Lundi 30 juin 2014 à 12:12

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A l'orée de la nuit, Charles Frazier 

" Luce n'était pas très maternelle. L'Etat lui avait imposé ces deux enfants. Si elle les avait refusés, ils auraient été séparés et adoptés comme des chiots. Adultes, aucun ne se serait souvenu de l'autre. 
Maintenant qu'il était sans doute trop tard pour revenir en arrière, leur séparation aurait certainement été bénéfique, diluant cette étrangeté qu'ils partageaient et qui s'allumait entre eux. Encore une preuve, si besoin était, que le monde aurait été bien plus agréable si tous les gens n'avaient pas ressenti le fichu besoin de se reproduire. Mais dans Son infinie sagesse, Dieu trouvait peut-être très amusant que nous ayons sans cesse envie de nous frotter les uns contre les autres." 

/images/201409frazier.jpg La tranquillité de Luce au Pavillon, cette maison en bord de lac, anciennement construite afin d'accueillir des touristes, se trouve bouleversée lors de l'arrivée de Dolores et Frank, les jumeaux de sa défunte soeur. Farouches, mutiques, muets par caprice, ils se réfugient dans un espace connu d'eux seuls, et passent leurs journées à essayer d'incendier toutes sortes d'objets. Mais Luce ne brusque pas les choses. Elle sait que les enfants ont vu l'horreur, leur mère poignardée sous leurs yeux par son nouveau mari pour une histoire d'argent caché. La rumeur circule même que le type s'en serait pris aux enfants, d'une manière pas correcte du tout. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'a pas été condamné, qu'il n'est pas en train de moisir au fond d'une cellule, mais dans la nature, en liberté, bien décidé à mettre la main sur quelque chose qui lui appartient et faire taire les deux petits témoins débiles, pour toujours. Le seul répit vient de Stubblefield, petit-fils de l'ancien propriétaire du Pavillon, déterminé à apporter à Luce un peu de paix, de sérénité et d'amour. 

En lisant ce roman on ne peut douter une seule seconde que Charles Frazier soit un excellent écrivain des grands espaces. De la sérénité du lac aux montagnes menaçantes, aux forêts pleines d'ombres et d'obscurité, aux petits villages perdus que seul éclaire le néon du bar à bière, l'écriture précise de l'auteur dessine le paysage, lui fait prendre corps devant nos yeux. Car dans ce livre la nature est un personnage à part entière, changeante, complexe, traître mais aussi complice. Roman d'ambiance, A l'orée de la nuit nous transporte dans une traque impitoyable où tous les protagonistes, avançant de manière concentrique, vont finir par se retrouver. 

Luce, jeune femme indépendante, à la limite du rejet de la société ; Stubblefield, devenu propriétaire terrien par la force des choses ; Dolores et Frank, duo indivisible, gardien d'une vérité qui dérange, enfants à l'animalité flagrante qui mettent mal à l'aise ; Bud, aveuglé par l'envie de vengeance et de voir le sang recouvrir le monde ; Lit, sherif adjoint accro à la Benzédrine depuis son retour du front français pendant la Seconde Guerre mondiale. Tous sont amochés, tous avancent à tâtons autour de ce lac, tous cherchent à sortir la tête de l'eau d'une manière ou d'une autre, essayant de trouver un peu de répit. 

Avec une justesse incroyable, Charles Frazier nous conte une histoire vaste comme ses montagnes, aux personnages attachants ou repoussants, chacun sur le fil instable de sa petite folie, chacun prisonnier de son passé, un passé qui ne peut se laver que dans le sang, dans ce pays où les hommes jouent aux durs avec de vrais flingues. Et alors que les vivants se traquent, les morts restent présents, faisant peser sur ceux qui restent un poids incroyablement lourd à porter.
 Roman dur, âpre, teinté d'un ciel lourd et chargé de nuages, on  ressort d'A l'orée de la nuit un peu usé par la violence mais avec l'envie de rester là-bas encore un peu plus longtemps. 

" Life can get fucked up fast when you try to be a pleaser. Because people won't ever be pleased, not even if you drop them ass-first into paradise. They like bitching too much" 


Charles Frazier. A l'orée de la nuit. Grasset, 2014. 383p. 

