Dimanche 8 mars 2015 à 22:35

/images/22762465495f51a012f0z-copie-2.jpg "- On a beaucoup perdu en abandonnant le polythéisme. Les dieux de la Nature faisaient de très bons juges. Et puis prier un dieu pour chaque occassion de la vie quotidienne, chaque humble préoccupation - une bonne moisson, la naissance d'un héritier, la santé pour sa tribu -, était plus intelligent et utile que l'adulation d'un seul démiurge héritier de la Vérité. Car qui croit la détenir apprécie de l'imposer.
- Le monothéisme ou l'invention de l'intolérance.
- Et puis les dieux de l'Olympe avaient le bon goût d'avoir autant de défauts que de qualités et donc d'être proches des simples mortels...."

/images/sylvainlarchangeduchaos.gifLes caves d'un chantier abandonné, un sol de terre battue, une disposition soignée, méticuleuse, un corps. Allongé, les yeux fermés, comme un gisant, la langue coupée, le bras brûlé, puis soigné. A quoi ça rime ? Qui abîme pour réparer ensuite ? Qui se joue de la police, de l'équipe Carat ? Bastien Carat est déjà suffisamment sur les dents, un de ses lieutenants a été mis au vert et il doit accueillir la jeune Franka Kehlmann à sa place. Une fille qui arrive de la Finance, qui n'a jamais mis les pieds sur une scène de crime violent  et qui en plus traîne dans son sillage un jeune frère artiste à la personnalité fantasque et imprévisible. Les frictions ne manquent pas, et le tueur ne se calme pas. Un cadavre en entraîne un autre, toujours avec les mêmes rituels : Une lettre de menaces au style biblique, la langue tranchée, la blessure infligée et parfois soignée. Le tueur se moque, s'amuse, laisse des indices, anticipe les mouvements de la police et ne semble jamais s'arrêter...

Premier roman de Dominique Sylvain dans mes lectures, je découvre avec un plaisir non dissimulé l'équipe du commandant Bastien Carat. Entre les personnalités des uns, le caractère ou le manque de motivation des autres, l'auteur met en scène des personnages très humains, très nuancés. Pas de héros, chacun a ses failles, sa vie, ses envies, ses désirs. Et dans les coulisses de l'enquête, les jeux des rapports de force entre avocats, juges et membres des forces de l'ordre sont un petit théâtre passionnant. 

Le tour de force de l'auteur, c'est de réussir à alimenter son récit d'anecdotes historiques sans donner l'impression à son lecteur d'assister à une conférence. Tout est subtil, imbriqué dans l'enquête, et l'on se retrouve à causer ordalie, torture moyen-âgeuse, punition divine et étude de la Bible sans avoir quitté les locaux de la police. A travers les vies des différents personnages, notamment ceux évoluant en dehors de l'équipe de police, on porte un regard différent sur ces meurtres, on peut voir la beauté dans les yeux du frère de Franka, on peut sentir la délicatesse à travers la femme de Bastien Carat ... Ces touches viennent étoffer le récit et lui donner un rythme. 

Et puis le style de Dominique Sylvain est incroyable. La langue est travaillée, le vocabulaire précis et recherché, les répliques assassines, c'est un très beau texte littéraire au service d'une histoire aux rebondissements inattendus. J'aurai un immense plaisir à découvrir les autres romans policiers de cette auteur dont on m'avait beaucoup parlé mais que je n'avais pas encore pris le temps de découvrir ! 


Dominique Sylvain.
 L'Archange du Chaos. Viviane Hamy, 2015. 330 p. 

Dimanche 28 décembre 2014 à 18:31

 
/images/22762465495f51a012f0z-copie-1.jpgLorsque, plusieurs années auparavant, on m'a offert ce recueil de nouvelles, je n'avais même pas vraiment pris le temps de voir ce dont il retournait exactement. Je crois que je m'attendais à un recueil de textes écrits par Elizabeth George, ce qui n'est absolument pas le cas. Dans Les reines du crime, la célèbre romancière présente 26 nouvelles écrites par des auteures phares de la littérature policière. Présentées chronologiquement, ces nouvelles permettent de dresser un panorama de la littérature policière écrite par des femmes depuis le début du XXème siècle. 

