Dimanche 15 septembre 2013 à 18:04


Esprit d'hiver - Laura Kasischke 

" Eric a toujours prétendu que Tatty était enveloppée dans une couverture bleue, mais Holly savait que ce n'était pas le cas. Leur fille était enveloppée dans une couverture d'un gris sale, et Holly avait eu l'impression que le soleil essayait de la laver, de la blanchir, de la bénir. Le soleil essayait de faire rayonner le bébé. Le soleil désirait que Holly aime l'enfant, qu'elle la prenne en pitié, qu'elle la ramène chez elle. Comment le soleil aurait-il pu savoir qu'aucun effort n'était requis de lui ? " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/laurakasischkeespritsdhiver.jpgC'est le matin de Noël. Holly et Eric se sont réveillés tard, ayant un peu abusé du lait de poule, la veille. Eric est parti précipitamment chercher ses parents à l'aéroport, alors que la neige tombe doucement devant la fenêtre. Holly reste seule avec leur fille Tatiana, adoptée en Russie lorsqu'elle était petite, et qui est maintenant une magnifique adolescente. Tout s'est toujours bien passé entre Holly et sa fille, mais ce matin la jeune femme est étrangement distante. Alors que la neige se transforme en blizzard et que les invités décommandent les uns après les autres, le comportement de Tatiana devient de plus en plus inquiétant. Elle se change constamment, s'enferme dans sa chambre, ne répond pas quand on lui parle, accable sa mère de reproches... Holly ne sait pas comment gérer sa fille, ni cette situation inédite. Elles sont seules, Eric est bloqué dehors dans la neige, elles doivent passer la journée à attendre en se regardant de biais... Elle ressasse ses souvenirs, se remémore l'orphelinat, la Sibérie, et est obsédée par une pensée qui la hante depuis le matin, comme si quelque chose les avait suivis depuis la Russie... Il n'en faut pas plus pour que l'étau se resserre, petit à petit... 


Cela fait un moment que j'en suis persuadée, mais Laura Kasischke est bien une auteure extrêmement douée pour mettre en place des situations angoissantes, oppressantes. Avec son talent, elle crée un piège qui se referme sur ses personnages, inexorablement. Dans la même veine qu' En un monde parfait pour l'isolement, et que les Revenants pour le côté surnaturel, on plonge avec délice et frayeur dans Esprit d'hiver. 

Les personnages sont complexes, mais peu nombreux, ce qui permet de les approfondir. Holly est une mère peureuse, inquiète, qui a une chance inouïe (selon elle) d'avoir adopté Tatty. elle est donc sans cesse en train d'analyser les faits, se reproche énormément de choses et n'arrive pas à trouver de compromis dans sa vie personnelle entre ses envies et la réalité. Eric est un personnage que l'on côtoie peu. Il part au début de l'histoire, est présent à travers deux ou trois coups de téléphone ou bien invoqué dans les souvenirs d'Holly. A eux deux, ils forment un couple vieillissant banal, porteurs d'une belle histoire d'adoption à travers la Sibérie. 

Au vu de la fin du roman, le personnage de Tatiana est biaisé. On ne l'aperçoit que du point de vue d'Holly, dans une situation de stress intense, ce n'est donc pas à la vraie Tatiana que le lecteur a affaire, mais à celle vue à travers le prisme des angoisses d'Holly. Les Tatiana enfant et adolescente se superposent, s'inversent, se complètent. Ce qui frappe le lecteur, c'est l'étrangeté de la situation, comme un voile posé sur le visage de ces femmes, qui empêche de les voir correctement et les rend menaçantes. 