Dimanche 25 août 2013 à 11:36

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 Sauf les fleurs - Nicolas Clément 

" Sur le chemin du retour, couchés dans la remorque, nous jurons de ne jamais dormir l'un sans l'autre, même si la nuit perd ses clés. Sous la bâche, Léonce demande La solitude, tu crois que c'est comme nous quand Papa frappe ? Je fais la majorette avec une brindille. Je regarde les mains de Léonce me crier Marthe, je t'ai posé une question, bon sang ! Je n'arrive pas à parler de Papa qui fauche notre enfance, fouette nos lèvres, crache sur Sony et revient se moucher dans nos vies, le premier qui se sauve marque une maman." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv3/couverture.jpgMarthe et son frère Léonce vivent à la campagne, avec leurs parents. C'est une vie rude, avec les bêtes, le travail constant, les coups du père aussi. C'est un peu le thème principal de ce roman finalement. Les coups. La violence, la volonté d'avoir une vie normale, une famille normale, et la réalité qui se plaque sur tout cela. Les années passent, Marthe découvre l'amour, le corps de l'autre, les contacts doux de la chair. Jusqu'au drame. Un coup de trop, et la famille bascule. Il faut partir à l'étranger, pour oublier, se reconstruire. Il faut abandonner Léonce, le petit frère à qui on avait promis de rester toujours ensemble, toujours. Mais peu importe la distance, la douleur fait son nid où elle peut, ronge les petits moments de bonheur. Il faut rentrer, et affronter la douleur en face, même si c'est la dernière chose à faire de sa vie. 

Autant le dire tout de suite, j'ai eu beaucoup de mal à aller au  bout de ce roman, qui pourtant ne fait que 75 pages. Tout commençait bien, le style de l'auteur, assez poétique, me charmait et je me disais que si tout le livre était comme ça, ça allait être drôlement chouette. 

Sauf que. A force de vouloir faire trop de poésie, l'auteur finit par perdre complètement son lecteur avec des phrases sans queue ni tête, qui ne veulent plus rien dire, n'apportent rien à l'histoire, et donnent vraiment une impression de trop. On ne peut pas faire des métaphores avec des sujets qui n'ont rien en commun. Rien que dans l'extrait que j'ai choisi: "Le premier qui se sauve marque une maman". Je vois l'idée, mais c'est trop, ça ne me touche pas. Et ça devient de pire en pire, jusqu'à avoir des paragraphes entiers incompréhensibles, ce qui est dommage car tout cela démarrait tellement bien. 

Le sujet était intéressant : la vie d'une enfant, puis adolescente, puis jeune adulte face à une famille en crise, un amour décomposé. La rencontre avec un jeune homme qui change la donne, qui lui montre que deux corps peuvent se toucher sans violence, c'était bien vu, un peu cousu de fil blanc mais bien vu quand même. Mais c'est le style, cette poésie tellement recherchée qu'elle semble fabriquée de toute pièce, qui a tout gâché. 

J'ai vu que ce roman avait été de nombreuses fois mis en coup de coeur par des libraires, et je me demande si je ne suis pas passée à côté. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas tout compris, et donc je n'ai pas tout aimé. 


Nicolas Clément. Sauf les fleurs. Buchet Chastel, 2013. 75p. 

Vendredi 8 mars 2013 à 8:17

 Impurs - David Vann 

" Quand Galen se réveilla, l'obscurité était tombée. La maison silencieuse. Un temps de paix. C'est ainsi qu'il rêvait le monde. Sans personne. 
Il dut secouer son bras pour y retrouver une sensation. Il tira la chasse et se brossa les dents. Puis il descendit l'escalier pieds nus, marchant aussi doucement que possible, essayant d'avancer sans pesanteur. Son corps en lévitation dans les airs , la gravité disparue. Ce monde, un rêve, la maison faite de souvenirs. Sa mère, enfant, parcourant le même escalier. 
Il sortit par le garde-manger, avança sous les énormes feuilles du figuier,sentit l'odeur des fruits, fit glisser son jean, son caleçon et son T-shirt au sol, resta nu. La lune presque pleine, et tandis qu'il contournait le hangar jusqu'au verger, il aperçut une série d'ossements. De longues rangées de troncs blancs et de branches que la lumière métamorphosait en os. Chaque branche creuse, bien trop grande, lumineuse. Les feuilles, des ombres trop dérisoires pour masquer quoi que ce soit. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/img026.jpgSous le soleil brûlant de l'été californien, Galen vit avec sa mère dans la vieille maison familiale. Il évolue dans un matriarcat total, oppressant. Sa grand-mère est en maison de retraite, luttant pour ne pas perdre entièrement ses souvenirs. Sa tante Helen et Jennifer, son aguicheuse de cousine, viennent quotidiennement réclamer l'argent caché de la grand-mère, et accabler la mère de Galen de vieilles rancoeurs familiales. Galen, coincé entre ces femmes névrosées, complexes, n'arrive pas réellement à trouver sa place. Il a vingt-trois ans, mais se comporte toujours comme un adolescent, ne va pas à l'université car sa mère lui a répété durant de nombreuses années qu'elle n'avait pas d'argent pour cela. Son monde se résume à cette vieille demeure, au verger, au hangar. Il se réfugie dans l'ésotérisme, la méditation et la quête de sens de son existence. Mais les tensions familiales sont trop énormes, ancrées depuis beaucoup trop longtemps pour ne pas éclater un jour. Et ce climat oppressant va monter, sous la chaleur, l'étouffement progressif jusqu'à l'éclatement, qui ne pourra se faire dans la paix. Une fois que Galen et sa cousine auront cristallisé l'ultime colère, tout sera possible, mais rien de bon ne pourra advenir. 