Toutes ces nouvelles ne m'ont pas semblé égales, certaines ont été un vrai régal, d'autres m'ont laissée plus indifférente. Mais avant de faire un petit point sur celles qui m'ont marquée, je vous fais la liste de ces 26 auteures, afin que vous ayez un panorama de la diversité des styles présentés  dans ce recueil. 
Susan Glaspell, Dorothy L Sayers, Ngaio Marsh, Shirley Jackson, Charlotte Armstrong, Dorothy Salisbury Davis, Margery Allingham, Nedra Tyre, Christianna Brand, Nadine Gordimer, Ruth Rendell, Joyce Harrington, Marcia Muller, Antonia Fraser, Sara Paretsky, Nancy Pickard, Kristine Kathryn Rusch, Sharyn McCrumb, Barbara Paul, Carolyn Wheat, Wendy Hornsby, Judith Ann Jance, Lia Matera, Gillian Linscott, Joyce Carol Oates, Minette Walters. 

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Avant même de plonger dans ces nouvelles, l'introduction d'Elizabeth George présente un intérêt considérable lorsque, comme moi, on découvre la littérature policière. Fervente partisane de la littérature de genre, Elizabeth George redonne ses lettres de noblesse au roman policier, seul genre selon elle dans lequel la nature humaine peut s'exprimer sur une large palette. 

"Le crime, c'est l'humanité flirtant avec la destruction, l'humanité in extremis". 

Dans les nouvelles qui ont retenu mon attention, il y a tout d'abord L'Homme qui savait comment faire, de Dorothy L Sayers. On suit un homme qu'une rencontre va obséder et plonger aux limites de la paranoïa. La montée en tension est assez brillante, et la chute extrêmement ironique. Baignant dans une atmosphère début de siècle qui m'a évidemment plu, j'ai apprécié la manière dont l'auteur se moque du lecteur et de son personnage principal. 

Les estivants, de Shirley Jackson, possède une atmosphère beaucoup plus angoissante. Un couple de retraités décide de rester plus longtemps que prévu dans leur maison de vacances. Malheureusement, personne ne semble ravi à l'idée de les voir rester, et leur paisible retraite va rapidement tourner au cauchemar. Bien que cette nouvelle soit courte, elle concentre des éléments qui tendent à mettre le lecteur mal à l'aise. 

Dans C'est le pourpre l'important " Dorothy Salisbury Davis ne décrit pas exactement un crime, ou un type d'histoire habituellement raconté dans les romans policiers. Lors de l'incendie d'un musée, une femme s'enfuit avec un des tableaux, d'abord dans l'idée de le protéger des flammes. Lorsqu'elle décide de le restituer, les choses se corsent. Cette nouvelle est presque machiavélique dans la manière dont elle transforme une femme a priori honnête en criminelle. 

Une prédatrice est une nouvelle particulièrement réussie. Sharyn McCrumb dupe son lecteur avec un titre et une introduction qui laissent présager un dénouement totalement différent. Elle explore la manière dont le grand public peut se fourvoyer et condamner quelqu'un plus en fonction de son passé que de ses actions présentes. Le prédateur n'est peut-être pas celui que l'on croit, et quelqu'un prêt à tout est plus dangereux que quelqu'un qui a tout perdu. 

Jack, si rapide est une nouvelle de Barbara Paul reprenant le thème de l'histoire de Jack L'Eventreur. On y lit le journal intime d'une femme de pasteur de Whitechapel, quartier où sévit le meurtrier toujours inconnu. Plus par son histoire que par son écriture, cette nouvelle m'a séduite. Les meurtres de Jack l'Eventreur ainsi que le mythe qui a accompagné ses actes m'a toujours intéressée. Barbara Paul donne une intéressante version, quoique fantaisiste. Le point important de cette nouvelle est son approche féministe, une première dans le genre. 

Bien qu'elle ne soit pas une auteur de roman policier exclusivement, Joyce Carol Oates a sa place dans ce recueil. Sa nouvelle, Homicide involontaire, explore la psyché torturée d'un adolescent accusé du meurtre de sa mère. Je crois que décidément, je suis une inconditionnelle de cette auteure. Je n'ai pas lu énormément de ses romans, mais chaque lecture a été un véritable plaisir, dans lequel j'ai pu apprécier un style travaillé, une histoire bien ficelée. Homicide involontaire ne fait pas exception, tant les personnages décrit ont de l'épaisseur et agissent de manière terriblement humaine. 

