans la neige. Roy est venu surtout pour faire plaisir à son père, mais il attend quand même beaucoup de cette vie complètement différente de ce qu'il connait. Sauf que son père ne va pas bien, Roy peut l'entendre chaque nuit, pleurer, sangloter... Et chaque matin la routine reprend, désorganisée, brouillonne, fébrile. Quelque chose ne va pas, il faudrait rentrer à la maison, retrouver Maman et Tracy, mais Roy sent qu'il doit rester ici, que quelque chose de plus grand que lui le retient. S'il part, c'est son père qu'il laisse en danger, mais pour les sauver tous les deux, il faudrait que quelqu'un passe dans les environs, ce qui se fait rare, surtout à l'approche de l'hiver. C'est leur vie, leur destin qui se joue en ces instants, le calme avant la tempête, le silence avant le drame. 

SI vous êtes en quête d'un roman distrayant, léger, beau et positif, passez votre chemin, Sukkwan Island n'est absolument pas fait pour vous. Sukkwan Island s'adresse à ceux qui aiment la littérature qui gratte, celle qui dérange, qui met mal à l'aise. David Vann réussit parfaitement à donner l'impression que l'immensité de la nature étouffe, que l'on assiste à un huis-clos au grand air. Dès les premières pages on attend le drame. On le guette au moindre faux-pas des personnages, dans une parole de trop, dans un sanglot trop fort. On s'y attend, à tout moment, on est prêt. 

Et puis quand le drame arrive on ne comprend pas. Rien ne l'annonçait, il nous saute au visage ne laisse que l'incompréhension et la violence du choc, de l'imprévisible. La seconde partie du roman paraît presque fade en comparaison, on suit le personnage restant, ce que sa vie devient, et même si force détails dérangeants viennent perturber la tranquillité d'esprit du lecteur, le choc était trop fort. On poursuit le roman dans une hébétude incompréhensible, on ressasse : Pourquoi ? Pourquoi comme ça ? Et c'est le talent de l'auteur, réussir à déstabiliser son lecteur par une situation qu'il n'attendait pas, si incompréhensible, si sobre qu'elle en devient violente, plus violente que l'action elle-même. 

C'est pour cela que ce roman est marquant. Au-delà de la relation père/fils, au-delà du malaise provoqué par l'instabilité mentale du père (avant ET après le drame, il faut bien le dire) c'est cette violence sobre qui dérange, qui pose question jusqu'à la fin, même une fois que le livre est fini et que l'on n'a toujours pas les réponses.
 

J'essaye de ne pas trop en dire, pour garder le suspense, pour laisser la surprise. Mais c'est un roman à lire si l'on a les tripes bien accrochées et c'est ce qui m'a plu, surtout quand on connait mes goûts en matière de littérature qui dérange.
  Lecteur sensible s'abstenir... 


David Vann. Sukkwan Island. Gallmeister, Totem, 2011. 200p. 


La première photo vient d'ici 

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Vendredi 8 novembre 2013 à 16:49

 Vingt-cinq ans de solitude - John Haines

" Dans  ces beaux étés de l'Alaska intérieur où tant de créatures s'ébattaient, pullulaient et prospéraient, il n'était pas difficile de dénicher un porc-épic. L'un d'eux surgissait parfois le soir devant la maison ou dans le jardin, poursuivant d'un pas traînant un mystérieux voyage à l'aveuglette. Souvent, les chiens laissés libres le débusquaient. Nous entendions des aboiements furieux en amont de la rivière et, tôt ou tard, l'un d'entre eux revenait à la maison la truffe criblée de piquants. Reprenant le chemin des bois, je trouvais ce paisible animal qui passait à l'offensive pour défendre son territoire. Il suffisait d'un bon coup sur son petit groin noir pour le tuer : le corps épais, hérissé de piquants, se détendait progressivement, et dans les yeux sombres, déjà ternes, une lueur s'éteignait." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/4169FCZAZ3LSY300.jpgJohn Haines a quitté les villes polluées et la foule dans les années 50. Direction, l'Alaska. Au fil des années, la cabane rudimentaire s'agrandit, s'ajoute à d'autres logements disséminés dans la forêt. John Haines vit seul, ou en couple, au rythme des saisons. L'hiver, rude, la température descendant sous la barre des -10, -20°C, la nature hiberne, les animaux ralentissent.  L'été, après la fonte des glaces, le soleil sèche petit à petit l'ambiance humide et infestée de moustiques, laissant l'auteur profiter de longues journées propices au travail de la terre, de la chasse. Il n'est pas seul, il en existe d'autres comme lui, des hommes qui ont choisi de vivre loin de l'étouffement de la civilisation, des hommes qui préfèrent la solitude, les grands espaces, l'immensité de la nature et l'aspect immuable des montagnes. Oh bien sûr ils ne disent pas non, ces hommes, à un petit verre pour se réchauffer dans une auberge, à se raconter, à la lumière de la lampe à pétrole, les vieilles histoires des temps anciens, les histoires d'hommes comme eux venus chasser l'élan, le porc-épic, le renard et le saumon sous le ciel immense de l'Alaska. 