L'ambiance du roman est portée par le climat, la neige, l'isolement, le froid. La journée s'étire, se déroule lentement et Laura Kasischke dissèque les plus petits instants, afin d'entraîner le lecteur dans cette agonie de Noël. Son style précis, travaillé rend compte des angoisses et des psychoses de son personnage principal. Holly, obsédée par certains détails, ne cesse de les ressasser tout au long du roman. Avec une virtuosité incroyable, l'auteure plonge son lecteur dans l'oppression, jouant avec la frontière entre réalité et surnaturel. On est baladés, leurrés, surpris de cette narration qui prend son sens dans les dernières pages, donnant un éclairage totalement différent sur l'intégralité du roman. 

Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman, sur la manière dont est traitée l'adoption, notamment en Russie, mais aussi sur les relations mère/fille, ou bien sur les réactions aux chocs post-traumatiques, car avec des détails, Laura Kasischke aborde énormément de sujets. Mais le mieux, à mon sens, est de vous laisser découvrir ce roman, de vous laisser enfermer avec Holly et Tatiana dans une maison enneigée, et de vivre avec elles l'angoisse, la terreur, le tout orchestré par l'incroyable talent de Laura Kasischke. 

Laura Kasischke. Esprit d'hiver. Bourgois, 2013. 275p. 

Bloom a aussi beaucoup aimé ! 

Dimanche 30 septembre 2012 à 19:01



 A moi pour toujours - Laura Kasischke

" Un autre billet : Sherry, la Saint-Valentin est passée, je sais, mais je voulais que tu saches que je pense toujours à toi. Tu es si belle que mes pensées de toi font même fondre ce mois glacé...
J'appelai Sue chez elle pour lui lire la note.
"Sherry, dit-elle, tu as l'air tout excitée. 
- Je ne suis pas excitée du tout."
Elle me demanda si j'avais une idée de l'auteur. Robert Z. ? Un des gardiens ? Le doyen ? Un représentant en manuels scolaires ? Un des types de la sécurité ? Un des informaticiens ? Un étudiant ? " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/toujourslaurakasischkereagiriezsiL2.jpgSherry Seymour a quarante ans, un mari, un fils parti à l'université, et une vie rangée sans une once de réelle fantaisie. Lorsqu'elle trouve une note dans son casier le jour de la Saint Valentin, son coeur s'accélère tout à coup. D'autant plus que cette note indique : Sois à moi pour toujours. D'abord amusée de cette intention, puis intriguée par son auteur, Sherry ne pense à aucun instant qu'il puisse s'agir de quoi que ce soit de sérieux. Son mari en plaisante, sa meilleure amie est très heureuse pour elle, et l'admirateur secret fait plutôt l'objet de conversations bienveillantes que d'inquiétudes réelles. Mais lorsque les messages se multiplient, Sherry sent le malaise grandir en elle. Et si seulement son mari la soutenait, tout irait bien, mais celui-ci semble trouver des messages plutôt excitants, et son rôle devient de plus en plus trouble. Son fils Chad, tant aimé, si cher à ses yeux, semble devenir un étranger au fil des semaines, et Garrett, un ancien ami de Chad, est prêt à prendre la place laissée par ce dernier. Le malaise grandira jusqu'à l'angoisse, l'horreur de ce quotidien bouleversé, de ces vies changées à jamais par le mensonge, la trahison et une passion violente et malsaine. 