Je pourrais parler encore un peu d'autres nouvelles de ce recueil, mais je préfère vous laisser l'occasion de les découvrir par vous même, si par hasard il vous tombait entre les mains. Beau panorama de la littérature policière féminine, ces 26 nouvelles sont à picorer, à piocher au gré de vos envies, ou à dévorer d'une traite si cela vous sied. 

Elizabeth George présente, Les reines du crime. Pocket, 2007. 751p. 

 
 
 

Lundi 3 novembre 2014 à 15:42

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" Il poursuit sa descente, plus bas, encore plus bas, une volée de marches, une autre, tandis que le cliquetis lent de sa démarche claudiquante ricoche contre les murs et les plafonds. Une autre grille s'ouvre en couinant, les gongs claquent derrière lui, et il se retrouve enfin dans le sous-sol baigné d'un vert plus sombre. Ici l'atmosphère est chargée des lourds relents de l'aldéhyde formique.
L'odeur d'une salle d'autopsie est bizarre. Odeur de mort et d'assa foetida. De formol et de peur. Qui la sent une fois ne l'oublie jamais. Cette odeur - qui représente presque quarante années de sa vie - fait tellement partie de Konig qu'il ne la remarque même plus. Elle imbibe ses vêtements, ses cheveux, sa peau. Sa voiture et les placards de sa maison en sont imprégnés. Du vivant de sa femme, elle lui interdisait de s'approcher avant de passer sous la douche." 

/images/liebermannecropolis.gif Paul Konig est un médecin légiste proche de la retraite dirigeant l'Institut Médico-légal de la ville de New York. Et dans le New York des années 70, le travail ne manque pas à la morgue. Chaque jours défilent des dizaines de cadavres, victimes d'accidents, d'homicides, de suicides ... Le but de Paul Konig est de savoir ce qui leur est arrivé, de faire parler leurs corps et leurs blessures. Travaillant en étroite collaboration avec les forces de police, Konig est arrivé à un stade de sa vie où la fatigue prend le dessus sur le reste. Son service est rongé par la corruption, des histoires de vols de cadavres ternissent l'image de son équipe et sa fille Lolly a disparu depuis quelques mois. Au milieu de cette débâcle, le docteur Konig se noie dans le travail, s'oublie, et se consacre entièrement au sort de ces hommes et femmes qui atterrissent sur les tables de la morgue. 

Nécropolis fait, depuis de nombreuses années, partie des classiques de la littérature policière. Plus roman noir que véritable thriller, ce roman nous entraîne dans les dédales de la morgue de New York, à la suite d'un personnage charismatique, mais également terriblement humain. Impossible de détester Paul Konig. Certes, ses colères sont monumentales, son ironie mordante et son air désabusé parfois agaçant. Mais au-delà de la façade professionnelle, des connaissances impressionnantes, se cache un homme désemparé, au bord du gouffre. Obsédé par la disparition de sa fille, Paul Konig se laisse aspirer par le désespoir et l'angoisse. Son caractère irascible est un exutoire à son drame personnel et cela le rend assez attachant. 

Herbert Lieberman possède un style vraiment particulier, cru, rude, sans vraiment de place pour le pathos ou le sentimentalisme bas de gamme. Quand on parle de morts, il faut être factuel, vaguement ironique, ne pas se laisser attendrir sous peine d'y laisser un peu de soi-même. Les officiers de police enchaînent les réflexions douteuses, les corps mutilés sont dépossédés de leur identité afin de devenir des outils de travail. Dans un sens, cela fait du bien, pas le temps ainsi de s'attacher à ces victimes toujours plus nombreuses. L'émotion est créée par le personnage principal, sa quête désespérée pour retrouver sa fille, ses errances dans la ville. 

Pas d'enquête unique dans ce roman, mais plusieurs morceaux d'enquêtes qui se superposent. Il faut garder à l'esprit que le lecteur ne suit pas les forces de police, mais bien le travail du médecin légiste. Les corps arrivent, sont autopsiés, on en tire quelques conclusions, puis c'est à la police de faire son travail. Néanmoins, certaines histoires sont plus détaillées que d'autres, afin d'illustrer brillamment le travail des enquêteurs de police en collaboration avec les légistes. Il faut d'ailleurs rappeler que ce personnage est l'un des premiers personnages de médecins légistes présents dans la littérature policière, avant l'arrivée de romanciers comme Patricia Cornwell. Nécropolis est donc un roman qui plaira aux amateurs de sensations fortes, les descriptions pouvant parfois être incompatibles avec un estomac sensible, et qui saura également séduire les fans de romans noirs. 