Quel dépaysement que de quitter son cocon chaud et douillet afin de plonger dans ce roman du froid, de la neige. On s'emmitoufle dans une grosse couverture et on tourne chaque page dans l'impression de sentir la morsure du vent sur ses joues. John Haines a su créer une atmosphère particulière, qui m'a rappelée Pete Fromm et Indian Creek, bien que l'histoire soit ici moins linéaire. 

Il n'est pas question de suivre le fil du temps afin de dérouler des souvenirs. Les réminiscences sont ici thématiques, mêlées dans de courts chapitres où il est question de chasse, d'hommes perdus dans les montagnes, de la routine, des animaux croisés sur sa route... On quitte l'hiver pour passer à l'automne ou au printemps, évoluant entre les années 50 et 80, mais cela n'a aucune importance. Car dans les souvenirs de John Haines, le temps semble aboli, le monde évolue au rythme de la nature, et non plus à celui des hommes. 

Comme dans le roman de Garcia Marquez, auquel John Haines fait un clin d'oeil dans le titre, il faut marcher longtemps pour arriver dans ces maisons, pour tomber sur ces gens qui n'appartiennent à nulle part, que personne ne recherche car ils sont trop loin, bien trop loin de tout. Cette enclave de vie hors des règles strictes du défilement moderne du temps fait un bien fou, on a l'impression de lire en prenant son temps, comme si ce récit pouvait durer des heures, des siècles...
 

Un récit à apprécier, si l'on a envie d'évasion, de cette ambiance très blanche et silencieuse, perturbée par le halètement des chiens, et le crissement des pas dans la neige ou le chuintement d'une lampe à pétrole. Un récit à dévorer avant d'entrer totalement dans l'hiver, un morceau de vie sur lequel réfléchir, si l'envie d'une retraite loin du monde fait envie... 


John Haines. Vingt-cinq ans ans de solitude. Gallmeister, 2006. 240p. 

Mardi 17 septembre 2013 à 22:11

 Le tireur - Glendon Swarthout 

" Il pensa : Eh bien. Je n'irai pas au Orndorff, ni au Big Gold Bar, encore moins au Red Light ou dans une maison close. Adieu ma blonde nue.  Au revoir ma rousse. Bonsoir, ma mulâtresse. Je vais me terrer dans cette chambre et mourir comme un animal. Dans deux mois, peut-être trois, ou bien six semaines. Et une mort douloureuse, qui plus est. Ca fera sacrément plaisir à un tas de gens. Mais n'y pensons pas tout de suite. Je vais boire un coup et lire le journal. 
[...]
Il pensa : Je ne céderai pas. Je ne parlerai à personne de ma situation douloureuse. Je garderai ma fierté. Et mes revolvers chargés jusqu'à la dernière minute." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/LeTireurGlendonSwarthout.jpgJohn Bernard Books a eu le temps de se faire une petite réputation à travers les Etats-Unis. Celle du meilleur tireur de l'Ouest. Il a affronté des dizaines d'hommes venus tenter leur chance, et les a tous descendus. Il ne s'attendait vraiment pas à ce que la mort vienne le chercher autrement qu'au bout d'un revolver. Sauf que. Ce n'est pas d'une balle qu'il est condamné à mourir, mais d'un cancer de la prostate. D'une mort rapide mais douloureuse, le laissant misérable et incapable de se débrouiller tout seul, même pour utiliser le pot de chambre. Le médecin est formel, il n'a que quelques semaines devant lui. Alors que cette information devait rester secrète, tout le monde semble avoir été mis au courant dans la nuit, laissant la place aux charognards désireux de mettre le grappin sur les possessions de Books, son âme, son argent et même son corps. Certains aimeraient même pouvoir avoir une longueur d'avance sur le cancer et régler l'histoire d'une balle dans le dos du mourant. Mais John Bernard Books n'a pas dit son dernier mot, et ne compte pas quitter El Paso ainsi que cette terre misérable sans un dernier coup de maître, un acte ultime qui l'inscrirait à tout jamais dans la légende, et apprendrait une belle leçon à tous les fils de chien venus se repaître de sa funeste destinée. 