Autant j'avais adoré
Les Revenants ou Rêves de garçons, autant ce roman m'a un peu moins emmené dans son univers. Le personnage de Sherry est à un âge charnière. Son fils ayant quitté la maison, elle n'a plus ce rôle de mère à plein temps à jouer, mais elle prend également conscience qu'elle n'est plus la femme jeune et dynamique qu'elle avait été. Même en faisant des efforts, elle vieillit et le désir qu'éprouve son mari à la toucher s'amenuise petit à petit. J'ai trouvé que les passages sur son âge, ou même sur sa nostalgie en pensant à l'enfance de son fils étaient très présents. Voire même peut-être trop présents. Mais cela fait partie du personnage, cette obsession à propos de Chad, cette impression de le perdre constamment et le regret des années où elle était tout pour lui. L'intrigue en elle-même est prenante. On se demande de qui viennent ces mots doux, et plusieurs fois l'auteur nous envoie dans la mauvaise direction. Ainsi le lecteur peut vraiment avoir le point de vue de l'héroïne, sentir son malaise au fil des pages ainsi que son incertitude sur l'admirateur secret en question. La relation entre Sherry et son mari est digne des romans de Laura Kasischke. Une relation plate au début du roman, qui peu à peu devient malsaine, des fantasmes qui mettent Sherry mal à l'aise, mais qui semblent un jeu pour son mari. Au fur et à mesure, c'est le couple qui se fane, qui s'étiole à force de vouloir forcer le désir, surtout quand cela implique d'entretenir une liaison, ou bien de mentir à l'autre. Je pense que si je n'avais pas eu une autre lecture en cours, j'aurais pu rentrer plus facilement dans ce roman, me laisser porter par l'histoire. Mais, comme dans En un monde parfait, il se dégage de ce livre une impression de lenteur. Cela est sûrement voulu, pour laisser au lecteur la possibilité de voir l'évolution sournoise de la situation, de sentir les heures qui s'étirent pour Sherry, l'angoisse de certains moment qui durent. A côté de cela, les moments où il se passe quelque chose sont très rapides, comme précipités. Même si cela ne m'a pas touché autant que je l'aurais voulu, c'est une des grandes forces de Laura Kasischke. 

Laura Kasischke. A moi pour toujours. Le Livre de poche, 2008. 377p.


Mercredi 7 mars 2012 à 21:26

 
 En un monde parfait - Laura Kasischke 

" Certains soutenaient que la chaleur était la cause de la grippe de Phoenix - appellation que les spécialistes avaient abandonnée pour adopter celle de zoonose hémorragique, car il ne s'agissait pas, selon eux, d'une grippe, mais d'une souche, résistante aux vaccins et aux antibiotiques, de Yersinia Pestis.
Grippe de Phoenix était, toujours selon les spécialistes, une dénomination non seulement erronée, mais aussi très néfaste. Les personnes chez qui elle était diagnostiquée se voyaient ostraciser. On les isolait dans un recoin des urgences, on leur refusait un lit dans les petits hôpitaux municipaux, on les chassait des résidences, les excluait des institutions de toute nature. L'espoir était que ce nom scientifique contribuât à atténuer la peur du public." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/couvlaurakasischkeunmondeparfait-copie-1.jpgJiselle est une femme qui a atteint la trentaine en étant toujours célibataire. Hôtesse de l'air, elle a passé une bonne partie de sa vie à voyager  d'un bout à l'autre de la planète sans prendre le temps de fonder un foyer, une famille. Lorsque le commandant Dorn pose les yeux sur elle, elle n'y croit pas. C'est l'homme le plus beau et le plus convoité qu'elle ait eu l'occasion de rencontrer. Sa demande en mariage vient contribuer à cette ambiance surréaliste dans laquelle Jiselle vit. Et un peu de bonheur ne fait pas de mal, par les temps qui courent. Car les Etats-Unis connaissent une crise sans précédent. Le pays est ravagé par ce que les gens appellent la "Grippe de Phoenix", une mystérieuse maladie foudroyante qui décime petit à petit la population. Un climat de danger est donc palpable. A l'étranger, les pays refusent d'ouvrir leurs frontières, ostracisent les américains, sont décidés à montrer qu'ils ne se sacrifieront pas pour le confort de ceux qui se sont longtemps crus les maîtres du monde. Après le mariage, Jiselle décide de rester à la maison pour s'occuper des trois enfants de Mark : Sara, Camilla et Sam. Ils ont perdu leur mère lorsqu'ils étaient enfants, et ont particulièrement du mal à accepter cette nouvelle belle-mère. La vie de Jiselle va peu à peu se muer de conte de fées en cauchemar éveillé. 