Âmes sensibles s'abstenir. David Vann change des ambiances habituelles. On quitte le froid, le Nord, pour se confronter au soleil brûlant, étouffant de l'été californien. Ce n'est pas beaucoup mieux pour la résolution des problèmes. La chaleur accablante pousse les personnages au pire et l'on sait dès le départ que l'issue du roman sera tragique. Galen est un personnage problématique. Malgré son âge, il manque cruellement de maturité, peine à prendre pleinement conscience des conséquences de ses actions, a un réel problème avec la nourriture, avec sa mère, avec les femmes en général, et donc à trouver sa place au sein d'une famille qui méprise les hommes, les considère à peine comme des êtres humains. 

David Vann perturbe son lecteur en empêchant tout jugement. Qui a tort ? Tout le monde, chaque personnage ayant été construit par les personnes avec qui il vit, la famille tout entière peut rejeter ses tares d'un membre à l'autre. Il n'y a pas de méchant, juste des personnes en souffrance qui projettent leurs névroses, leur colère sur les autres, incapable de réellement communiquer, oubliant de former une famille. Entre la mère de Galen, qui se voile la face, refuse de voir la nature réelle des gens avec qui elle vit, cherchant à positiver tout ce qui lui arrive afin de masquer une immense souffrance ; Helen, sa soeur, pleine de colère, couvant un sentiment d'injustice, persuadée que sa mère a toujours préféré sa soeur, souffrant d'un complexe d'infériorité la rendant extrêmement agressive ; Jennifer, une adolescente avec un problème sexuel, cherchant à provoquer son cousin en se collant à lui et lui promettant de s'offrir à lui, on peut comprendre que Galen ait du mal à trouver sa place.

C'est un climat malsain qui se met en place, entre inceste, violence verbale et psychologique, et cela ne peut pas laisser le lecteur indifférent. Le personnage de la grand-mère est peut-être le seul à être un peu doux, à ne pas totalement comprendre l'origine du conflit, ou se voilant la face. Ses propos concernant la maladie d'Alzheimer sont rudes, mais vrais, posent le doigt sur le problème vu par la personne atteinte, entre confusion et moments de lucidité. La fin du roman est inéluctable, elle monte pendant tout le récit, se construit sur ces colères, ces rancunes accumulées, ainsi que l'état psychologique instable de certains personnages. La fin laisse sans voix, on ne peut se résoudre à envisager des relations familiales aussi complexes, aussi étouffantes. Avec une écriture remarquable, David Vann plonge dans l'intime, dans l'Oedipe et nous offre un roman qui dérange et provoque obligatoirement des réactions très fortes chez son lecteur. 



David Vann. Impurs. Gallmeister, 2013. 279p. 

Dimanche 27 novembre 2011 à 11:27

 
Portugal - Cyril Pedrosa

Portugal c'est l'histoire de Simon, un dessinateur de BD en manque d'inspiration. Il est dans une phase un peu compliquée où il n'a envie de rien. Sa vie de couple périclite gentiment, il n'a pas envie de se poser, de construire quelque chose, ou plutôt, il a la flemme. Il s'englue, comme s'il attendait un signe, un déclic pour pouvoir avancer. Le déclic arrive avec un faire-part de mariage d'une cousine qu'il n'a pas vue depuis son enfance. C'est une partie de la famille qu'il ne voit jamais, à cause de vieilles querelles, à cause d'une histoire un peu mystérieuse liée au Portugal, le pays d'origine de son grand-père. 
Lors d'un déplacement professionnel, un festival, Simon se retrouve au Portugal, perdu dans cette langue qu'il ne comprend pas, qu'il ne maîtrise pas, mais qui l'attire irrémédiablement.  Il sent que sa vie, sa famille, ses racines sont indéniablement liées au Portugal. Un départ s'impose donc... 

J'ai trouvé cette BD absolument fantastique, que ce soit l'histoire comme le dessin, c'est un vrai petit bijou. Les relations entre les personnages sont complexes mais extrêmement intéressantes. On sent beaucoup d'amour, mais aussi de la nostalgie, et la quête d'un petit quelque chose qui manque pour donner du sens à sa vie.  Je ne sais même pas comment la commenter ( et puis je l'ai lue il y a déjà un petit bout de temps, alors ça commence à être un peu flou au niveau des détails. ) Mais j'ai trouvé quelques planches sur internet, et je vous les mets donc, que vous puissiez avoir un aperçu. 

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