Autant le dire tout de suite, Le tireur est un bon sang de bon western, un roman court mais intense où le cliquetis des éperons rythme l'action. Grâce à une plume efficace, Glendon Swarthout plante rapidement le décor, El Paso, la frontière, la ville au tournant du XXème siècle, la modernisation mais également toujours ces vieux cow-boys dans les rues, prêts à en découdre avec la justice. Le personnage de Books est présenté succinctement mais au fil de l'histoire, ses souvenirs et réflexions jalonnent ses actions. On se retrouve face à un homme attachant, affaibli mais décidé à ne pas se laisser abattre facilement. 

Son histoire touche, fait presque oublier qu'il a été la meilleure gâchette de l'Ouest, que c'est un homme qui a tué, sans scrupule. Mrs Rogers elle aussi, d'abord réticente à accueillir chez elle celui qu'elle surnomme l'Assassin, va petit à petit se laisser attendrir la relation créée entre ces deux personnages est pour moi une belle réussite de ce roman. De plus, au moyen d'un ingénieux système, l'auteur présente un contexte historique assez complet. En effet, lorsqu'il apprend qu'il est condamné, Books décide que le journal qu'il a acheté ce jour-là sera son dernier, mais qu'il le lira entièrement. Des articles de journaux viennent ponctuer le récit, en apprenant plus au lecteur sur cette Amérique de 1901. 

Ce roman transporte, entraîne, fait rêver. On marche aux côtés de Books, sous le soleil, sur son cheval, on frémit lorsqu'il est attaqué en pleine nuit, on essaye de deviner le coup final, le dernier tour de passe passe, mais rien n'y fait, on est tout de même surpris du dénouement. Ce western, pourtant classique, possède de nombreuses qualités, tant au niveau de l'écriture que du divertissement proposé. C'est une bulle où le monde extérieur disparaît afin de laisser place à un mythe, et c'est excellent.

C'est grandiose, épique, un concentré de clichés savamment agencés afin de paraître naturels, une classique histoire de cow-boys déguisés en hommes simples, ou l'inverse. Mais cela va beaucoup plus loin, les réflexions de Books sur ses regrets, sur sa peur de la mort, sur la douleur, l'inconnu, le fait de se sentir dépassé par une époque, par son propre corps et par le plus petit merdeux se sentant capable de tenir un pistolet. C'est un roman sur les failles humaines, sur ce qu'il nous reste lorsque l'on a dû se séparer de sa dignité, lorsque l'on n'a plus à avoir honte de rien et que le seul sens qu'il reste à l'existence est de faire quelque chose d'insensé, une dernière fois. 

Glendon Swarthout. Le tireur. Gallmeister, Totem, 2012. 198p.

Ce qu'en ont pensé Morgouille et Jerome

Dimanche 30 juin 2013 à 21:56

 Comment tout a commencé - Pete Fromm 

" Je n'aimais pas parler d'Abilene dans son dos. Je n'aimais pas la sensation d'être en train de comploter un genre de traitement pour elle, alors que selon moi elle n'avait aucun problème, à part être coincée ici dans l'affaire en or qu'avait conclue Papa ; notre part du néant n'avait à peu près rien coûté à l'époque de la crise du pétrole, quand le prix de l'essence était monté en flèche au point que les planteurs de coton ne pouvaient plus se permettre de pomper leur eau à deux cents mètres sous le sol. C'était une autre des histoires préférées de Papa : il était venu racheter la terre pour une bouchée de pain, il s'était installé ici avec Maman qui était déjà enceinte d'Abilene."On venait de se marier, vous savez". Il avait fait sa pelote." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/0657CoverHOW.jpgChaque histoire commence toujours à un moment que l'on choisit pour être le début. Il y a eu la nuit à Abilene, et puis la nuit à Austin. De ces deux nuits, il reste Abilene et Austin, la soeur et le frère, preuves vivantes de la folle jeunesse de leurs parents. A vivre au milieu de nulle part on pourrait rapidement sombrer dans l'apathie la plus profonde s'il n'y avait pas ce petit quelque chose qui nous fait avancer, nous lever le matin. Pour Austin et sa soeur, c'est le base-ball. Des heures d'entraînement dans une ancienne base aérienne, des balles chipées par-ci par-là, un presque vrai terrain construit à la sueur de leur front. Ils sont des Fireballers. Des lanceurs, ultra rapides. Ils vivent dans un monde régi par le temps réglementaire des manches, les home-run et les balles courtes. Abilene avait bien essayé d'intégrer l'équipe du lycée, mais sans succès. Pour Austin, sa soeur est un monument digne d'admiration, elle est son phare, son unique repère dans un monde morne et son échappatoire face à des parents ringards qui n'ont plus rien qu'une vie derrière eux. Sauf qu'Abilene est un phare qui tangue, qui vacille dangereusement et peut s'écrouler à tout moment en emportant ceux qu'elle aime dans sa chute. Austin va devoir grandir, choisir comment aider sa soeur, prendre du recul sur la vie qu'il a menée jusque là, et apprendre à exister seul.