Herbert Lieberman. Nécropolis. Points, 1999. 505p. 

Dimanche 4 mai 2014 à 17:54

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" Fin secoua la tête et porta de nouveau son attention sur la porte. Il posa ses pieds de part et d'autre, sur le fuselage, et tira de toutes ses forces. Soudain, il y eut un bruit de métal que l'on déchire, et la porte céda. Fin tomba en arrière, sur l'aile. Pour la première fois en dix-sept ans, la lumière pénétra dans la cockpit. Fin se mit à genoux et agrippa l'embrasure pour se hisser et regarder à l'intérieur. Derrière lui, il entendit Whistler qui grimpait sur l'aile, mais il ne se retourna pas. Le spectacle qu'il découvrit était choquant et son odorat fut assailli par une puanteur qui rappelait le poisson pourri."

/images/Couv3/9782330026950.jpgFin s'est définitivement installé sur l'île de Lewis. Après ses aventures dans L'île des chasseurs d'oiseaux et l'Homme de Lewis, il compte mettre de l'ordre dans sa vie en prenant un boulot lié à la sécurité d'un domaine, afin  de lutter contre le braconnage. C'est ainsi qu'il va reprendre contact avec Whistler, un ami de longue date, rencontré au collège. A cette époque, Whistler faisait partie d'un groupe très en vogue, et Fin faisait le roadie pour le groupe. Le groupe existait toujours, bien que la disparition du leader, Roddy, ait eu une incidence sur sa popularité. Whistler n'a jamais rejoint une vie tranquille. Après avoir quitté le groupe il est resté sur Lewis, à braconner à droite à gauche, à vivre sans travailler et étancher le chagrin d'avoir perdu sa femme et de voir sa fille le détester. Alors les retrouvailles avec Fin pourraient amener leur lot de bons souvenirs. Sauf que rien ne se passera comme ça. Rien ne sera pareil après avoir découvert l'avion. Un avion au fond d'un loch, ça arrive. Un cadavre à l'intérieur, ça arrive. Mais quand l'avion est celui de Roddy, et le cadavre, celui de Roddy, là ça remet beaucoup de choses en question. 

Troisième et dernier tome de la trilogie écossaise de Peter May, et toujours le même plaisir à retrouver Fin et son don pour se fourrer dans des situations compliquées. Comme dans ses polars précédents, l'auteur a décidé de laisser une part plus importante à l'aspect culturel et à l'histoire du personnage principal plutôt qu'à l'intrigue policière. On passe toujours autant de temps dans la nature, à se balader près des lochs, dans les montagnes peu clémentes de l'île de Lewis. 

Côté histoire, c'est un nouveau pan de la fin de Fin McLeod que l'on découvre. Son adolescence, les années fac, l'époque de l'insouciance, des conneries, des histoires de filles et de musique. Mais aussi, plus ancrée, plus grave, l'importance de l'histoire familiale, de la dette que les gens peuvent contracter les uns envers les autres, de la responsabilité des vies. Peter May nous balade toujours entre plusieurs époques, plusieurs temporalités, mais c'est maîtrisé et l'on n'est jamais perdu. Et puis l'intrigue principale se mêle à d'autres histoires, à de la vengeance, à des conflits enfouis. Tout ce maelström compose un roman équilibré, à l'histoire surprenante, à la fin pas si inattendue, mais intrigante. 

On s'attarde sur les sentiments du personnage principal, sur sa relation amoureuse, et le polar quitte son but premier pour livrer des réflexions sur le couple, les attentes, la lassitude, les regrets, l'impuissance. Et c'est là que Peter May est fort. Aussi doué pour les courses-poursuites dans les montagnes que pour les drames familiaux, il ne laisse jamais son lecteur sur le côté et crée des situations au suspense toujours renouvelé. Une vraie gourmandise. 

Peter May. Le braconnier du lac perdu. Babel, 2014. 361p.