Je crois que j'entame un cycle Laura Kasischke, et ce n'est pas pour me déplaire à vrai dire. Le style de cette auteur m'enchante, chacun de ses livres faisant remonter à la surface la noirceur de la nature humaine. Le surnaturel est ici inséré à l'aide de cette grippe étrange qui ravage le pays et tue presque une personne sur trois. Il y a donc un sentiment d'urgence, presque de fin du monde. Lorsque la nourriture vient à se raréfier, j'ai eu l'impression de retrouver Cormac McCarthy et
La Route. Il y a l'idée que le temps s'arrête, qu'il n'a plus d'importance car seul compte l'instant présent, le jour présent. Demain peut ne pas arriver. Encore une fois, Laura Kasischke nous offre les bases d'un roman assez peu prometteur, la célibataire classique qui vit sa bluette avec un commandant de bord et des enfants infects. Mais elle va plus loin dans la psychologie en intégrant cette situation somme toute banale à un climat de chaos et en repoussant les limites de ses personnages. En les mettant dans une situation presque désespérée, elle fait ressortir en eux leurs bons et mauvais côtés, elle cristallise leurs émotions et laisse planer cette angoisse qui s'insinue par tous les pores de leur peau. Néanmoins, je n'ai pas retrouvé dans ce roman l'oppression qui peut ronger le lecteur en lisant Rêves de garçons. On est dans quelque chose de moins insidieux, de plus calme peut-être. On ne s'attend pas à ce que quelque chose d'atroce surprenne les personnages au milieu de la nuit. Ici il y a plus le lent défilement des heures, et de l'absence de ceux que l'on aime. Malgré tout, j'ai passé un bon moment en lisant En un monde parfait, même si je n'ai pas été emmenée ailleurs comme avec les autres romans de Laura Kasischke. 

Laura Kasischke. En  un monde parfait. Le Livre de poche, 2011. 346p.

Dimanche 4 mars 2012 à 12:33

 Rêves de garçons - Laura Kasischke

" Je distinguais parfaitement le conducteur. Il était brun, portait une chemise à manches courtes en tissu écossais. Il avait les cheveux longs et hirsutes. Son copain à la casquette orange se penchait par-dessus son épaule pour mieux voir.
"Ne leur fais pas ce plaisir, me dit Desiree. Ils nous matent depuis qu'ils sont arrivés.
- Des craignos" ajouta Kristi depuis l'arrière. 
Elle employait de mot régulièrement depuis deux jours - un terme que l'on n'utilisait jamais à East Grand Rapids mais qui, d'après elle, était synonyme de "nase" ou de "ringard". Elle racontait que le lycée de Crystal River grouillait de craignos avec des chaînes autour de la taille, des boucles de ceinture en forme de feuille de cannabis, qu'ils étaient nuls en classe et déjeunaient en bande à la cafétéria. 
"Des hardos", rectifia Desiree. 
J'entendais la musique diffusée par leur autoradio. Des vagissements musclés de guitares électriques accompagnaient un chanteur à la voix de fausset. Ce n'étaient pas de vrais hardos. Juste des bouseux. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782253123644.jpgKristy, Desiree et Kristi ont décidé de sécher l'activité "abdominaux" de leur camp d'été de cheerleaders. Elles ont pris la voiture de Kristy, une Mustang  décapotable rouge, voyante et insolente comme ses passagères, afin d'aller nager au Lac des Amants. Elles ne pensent pas à mal, elles sont jeunes dans une décennie finissante, celle des 70's, elles sont insouciantes et ont le monde à leurs pieds. A la station-service, pendant que le soleil lèche leurs peaux parfaites, elles croisent le regard de deux garçons dans un break orange. Et Kristy leur sourit. Mauvaise idée. Parce que cela va marquer un basculement dans leur existence. Parce que ce break va les suivre pendant quelques kilomètres, que les jeunes filles vont s'amuser à aguicher ces deux garçons qui ne se doutent pas de la tournure des évènements. Après les avoir semés, le retour au camp va exacerber une tension entre les filles. On sent que quelque chose d'atroce va se produire, on ne sait juste pas quand, comment, pourquoi. Et petit à petit, page après page, la tension va monter, l'oppression va gagner nos petites filles modèles, la perfection de ce camp de vacances, avec ses maîtres nageurs aux corps parfaits, avec ce soleil toujours plus haut dans le ciel, va se fissurer. On va basculer dans une horreur sourde qui guette les personnages à chaque coin de bois, dans l'attente toujours qu'il se passe quelque chose. Quelque chose qui va finir par arriver. 