Dans un style totalement différent d
'Indian Creek, Pete Fromm nous plonge ici dans un drame familial puissant, où la santé mentale des personnages est constamment remise en question. Pas d'inquiétude à avoir si l'on n'est pas un fanatique déchaîné de base-ball. Comme dans l'Art du Jeu de Chad Harbach, le base-ball tient une place primordiale. Mais à la fin du roman, un lexique explique les règles de base ainsi que les termes spécifiques utilisés au base-ball. Et c'est très utile car on peut s'y référer lorsque l'on est perdu. Et bien que ce sport ne me passionne pas tant que ça, ça n'enlève rien au roman.

Parce que ce sont surtout les relations entre les personnages qui sont importantes. Un schéma familial pourtant simple, un couple et deux enfants, une fille aînée et un garçon. Or, l'auteur réussit à créer une ambiance de malaise chez le lecteur, tant les relations de cette famille sont houleuses et torturées. (Sans toutefois être aussi extrêmes que chez David Vann, tout de même). C'est comme si les deux adolescents étaient ligués contre leurs parents, leurs reprochaient constamment la vie qu'ils ont menée jusque là. Et cette vie, quelle est-elle ? Un quotidien simple dans un endroit dont ce couple avait rêvé. Mais rien n'est assez bien pour Austin et Abilene, rien que le base-ball. 

Au fur et à mesure du roman, raconté à la première personne par Austin, on perçoit un dilemme chez l'adolescent. Il perd pied. Doit-il rester aux côtés de sa soeur, quitte à la mettre en danger, ou bien doit-il s'allier avec ses parents, en prenant conscience de la maladie de sa soeur, mais finalement en la laissant un peu de côté. C'est ce choix difficile qui va mener une partie du roman, où l'on peut voir l'évolution de la maladie d'Abilene, de ses rechutes, de ses départs soudains et inexplicables pendant plusieurs semaines, puis les appels de différents hôpitaux... Il y a une tension très travaillée, un sens de l'attente chez Pete Fromm. Comme Austin, le lecteur est dans l'expectative. Abilene va-t-elle revenir ? Est-elle vraiment malade ? Autant de questions que l'on se pose avec le jeune homme. C'est un roman sur le passage à l'âge adulte, sur la nécessité de prendre du recul, de sortir de cette vision adolescente et manichéenne de la vie. C'est en tout cas très réussi, la partie psychologique des personnages restant pour moi le gros plus de ce roman. Avec des personnages aussi travaillés et creusés en profondeur, Pete Fromm peut écrire sur n'importe quel sujet, ce sera toujours aussi bon. 

Pete Fromm. Comment tout a commencé. Gallmeister, 2013. 337p.