Jeudi 25 avril 2013 à 21:07

 L'Homme de Lewis - Peter May 

" Pourquoi étiez-vous si désireux de savoir depuis combien de temps ce corps se trouvait dans la tourbe ?
- Pour m'en débarrasser, professeur, et le confier aux archéologues.
- Je crains fort que cela ne soit pas possible, inspecteur.
- Pourquoi ?
- Parce que cela fait tout au plus cinquante-cinq ans que ce corps est dans la tourbe. "
L'indignation se lisait sur le visage de Gunn. " Vous m'avez dit il n'y a pas dix minutes que vous n'étiez pas une putain de machine à datation au carbone." Il prit plaisir à insister sur le "putain". "Alors, comment pouvez-vous être sûr de ça ?"
Mulgrew sourit. "Regardez son avant-bras droit avec attention inspecteur. Vous pourrez constater que nous avons là un portrait grossier d'Elvis Presley, au-dessus de la mention Heartbreak Hotel. Par ailleurs, je suis à peu près certain qu'Elvis n'a pas vécu avant la naissance du Christ. Et, en tant que fan confirmé, je peux vous dire sans hésitation qu'Heartbreak Hotel a été numéro un des hit-parades en 1956." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/9782330014414175.jpgL'Homme de Lewis est la suite de l'Ile des chasseurs d'oiseaux, chroniqué précédemment. Alors attention aux spoilers ! 

Nous retrouvons notre Fin Macleod pour un nouveau roman, mais cette fois-ci il a quitté la police et a décidé de revenir pour une durée indéterminée sur l'Ile de Lewis. Séparé de Mona, il semble envieux de recommencer sa vie, de créer un vrai lien avec Fionnlagh, son fils, et reprendre contact avec Marsaili, son amour de jeunesse. C'est sans compter sur la découverte d'un corps, extraordinairement bien conservé dans la tourbe, après plusieurs décennies. Il s'agit d'un jeune homme, assassiné sauvagement, et qui aurait un lien de parenté avec le père de Marsaili. Le problème, c'est que celui-ci s'embourbe peu à peu dans les brumes d'Alzheimer et ne peut être vraiment d'une grande aide. Pourtant, au fond de lui, tous ses souvenirs resurgissent, les uns après les autres, seulement; il n'y a personne pour les relier, ou y accorder le moindre crédit. Fin est en partie chargé de s'occuper du vieil homme, mais également de trouver des informations sur le jeune homme retrouvé dans la tourbe. Toute cette histoire va le transporter cinquante ans auparavant, et mettre à jour des événements sombres de l'histoire de l'Ecosse. Particulièrement en ce qui concerne le sort réservé aux orphelins, souvent envoyés sur les îles Hébrides, afin de servir de main d'oeuvre. 

Déjà totalement convaincue par l'Île des chasseurs d'oiseaux, je n'ai pas attendu longtemps avant de me jeter sur la suite. On retrouve l'ambiance du premier volume, une atmosphère paisible et chargée de traditions. En plus de la situation contemporaine des îles Hébrides, on est plongé dans une Ecosse d'après-guerre assez rude, réservant un sort peu enviable aux orphelins. Historiquement, c'est encore une fois très fouillé. On sent que l'auteur a passé du temps à faire des recherches, afin de resituer de manière aussi précise que possible un contexte historique et social très dense. 

C'est également un roman sur le mensonge, la dissimulation, la quête d'identité. Peut-on se construire sur un mensonge ? Quelles racines sont les nôtres lorsque l'on apprend que tout ce sur quoi on a bâti notre vie est faux ? Peter May aborde ces thèmes à travers des personnages auxquels on s'était déjà attaché dans le premier tome, et avec qui l'on chemine encore une fois. Le personnage de Fin est moins mis en avant que dans l'Île des chasseurs d'oiseaux, il est moins présent, dans un sens. Mais ce n'est pas un défaut, car cela permet de découvrir Tormod Macdonald et son histoire, remontant à quelques décennies.

L'enquête en elle-même n'est pas très policière. C'est surtout une lutte entre la maladie et le besoin des souvenirs de Tormod de refaire surface. Finalement, on se moque un peu de trouver un coupable, car c'est le contexte qui est important. Les éléments s'imbriquant entre eux ont plus d'intérêt que la finalité même de l'histoire. C'est un roman policier à lire pour son ambiance, son décor. Si l'on est amateur de sensations fortes et de rebondissements, on trouvera sûrement qu'il manque de rythme. Mais ce n'est pas le but de l'Homme de Lewis. Il faut simplement se laisser bercer par l'auteur, par Tormod qui égraine ses souvenirs, par Fin, et par tous ces habitants de Lewis, qui vous content leur histoire, au son du vent soufflant sur la lande. 