Il me semble que je vous avais déjà fait par de mon admiration pour l'écriture de Laura Kasischke avec
Les Revenants, il y a quelques mois. Ici également, j'ai été complètement conquise par son style, l'atmosphère qu'elle insère dans ce roman. Le cadre paraît encore une fois un peu léger, on pourrait se croire dans un de ces romans à l'eau de rose, voire un peu à suspense. Des cheerleaders en vacances dans les bois, qui croisent les mauvais garçons au mauvais moment. Mais la force de Laura Kasischke est de faire que cette histoire porte bien plus de sens que l'on ne s'en douterait au départ. Grâce à la narration à la première personne et au point de vue de Kristy, on en découvre plus sur cette jeunesse dorée américaine, sur ces filles qui se pensent immortelles et uniques, avec la vie entière devant eux. A travers leurs expériences, et surtout celle qu'elles vont faire cet été là, on se rend compte que derrière leurs sourires se cache une froideur, une insensibilité pour l'humain. Et c'est ce qui va conduire à l'horreur. Point de compassion ici, les plus faibles sont laissés sur le bord de la route. Comme dans les Revenants, l'auteur insère une part de surnaturel à son oeuvre. Sans jamais tomber dans le fantastique, elle se sert de nos croyances populaires, de nos superstitions et de nos peurs afin de les intégrer au réel, et leur donner ainsi plus de force. Ces jeunes filles vont avoir l'impression d'être suivies par ces garçons, d'être traquées, de les voir derrière les vitres de leurs bungalows. Ont-elles raison, où se font-elles des idées ? Et leurs pressentiment que quelque chose d'atroce va se produire, qu'en est-il ? L'une de ces filles possède-t-elle réellement une sorte de sixième sens, ou devient-elle juste complètement parano ? Par petites touches, Laura Kasischke nous distille un malaise, un climat oppressant, qui vire presque à l'angoisse. Le destin de ses personnages est pris dans un étau, et elle tourne, elle tourne jusqu'à ce que l'on se demande s'ils ne finiront pas tous écrasés, avec leurs rêves, leurs secrets, leurs regrets et leurs craintes. Le dernier chapitre est déroutant, tout en s'inscrivant bien dans l'écriture et l'atmosphère de l'auteur. Ca laisse le lecteur haletant et presque épuisé. Mais c'est un vrai bonheur.  Si vous tombez sur des ouvrages de Laura Kasischke, n'hésitez même pas, faîtes une plongée dans un enfer plausible et presque plaisant. 

Laura Kasischke. Rêves de garçons. Le Livre de Poche, 2009, 250p.



Jeudi 17 novembre 2011 à 21:02

 Les revenants - Laura Kasischke 

" Mais Craig n'avait pas de mots pour ce qui avait suivi. Après, des mains s'étaient portées sur lui. Un coup dans le ventre. Sa tête, ses oreilles résonnaient. Et de l'eau. Etait-on en train de le baptiser ? Une aiguille dans le bras. Un homme en uniforme bleu hurlant en direction de lumières qui clignotaient. Quelqu'un lui donna un violent coup de pied dans le derrière qui le fit trébucher. Et pendant tout ce temps, il cherchait à s'informer au sujet de Nicole, mais ses paroles étaient si embrouillées qu'il savait que nul ne pouvait le comprendre. Quelqu'un voulut savoir s'il connaissait son propre nom et l'endroit où il se trouvait, mais quand il tenta de composer dans sa bouche la forme de son nom à elle, quelqu'un lui dit d'un ton apaisant :
'Vous ne devriez pas penser à cela maintenant. Il faut vous reposer. Nicole est morte.""