Vendredi 8 mars 2013 à 8:17

 Impurs - David Vann 

" Quand Galen se réveilla, l'obscurité était tombée. La maison silencieuse. Un temps de paix. C'est ainsi qu'il rêvait le monde. Sans personne. 
Il dut secouer son bras pour y retrouver une sensation. Il tira la chasse et se brossa les dents. Puis il descendit l'escalier pieds nus, marchant aussi doucement que possible, essayant d'avancer sans pesanteur. Son corps en lévitation dans les airs , la gravité disparue. Ce monde, un rêve, la maison faite de souvenirs. Sa mère, enfant, parcourant le même escalier. 
Il sortit par le garde-manger, avança sous les énormes feuilles du figuier,sentit l'odeur des fruits, fit glisser son jean, son caleçon et son T-shirt au sol, resta nu. La lune presque pleine, et tandis qu'il contournait le hangar jusqu'au verger, il aperçut une série d'ossements. De longues rangées de troncs blancs et de branches que la lumière métamorphosait en os. Chaque branche creuse, bien trop grande, lumineuse. Les feuilles, des ombres trop dérisoires pour masquer quoi que ce soit. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/img026.jpgSous le soleil brûlant de l'été californien, Galen vit avec sa mère dans la vieille maison familiale. Il évolue dans un matriarcat total, oppressant. Sa grand-mère est en maison de retraite, luttant pour ne pas perdre entièrement ses souvenirs. Sa tante Helen et Jennifer, son aguicheuse de cousine, viennent quotidiennement réclamer l'argent caché de la grand-mère, et accabler la mère de Galen de vieilles rancoeurs familiales. Galen, coincé entre ces femmes névrosées, complexes, n'arrive pas réellement à trouver sa place. Il a vingt-trois ans, mais se comporte toujours comme un adolescent, ne va pas à l'université car sa mère lui a répété durant de nombreuses années qu'elle n'avait pas d'argent pour cela. Son monde se résume à cette vieille demeure, au verger, au hangar. Il se réfugie dans l'ésotérisme, la méditation et la quête de sens de son existence. Mais les tensions familiales sont trop énormes, ancrées depuis beaucoup trop longtemps pour ne pas éclater un jour. Et ce climat oppressant va monter, sous la chaleur, l'étouffement progressif jusqu'à l'éclatement, qui ne pourra se faire dans la paix. Une fois que Galen et sa cousine auront cristallisé l'ultime colère, tout sera possible, mais rien de bon ne pourra advenir. 

Âmes sensibles s'abstenir. David Vann change des ambiances habituelles. On quitte le froid, le Nord, pour se confronter au soleil brûlant, étouffant de l'été californien. Ce n'est pas beaucoup mieux pour la résolution des problèmes. La chaleur accablante pousse les personnages au pire et l'on sait dès le départ que l'issue du roman sera tragique. Galen est un personnage problématique. Malgré son âge, il manque cruellement de maturité, peine à prendre pleinement conscience des conséquences de ses actions, a un réel problème avec la nourriture, avec sa mère, avec les femmes en général, et donc à trouver sa place au sein d'une famille qui méprise les hommes, les considère à peine comme des êtres humains. 

David Vann perturbe son lecteur en empêchant tout jugement. Qui a tort ? Tout le monde, chaque personnage ayant été construit par les personnes avec qui il vit, la famille tout entière peut rejeter ses tares d'un membre à l'autre. Il n'y a pas de méchant, juste des personnes en souffrance qui projettent leurs névroses, leur colère sur les autres, incapable de réellement communiquer, oubliant de former une famille. Entre la mère de Galen, qui se voile la face, refuse de voir la nature réelle des gens avec qui elle vit, cherchant à positiver tout ce qui lui arrive afin de masquer une immense souffrance ; Helen, sa soeur, pleine de colère, couvant un sentiment d'injustice, persuadée que sa mère a toujours préféré sa soeur, souffrant d'un complexe d'infériorité la rendant extrêmement agressive ; Jennifer, une adolescente avec un problème sexuel, cherchant à provoquer son cousin en se collant à lui et lui promettant de s'offrir à lui, on peut comprendre que Galen ait du mal à trouver sa place.

C'est un climat malsain qui se met en place, entre inceste, violence verbale et psychologique, et cela ne peut pas laisser le lecteur indifférent. Le personnage de la grand-mère est peut-être le seul à être un peu doux, à ne pas totalement comprendre l'origine du conflit, ou se voilant la face. Ses propos concernant la maladie d'Alzheimer sont rudes, mais vrais, posent le doigt sur le problème vu par la personne atteinte, entre confusion et moments de lucidité. La fin du roman est inéluctable, elle monte pendant tout le récit, se construit sur ces colères, ces rancunes accumulées, ainsi que l'état psychologique instable de certains personnages. La fin laisse sans voix, on ne peut se résoudre à envisager des relations familiales aussi complexes, aussi étouffantes. Avec une écriture remarquable, David Vann plonge dans l'intime, dans l'Oedipe et nous offre un roman qui dérange et provoque obligatoirement des réactions très fortes chez son lecteur. 



David Vann. Impurs. Gallmeister, 2013. 279p. 

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