Peter May. L'Homme de Lewis. Babel noir, 2013. 380p.

Samedi 23 mars 2013 à 18:46

 Emergency 911 - Ryan David Jahn
 

" Tu portes quoi comme vêtements ?
- Hein ?" Elle lance un regard par-dessus son épaule et voit le Ford Ranger foncer dans sa direction. Derrière le pare-brise, le torse massif d'Henry est courbé sur le volant comme un ours sur sa proie. " Il arrive !
- Tu portes quoi, Mag ?
- Une robe. Une robe bleue avec des fleurs roses." 
Pneus crissant, le pick-up entre sur le parking. De la fumée s'élève du caoutchouc brûlé et son odeur empeste l'air. La portière s'ouvre alors que le moteur vrombit toujours. Maggie entend les pas d'Henry derrière elle. Elle jette un nouveau coup d'oeil par-dessus son épaule et le voit avancer vers elle à grands pas, jurant tout bas tandis que ses poings s'ouvrent et se referment au bout de ses bras. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/emergency911.jpg Ian Hunt a longtemps été flic. Mais depuis que sa fille a été kidnappée, on lui a retiré son arme de service. Forcément, il s'était mis à boire. Alors il a été reclassé, il passe ses journées derrière un bureau, à faire des parties de solitaire en attendant que le téléphone sonne. Il est répartiteur pour le 911 dans la petite ville de Bulls Mouth, et les coups de téléphone sont rares. Le jour où une jeune fille appelle à l'aide en prétendant être sa fille, Maggie, Ian n'a pas une seule hésitation. Au fond, il a toujours su qu'elle était encore vivante. Mais après quelques mots, la jeune fille est rattrapée par son ravisseur, et il ne reste rien d'autre à Ian que le bruit du vent dans un combiné qui se balance dans le vide. Sans se poser la moindre question, il décide de reprendre du service, de se lancer sur les traces de celui qui lui a pris sa fille, mais par extension sa femme, son mariage, son boulot et sa raison de se lever le matin. Et il n'est pas prêt à faire des concessions. Il retrouvera sa fille, coûte que coûte, et est bien décidé à n'épargner personne sur son passage.

Ayant eu d'excellents échos du précédent roman de Ryan David Jahn, De bons voisins, je me suis décidée à lire Emergency 911. L'histoire est assez classique : une jeune fille enlevée pendant son enfance, vivant dans une cave, chez un couple de gens perturbés par la mort de leur petite fille, des années plus tôt, qui réussit à s'échapper afin d'appeler son père à  l'aide. Ca pourrait être très plat, mais Ryan David Jahn réussit à ne pas tomber dans les pièges classiques, et maintient le suspense jusqu'à la fin du roman. Et pourtant, tous les paramètres sont connus du lecteur, y compris le nom du kidnappeur, et ce dès le début du roman. Mais ce n'est pas son identité qui importe le plus, mais bien la traque que le personnage de Ian va mettre en place, cette quête de la vérité, où l'un des deux, chasseur ou chassé, doit mourir. On ne se demande pas qui a fait le coup, mais plutôt comment notre héros un peu looser va réussir à retrouver sa fille, si jamais il y parvient.

Parce que Ian a tout du père paumé, en crise. Il a commencé à boire après la disparition de sa fille, sa femme a fini par le quitter pour se marier avec un des collègues de Ian et lui faire deux beaux garçons. De son côté, Ian traîne sa misère dans son studio, à boire des bières en se demandant où est-ce que sa vie a dérapé. Schéma classique, mais qui a fait ses preuves plusieurs fois.
 Avec des personnages attachants et quelque peu stéréotypés, l'histoire avance tranquillement, au rythme des découvertes macabres de la police, ou des tentatives d'évasion de la jeune fille. Et c'est un des intérêts du roman. On a tour à tour le point de vue de différents personnages. Cela donne du relief à l'intrigue, mais également une vision plus complète de la situation. C'est donc une lecture plaisante, sans grande surprise, mais cependant  agréable et très fluide. 

Ryan David Jahn. Emergency 911. Actes noirs, 2013. 330 p. 

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