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/69739134.jpgCraig revient à l'université après l'été. Il a eu le temps de réfléchir à la mort de Nicole, sa petite amie, tuée dans un accident de voiture alors qu'il était le chauffeur. Il revient tout en sachant que personne n'a oublié, que les camarades de la sororité de Nicole ne pardonneront pas cela, qu'elles feront tout pour le détruire, pour lui faire payer. Shelly, la quarantaine et travaillant au sein de l'université, repense beaucoup à cet accident de voiture, parce qu'elle a été la première sur les lieux de l'accident, parce qu'elle ne comprend pas trop ce qu'il s'est passé, pourquoi les journaux ont affirmé qu'elle n'avait pas donné assez de renseignements aux pompiers, et qu'à cause de cela Nicole n'avait pu être sauvée. Mira Polson, professeur spécialisée dans la superstition et le folklore autour de la mort, s'apprête à donner une série de cours sur ce sujet, quand elle est sollicitée par le meilleur ami de Craig, Perry, qui lui affirme qu'il a besoin d'elle, parce qu'il se passe des choses étranges sur le campus. Les garçons qui ont connu Nicole ont l'impression de la voir partout, qu'elle les appelle, qu'elle leur envoie des cartes postales, certains ont même la certitude d'avoir couché avec elle, après l'accident. Sceptique au départ, elle décide d'aider le jeune homme quand elle se rend compte de l'ampleur du phénomène. Il semblerait bien que tout le monde soit hanté par Nicole. Et étrangement, la jeune fille qui appartenait à la même sororité, et qui a disparu le soir de l'accident, personne n'en parle...

Le résumé peut faire un peu cliché, un peu "blockbuster" à l'américaine. Et pourtant il n'en est rien. C'est un roman qui s'attache à montrer la psychologie des personnages, ainsi qu'un état des choses à un instant donné dans les campus américains. Cette histoire d'accident n'est là finalement que pour servir de déclencheur, pour catalyser l'action. Et au fur et à mesure que le roman avance, on a la gorge qui se noue. Les personnages principaux vont petit à petit se rendre compte que la manipulation dont ils sont l'objet. Et personne ne sera épargné. L'auteur décrit les relations codées qui lient enseignants et élèves, et les conséquences qui en découlent, si l'on outrepasse ces frontières. Elle s'arrête également sur la pression à laquelle ces mêmes enseignants et élèves sont soumis. Et au centre de l'histoire, elle fait une critique virulente des sororités, ces sortes de petites sociétés secrètes aux noms grecs qui font fureur depuis des décennies sur les campus outre-Atlantique. On y découvre ce à quoi sont prêtes les filles pour y rentrer, ce qu'implique le fait de faire partie d'une sororité, les engagements personnels, des choses qui dépassent souvent les ambitions modestes de ces jeunes filles qui veulent juste avoir le sentiment d'appartenir à un groupe. C'est à la limite de la secte. Et c'est là que Laura Kasischke est brillante. Elle arrive à brosser un tableau juste et noir de ces universités, où tout joue sur l'apparence et où l'on cherchera toujours à enfoncer plus bas ses adversaires, ses concurrents. Sur un autre aspect, j'ai adoré son roman pour l'aspect psychologique et sociologique à propos du rapport entre la mort et les adolescents, ainsi que le pouvoir de la superstition à un âge où les jeunes sont le plus sensibles. 

C'est un huis clos qui fait froid dans le dos, mais que l'on ne peut pas lâcher une fois qu'on l'a dans les mains. 


Laura Kasischke. Les Revenants. Christian Bourgois, 2011. 584p.

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